"Pas tous les hommes" vs "Partout des hommes"

En ce 31 décembre 2017, les autorités de Berlin ont décidé de mettre en place une "safe zone" pour les festivités au pied de la porte de Brandebourg. Cette zone de sécurité, gérée par la Croix-Rouge, sera destinée aux femmes harcelées, agressées ou se sentant en insécurité.

Deux ans après le fameux réveillon devant la gare de Cologne, où des centaines de femmes ont témoigné avoir subi vols et agressions à caractère sexuel (1), et au bout d'une année où les femmes ont (re)pris la parole (et où beaucoup d'hommes ont enfin débouché leurs oreilles), des incidents seraient particulièrement malvenus.

L'initiative soulève des polémiques, plus ou moins bienveillantes. Pourquoi une « safe zone » est-elle nécessaire ? N'est-ce pas une façon de désigner les autres lieux comme des « zones de danger », voire d'invitation pour les agresseurs ? C'est bien triste, ma bonne dame, en 2017, d'en arriver là. Et je suis bien d'accord : c'est bien triste.

Mis à jour (Lundi, 01 Janvier 2018 19:11)

 

Inclure, dirent-elles

Moche, élitiste, inutile... Les adversaires de l'écriture inclusive ne manquent pas d'arguments pour flinguer, avec une passion qui me paraît souvent excessive, cette tentative - parmi d'autres – de sortir du « masculin universel ».

L'écriture inclusive, cela fait longtemps que je la pratique. Ce fut d'abord la parenthèse, puis le tiret, le slash, le point, maintenant c'est le « point milieu », hélas encore compliqué sur la plupart des claviers (Alt+0183), mais ça va changer. C'est venu petit à petit, mais sans difficultés majeures : il suffit d'y penser, d'être attentive, et si parfois on oublie, parce que les automatismes ont la vie dure, eh bien ce n'est pas grave.

C'est ainsi que j'écris mes articles, mes textes pour mon blog, désormais aussi mes projets (1). Cela ne s'applique ni à mes fictions, ni à mes chansons, qui représentent d'autres défis à relever.

 

« Péril mortel »

Pour autant, je ne suis pas montée aux barricades pour l'imposer et je n'ai pas non plus lâché mes autres combats pour en faire ma priorité absolue.

Mais voilà que les barricades se dressent dans le camp d'en face : pas touche à mon français !  Crime de lèse-langue ! « Péril mortel ! », pour reprendre les termes de l'Académie française, toujours à la pointe du progrès (ou du ridicule, au choix). Et quand même des féministes s'y mettent, le temps est venu pour moi de ne plus me contenter d'appliquer l'écriture inclusive, mais aussi de prendre la défense de cette remise en question du machisme de la langue française (que j'aime tant par ailleurs, y compris ses complications ou même ses incohérences).

Je passerai vite sur la dénonciation d'un débat qui n'aurait pas lieu d'être... mais qu'on contribue à alimenter. C'est un peu comme le mariage des personnes de même sexe : si le sujet a pris une telle ampleur dans le débat public en France, c'est bien à cause de l'opposition rabique de la Manif pour Tous, alors qu'en Belgique, on a simplement débattu d'un changement législatif parmi d'autres. De même, l'écriture inclusive ne prend une telle importance que parce que ses adversaires y voient la fin d'une civilisation.

Je sauterai aussi l'argument d'une problématique qui n'intéresserait que les universitaires : outre qu' « universitaire » n'est pas une insulte, je répondrai que la langue qu'on parle, qu'on entend dès l'école, a bien sûr une influence sur notre vision du monde, notre façon de penser, même si c'est tout à fait inconscient. C'est bien pour cela que la féminisation des noms de métiers et des fonctions constitue une évolution importante, et c'est bien pour cela qu'elle rencontre encore tant de résistance, surtout pour des postes de prestige (l' « ambassadrice » est encore souvent considérée comme « la femme de l'ambassadeur », tandis qu'on admet très bien que la « boulangère » fasse et vende du pain elle-même ; sans compter tous ces débats autour de « Madame l'échevin » ou « Madame LE ministre »...) Dans les cours d'alphabétisation auxquels je collabore, je n'utilise évidemment pas l'écriture inclusive (tout comme j'évite certaines complications dont le français est friand), mais je prends bien soin d'insister sur les implications de ce masculin qui prétend l'emporter sur le féminin ou, argument récent, jouer au « neutre ». J'ajouterai enfin que l'écriture inclusive n'empêche personne de mener d'autres combats mais que par contre, l'argument des « priorités » devrait tout de même être manié avec prudence, en particulier par des féministes à qui on a si souvent reproché de mener des luttes sur un « front secondaire », au nom, justement de la « priorité » d'autres luttes, qui allaient come par enchantement mettre fin aux inégalités entre femes et hommes...

A celles et ceux qui trouvent l'écriture inclusive « inesthétique », je répondrai que moi, ce qui m'écorche les yeux, c'est de lire des passages sur les « parents qui élèvent seuLS leurs enfants » ou « les travailleuRS en temps partiel », alors que cela efface plus de 80% des personnes concernées, qui sont des femmes. Que je ne vois pas en quoi le « point milieu » serait plus « moche » que le tiret, dont le français fait un grand usage (depuis les mots composés jusqu'à des expressions comme « mais pourqui ne veulent-ils aps comprendre ? », même au masculin universel. Et que dire de « quatre-vingt-dix-huit »!)

Enfin, la tentative de ridiculiser l'écriture inclusive en « réécrivant » des oeuvres du passé tombe complètement à côté de la plaque, puisque personne ne le propose et que, comme je l'ai écrit plus haut, la fiction ou la poésie doivent trouver leurs propres voies.

 

Epicènes

Reste l'argument de l' « inutilité ». Pourquoi s'intéresser à l'écriture inclusive ?

Parce que ce que j'appellerai désormais « l'écriture exclusive », en invisibilisant les femmes, même dans les secteurs où elles sont (largement) majoritaires, n'est pas sans rapport avec leur absence sur les tribunes, les plateaux télé, les débats, où les hommes prétendent représenter l'humanité toute entière (sinon les animaux et les plantes), tandis que les femmes ne représentent qu'elles-mêmes (le fameux « regard féminin sur l'actualité », alors qu'on ne parle guère de « regard masculin »). Et cette absence n'est pas sans rapport avec la sous-représentation des femmes aux postes de reponsabilité, qui n'est pas sans rapport avec les violences qu'elles subissent (2) et le peu de moyens pour les en protéger (malgré les discours), ou avec les différences de revenus (salaires, pensions, répartition des richesses...) et à leur persistance (malgré les discours). Bref, tout est dans tout et inversément, même s'il ne suffit pas de bouger l'un de ces obstacles à l'égalité pour faire automatiquement tomber les autres. Ceci pour répondre à l'argument, juste par ailleurs, que les sociétés où la langue officielle est moins machiste (comme le turc) ne sont pas pour autant plus ouvertes aux femmes.

Un dernier mot : vous l'aurez peut-être remarqué, dans ce texte, je n'ai utilisé à aucun moment l'écriture inclusive... C'est qu'il y a d'autres manières d'échapper au « masculin universel », par exemple en privilégiant les termes dits « épicènes », valant aussi bien au féminin qu'au masculin. Je les ai volontairement choisis au début de cet article : moche, élitiste, inutile... sont des mots épicènes. Tout comme adversaires...


 

(1) Le magazine Axelle pratique cette écriture depuis longtemps, la revue Politique a décidé de s'y mettre, et des livres entiers ont été publiés en la respectant (par exemple l'ouvrage collectif de Tayush, « Les défis du pluriel », paru chez Couleurs Livre), sans que la facilité de lecture n'en souffre en quoi que ce soit. C'est une habitude à acquérir, peut-être bousculante au début, à l'écriture comme à la lecture, mais on s'y fait très bien.


(2) Par exemple cet article de l'excellent site lesnouvellesnews : « Violences sexuelles : 'c'est le pouvoir, imbécile !' »

 

 

Mis à jour (Mardi, 05 Décembre 2017 10:03)

 

"Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée femme"

« Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée femme »

(Intervention au Colloque "Troubles féministes dans le judaïsme et l'islam", 26 novembre 2017)

 

Permettez-moi de commencer par une anecdote personnelle.

Ma grand-mère maternelle, que je n'ai malheureusement pas connue, était une femme pieuse, qui a eu l'idée de donner une éducation religieuse à ses filles . La « mauvaise idée », devrais-je dire, car il se fait que ma mère, grâce à des cours particuliers d'hébreu, s'est alors mise à comprendre les prières. Et c'est ainsi que ma grand-mère a appris que le remerciement qu'elle adressait à Dieu tous les matins, depuis des dizaines d'années, sans le comprendre, n'était peut-être pas approprié à son cas : « Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée femme ». Il faut ajouter que malgré sa réputation de sévérité dans la religion juive, Dieu ne semble pas lui en avoir tenu rigueur, au point même de la rappeler à Lui en 1938, lui évitant ainsi de connaître les horreurs de la Shoah.

 

L'oeuf et la poule, version juive

« Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créé femme » : voilà la bénédiction que les hommes pieux disent tous les matins. Si les femmes disaient, de leur côté : « Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée homme», on pourrait encore se dire qu'il s'agit juste d'une façon pour chacun et chacune d'exprimer sa satisfaction d'être ce qu'on est. On ne peut décemment reprocher à Dieu de n'avoir pas eu le temps, en sept jours, de créer aussi les personnes transgenre.

Mais voilà : les femmes, elles, du moins celles qui contrairement à ma grand-mère, comprennent ce qu'elles disent, se contentent de remercier Dieu de « m'avoir créée telle que je suis ». On appréciera la différence.

Dans la revue Tenoua (1), le Grand Rabbin de France Haïm Korsia l'interprète ainsi : « Une bénédiction est un appel à se dépasser, à constater une situation et à vouloir aller plus loin. Les hommes remercient l’Éternel de se voir obligés d’accomplir les commandements auxquels les femmes ne sont pas soumises ». Il ne s'agit pas, on l'aura compris, de l'obligation de faire la vaisselle ou de préparer à dîner, mais d'accomplir certains rites religieux. Des obligations dont les femmes seraient dispensées, ce qui leur laisse plus de temps pour d'autres tâches, comme celles que j'ai mentionnées plus haut.

Mais tout le monde n'est pas aussi sensible à de telles subtilités, et ma mère, elle, suite à ce constat, entre autres, a perdu la foi qu'elle avait déjà fort branlante, et j'ai été élevée dans un esprit agnostique qui ne m'a pas empêchée de suivre les cours de religion à l'école, histoire de ne pas tout à fait m'éloigner de ma culture d'origine. J'y ai appris, sinon à prier, du moins à raisonner, y compris sur rien. Ainsi, je me souviens avoir passé quelques leçons à l'école à me demander si on a le droit de manger un oeuf pondu par une poule le samedi, en confrontant les avis des plus grands savants. J'avoue ne plus me souvenir de la réponse – s'il y en a une – ni des arguments les plus convaincants, mais après ça vous comprendrez qu'aucun sujet de débat ne me fasse peur.

 

Sortie du patriarcat

Les religions monothéistes sont-elles misogynes, et le judaïsme en particulier ?

Mis à jour (Vendredi, 27 Octobre 2017 13:55)

 

Ma plaies-liste du 25 novembre

25 novembre, Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes : cette année, une manif colorée, « colèrée » aussi, mais d'une joyeuse colère, pleine de bruit, de chansons, s'emparait des rues de Bruxelles, montrant qu'on peut se mettre en pétard sans en lancer.

 Enfin, les rues... disons plutôt les boulevards, de préférence entourés de bureaux déserts le samedi, où le moins de personnes possibles risquaient de voir passer le cortège (sauf à la toute fin, un bout de la rue Dansaert). Si ce n'est les automobilistes bloqué.e.s, dont certaines lançaient des coups de klaxon solidaires, sourire aux lèvres.

Cette manif était nécessaire, énergisante, chaleureuse, offrant le carburant nécessaire pour poursuivre la lutte. Et pourtant, il y eut aussi des signaux montrant que décidément, le message a du mal à passer... Quelques exemples de ce que j'appellerai ma « plaies-liste » personnelle.

 

Mal à la RTBF

D'abord, donc, le parcours. Ce n'est pas la faute des organisatrices, qui ont négocié avec acharnement la possibilité d'assurer à la marche une plus grande visibilité. Mais que voulez-vous, l'alerte terroriste au niveau 3, les Plaisirs d'Hiver au centre ville, les incidents des derniers jours... D'ailleurs, tenez, il y a encore eu de la casse ce samedi du côté de l'avenue Louise – même si ça n'a aucun rapport avec la manif. Les femmes ne cassent pas, elles ne salissent pas, c'est à peine si elles ne ramassent pas par terre les tracts orphelins de manifestations précédentes. Bref, une fois de plus, on a manifesté pour les arbres et les petits oiseaux. Sympa mais frustrant.

Les journalistes étaient là, en nombre. Reportages de bonne tenue sur BX1 et RTL. La RTBF, par contre... Au JT de 19h30, compte-rendu arrivant après 12 minutes de journal : "Les femmes veulent profiter de l'opportunité offerte par l'affaire Weinstein". L'agence Belga ne fait pas mieux, avec ce communiqué : "A la suite du scandale d'abus sexuels impliquant le producteur de cinéma américain Harvey Weinstein et du lancement du hashtag #metoo (moi aussi) sur les réseaux sociaux, l'organisation féministe Mirabal souhaite à présent transformer l'indignation en changement concret". En voilà qui ont tout compris : sans Weinstein, il n'y aurait pas eu de manif, pas de mobilisation et même pas de conscience des violences . On a juste "profité" !

Le matin déjà, au journal de la Première à 8h, on avait pu entendre Colette Burgeon, présidente du CPAS de La Louvière, se pencher sur "LE membre du couple victime de violences..." Un masculin qui n'est rien d'autre que la négation de cette journée consacrée, rappelons-le, aux violences faites aux femmes. Justement parce qu'elles sont des femmes.

Allez, encore un petit coup pour la RTBF ? Le matin, l'excellente quoique très masculine émission "Dans quel monde on vit" avait invité une femme, mais oui ! Olivia Gazalé, pour parler du "mythe de la virilité", et ses méfaits pour les femmes comme pour les hommes. Même si l'analyse est intéressante, on aurait aimé qu'en ce jour au moins, on ne se penche pas sur les malheurs des hommes, et qu'on évite une conclusion comme "on a besoin de soldats, de winners... " (comme s'il pouvait exister des gagnants sans perdants, ceux que justement elle plaignait tant). Et pourquoi fallait-il absolument donner la parole à ce spécialiste des "man's tears" qu'est Xavier Deutsch ("le masculin est détesté, la testostérone est moquée...") ? Qu'a-t-il de si intéressant à dire (et à redire et à re-re-dire) pour être aussi souvent invité ? Et pourquoi devons-nous, en ce jour, encore entendre parler de "féminisme misandre" (le mauvais) ou de "féminisme 2.0" (le bon, celui de collaboration avec les hommes), sans une parole résolument féministe pour cadrer ou au moins, faire entendre un autre discours ?

Et si j'insiste sur mon "mal à la RTBF", c'est parce que, rappelons-le, c'est un service public, dont on peut exiger beaucoup plus, et surtout beaucoup mieux.

 

Médaille d'or à duBus

Au coeur même de la manif, certaines organisations politiques sont venues avec leurs drapeaux, ce que certain.e.s ont interprété comme une marque de solidarité et d'autres, comme une forme de récupération. Mais ce qui mérite sa place dans ma plaies-liste, c'est cette banderole vue à un stand du PTB : "Homme-Femme, notre lutte est commune, notre ennemi, le système". Déjà, ces majuscules et ce singulier font mal aux yeux. Quant au message, que ce soit clair : oui, notre lutte est commune, mais un jour comme aujourd'hui, cette banderole fait très "rappel à l'ordre". Ben non, c'est pas le "système" qui nous siffle dans la rue ou nous met la main aux fesses, ce sont des hommes en chair et en os, et parfois même des camarades.

Mais la médaille d'or de ma plaies-listes est indiscutablement décernée au dessinateur duBus et à la Libre qui l'a publié en ce jour (1), avec un dessin représentant une terrasse où une femme gueule sur un malheureux qui se contente de lire son journal : "Si vous m'offrez un café, je crie " . Au-dessus du dessin, on peut lire "Journée contre la violence faite aux femmes", des fois qu'on aurait pas compris l'allusion. duBus s'imagine sans doute très subversif, alors qu'il ne fait que reprendre cette pleurnicherie si classique : "On ne pourra plus dire bonnjour à une femme sans risquer la prison !", de ces hommes pathétiques, incapables de faire la différence entre une interaction respectueuse et du harcèlement.

Ah oui, j'allais oublier, il y a aussi une "médaille de déshonneur" dans ma plaies-liste : elle est pour la Fédération belge de Football qui a choisi, pour écrire l'hymne des Diables Rouges à la prochaine Coupe du Monde, le rappeur Damso. Allez, je ne vais pas reproduire ici ses "métaphores" et autres exemples de "codes du rap", puisque c'est ainsi que ses défenseurs.ses présentent sa violence et son mépris des femmes. Allez voir vous-mêmes, si vous en avez le courage. En ayant à l'esprit que ce lui "rappe", d'autres l'appliquent en vrai, en ayant bien intégré, et très tôt, les "codes" de la violence masculine dans les relations dites "amoureuses".

Et surtout, que la lutte continue.


(1) Je ne reproduis pas le dessin, on ne sait jamais, Dubus pourrait me demander des droits, ce serait le comble



 

Post-scriptum : Il serait possible de partir du dessin de duBus pour illustrer le piège qui enferme les femmes dans le « continuum des violences ».

 

Imaginons que la femme de l'image accepte le café que le gentil monsieur propose de lui offrir. Elle n'est pas cette « féministe enragée » qui hurle dès qu'on lui adresse la parole. Etape suivante, logique, le monsieur vient s'asseoir à sa table et entame une agréable conversation. Jusqu'au moment où elle se lève pour vaquer à ses occupations et où le gentil monsieur se transforme en dragueur de plus en plus lourd.

 

Suite possible de l'histoire, quand elle se confie à un ami :

 

Bon, il ne t'a pas insultée, c'est pas si grave, si ?

 

.....

 

Ah bon, il t'a traitée de pute? Mais il ne t'a pas touchée, pas de quoi en faire un fromage ! Dans les embouteillages, on se fait insulter tous les jours !

 

.....

 

Ah bon, il t'a mis la main aux fesses ? Et quoi, c'était désagréable... ? Bon d'accord, je plaisantais, c'était désagréable, mais enfin il ne t'a pas violée.

 

....

 

(Plus tard, au commissariat) Ah oui, hmmm, vous voulez porter plainte pour agression sexuelle. Mais je vois ici... vous avez accepté que cet homme vous offre un café, non ? Vous étiez bien consentante ?

 

Fin de l'histoire


Mis à jour (Lundi, 27 Novembre 2017 15:15)

 

"Pas tous les hommes"

 

Il y a les hommes au pouvoir
Il y a les hommes qui veulent rien savoir
Y a les « savants » y a les incultes
Ceux qui se moquent ceux qui insultent
 
Si vous êtes comme ça ne venez pas
Si vous êtes comme ci restez au lit
 
Je pourrais continuer sur cette « goguette » du célèbre « J'aime les filles » (Lanzmann – Dutronc), pour reprendre toutes les réactions masculines aux désormais fameux #Balancetonporc et #MeToo (ou encore #MoiAussi de nos amies québecoises). Cela va du déni à l' « appel à la raison », genre « faudrait des enquêtes objective et dépassionnalisées » (c'est une citation), en passant par la « mecsplication », à laquelle Marie Donzel a brillamment réglé son compte.
 
Mais je voudrais revenir sur un des arguments, parce qu'il me semble le plus répandu chez les « hommes de bonne volonté », ceux qui veulent bien entendre, mais enfin, faut pas généraliser, faut pas tout confondre... argument que je retrouve aussi chez des femmes pour qui j'ai de l'estime, y compris des amies, qui s'insurgent parce qu'elles, elles « aiment les hommes ».

Je vais passer, charitablement, sur ceux qui estiment que parce qu'ils ne harcèlent pas, et que même des fois ils donnent un coup de main à la vaisselle, ils mériteraient une médaille Facebook, genre #BalanceTonMecCool (là aussi, je cite). Cet argument qu'on « balance » presque à chaque fois qu'il est question de violence masculine, c'est : « Pas tous les hommes » (et on pourrait ajouter, « et surtout pas moi »).
 
Haro sur les « ahuris »

Bien sûr, « pas tous les hommes ». Mais si l'on ajoute aux violeurs, aux harceleurs, les rieurs, les complices, les indifférents, et l'énorme, l'immense cohorte des « mal entendants », cela fait quand même beaucoup de monde.

Parce qu'à côté de ceux qu'on a envie de « balancer », il y a ceux que j'appellerais les « ahuris », tous ces « innocents » qui font mine de « découvrir » une réalité que, tout simplement, ils n'ont jamais voulu voir. Comme si « l'affaire Weinstein » était le premier scandale de ce type. Comme si jusque là, les femmes avaient été muettes. Comme s'il n'y avait pas eu DSK, Polanski, Baupin, pour ne prendre que les plus récents. Comme si les associations de femmes ne s'étaient jamais intéressées aux violences sexuelles, jamais rien publié sur le sujet, jamais tenté de faire entendre leurs analyses sur le « continuum des violences ». Jamais manifesté. Jamais interpellé les politiques, les entreprises, les syndicats. Jamais dénoncé le manque de moyens pour la prévention. Jamais plaidé pour une éducation à l'égalité, dès le plus jeune âge. Jamais crié dans le désert.

Et aujourd'hui, beaucoup de ces « ahuris », au lieu de s'interroger sur leur propre aveuglement, s'en prennent à celles qui parlent ouvertement : quand elles donnent un nom, ce sont des « délatrices », quand elles n'en donnent pas, elles « manquent de courage » (à moins qu'elles n'inventent, exagèrent, règlent des comptes... sinon, pourquoi cet anonymat...?) Et puis c'est assez, et puis c'est trop, on pourrait pas passer à autre chose, là... ? Allez, avec Theo Francken, exigeons des cours de respect des femmes pour les migrants, tiens !
 
Cookie emploisonné

Bien sûr « pas tous les hommes ». Et, autre grand classique, « les hommes aussi » : oui des hommes sont harcelés sexuellement – mais la plupart du temps, par d'autres hommes. Et de toute façon ce n'est pas la même chose. Parce que les hommes n'apprennent pas, très tôt, à « faire attention », éviter certains endroits à certaines heures, adapter leur habillement non pas à leurs envies mais aux circonstances, bref à limiter leur propre liberté ; ils n'apprennent pas à s' « habituer », se résigner, comme dans ce témoignage qui dans sa sobriété, m'a paru déchirant : « #MeToo... Mais le plus triste, c’est que j’ai longtemps pensé que c’était normal. Horriblement gênant, humiliant, dévalorisant, mais normal. »

Et si, en effet, « pas tous les hommes » ne sont des prédateurs, que ceux qui s'offusquent d'être l'objet d'un soupçon se mettent un instant dans la peau d'une femme. Comme l'explique de manière saisissante la blogueuse de « Dans les choux », dans un texte de colère intiulé « Mec, ta gueule » :
« Imagine un truc que tu aimes bouffer. Tiens, un paquet de cookies. (...) Dedans, tu le sais, il y en a un chargé de cyanure. Lequel ? Aucune idée. Tu peux en manger autant que tu veux : zéro, un, deux, tout le paquet. Mais un d’entre eux te tuera. C’est bon, tu as l’image ? Super !
C’est ce que tu es. Un cookie. Si, si mon vieux, tu es un cookie. Tu n’es pas empoisonné, toi ? Tant mieux ! Mais comment je le sais, moi (...) ? Comment je devine lequel d’entre vous est un violeur et lequel est clean, hein ? Quand on sait que dans 8 cas sur 10, le violeur est connu de la victime, comment je sais que c’est pas toi ? »

 
« Moi aussi  » (je veux que ça change)
 
Alors, comme j'ai quand même envie de ne pas désespérer, et sans vouloir dresser de monument à ces hommes qui simplement écoutent, simplement s'interrogent plutôt que de s'offusquer, simplement veulent que cela change, qu'hommes et femmes puissent avoir des relations simplement normales, sur un pied d'égalité... je voudrais terminer sur une note plus positive : oui il y a des hommes qui disent, honnêtement, « Me too », moi aussi il m'est arrivé de ne rien dire quand j'aurais pu intervenir, de rire de blagues humiliantes pour une collègue, d'avoir un comportement inapproprié et peut-être même harceleur (1) , et maintenant, je veux que ça change. Pas seulement chez les autres, les copains, les voisins, les chefs, les pauvres, non : moi aussi.

 
(1) comme par exemple François Gemenne, dans Parti pris sur la Première du vendredi 19 octobre
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Mis à jour (Dimanche, 22 Octobre 2017 10:46)

 
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