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Société civile

Revenant de vacances, je découvre les débats autour de cette idée d'Ecolo : associer au pouvoir la « société civile ».

Il ne s'agit pas simplement d'écouter davantage les citoyen·nes, mieux prendre en compte leurs préoccupations, s'inspirer de leurs idées – ce qui n'est après tout que le rôle normal des élu·es ; non, si je comprends bien, il s'agit d'impliquer cette « société civile » au gouvernement, y compris en lui réservant des postes de ministres.

Je ne suis ni militante politique ni politologue, mais vue de l'extérieur, cette proposition me laisse pour le moins perplexe.


Double risque

D'abord, il me semble que les représentant·es fraîchement élu·es ne viennent pas d'une autre planète et font donc entièrement partie de cette « société civile ». Et même si on exclut les politiques et militant·es professionnel·les, on ne manque pas de « civil·es », qui ont marqué leur intérêt pour la vie politique en se présentant au suffrage de leurs compatriotes, que ce soit sur des listes « citoyennes » ou comme candidat·es d'ouverture sur des listes classiques. Il y a eu par le passé des ministres issu·es de cette « société civile », venant de l'extérieur du sérail donc, mais néanmoins lié·es à des partis. Il me semblerait curieux de confier des ministères à des personnes dont les positions n'auraient jamais été validées par une élection, et qui n'auraient par la suite aucun compte à rendre.

Ensuite, comme beaucoup d'autres l'ont déj fait remarquer, la « société civile » est une notion très vague. S'agit-il simplement de citoyen·nes non encarté·es, et qui sont en fait déchiré·es par les mêmes contradictions que le monde politique, qui n'en est qu'un des reflets ? (Pour rappel, une bonne partie de la « société civile » en Flandre a voté Vlaams Belang ou N-VA...) Ou bien de responsables de corps intermédiaires (syndicats, mutuelles, associations...), qui mettent en avant des revendications elles aussi souvent contradictoires, et entre lesquelles le rôle des politiques est justement de trancher ? Pour prendre un exemple, confier le ministère de l'emploi à un·e représentante issu·e des syndicats ou du patronat, on comprend tout de suite que ce n'est pas la même chose, et que c'est un choix éminemment... politique.

A mes yeux, vouloir nommer des ministres de la « société civile » contient un double risque.

D'un côté, si on les choisit justement pour leur engagement, le risque d'une dangereuse confusion entre « pouvoir » et « contre-pouvoirs », qui sont pourtant si précieux dans une démocratie ; à moins qu'Ecolo veuille « mouiller » l'associatif, comme le PS aurait voulu « mouiller » le PTB, histoire de se prémunir contre des critiques trop acerbes ? Mais le rôle d'un parti est bien de gouverner (éventuellement, un jour...), ce qui n'est pas le cas de l'associatif.

Mais si au contraire, on attend de ces ministres une certaine « neutralité », une gestion au nom d'un « bien commun », on ouvre un boulevard à des gouvernements d'« expert·es » qui sauraient, dans leur domaine, ce qui est « le mieux » pour tout le monde. Or ce qui fait justement l'intérêt de la politique, au-delà des petits jeux strictement politiciens, ce sont les choix à poser entre des intérêts divergents, les priorités à définir dans des budgets (forcément) restreints. Même sur des préoccupations qui semblent très largement partagées, il n'y a pas de « mesures idéales » qu'il suffirait de concrétiser : si tout humain a intérêt à « sauver la planète » pour la garder ou la rendre plus vivable, les moyens à mettre en oeuvre n'ont rien de consensuel.


Reconnaître les conflits

La « déclaration non gouvernementale » récemment proposée par une série d'associations est une initiative originale et intéressante, qui ne représente pourtant que les choix de ses signataires, certes impressionnant·es par leur nombre et leur diversité, mais sans légitimité à parler au nom de la « société civile » dans son ensemble.

Comme le remarquait récemment le sociologue Didier Eribon, la gauche a perdu la bataille des idées en rempaçant la notion de « lutte des classes » par celle du « vivre ensemble », comme s'il n'y avait plus d'intérêts divergents, voire antagonistes. Analyse qu'on peut étendre à une vision plus intersectionnelle des conflits (à commencer par l'origine ethnique et le genre, mais pas seulement). Des choix politiques où « tout le monde gagne », c'est une idée sympathique mais irréaliste et surtout, qui risque juste de figer les inégalités et les injustices, auxquelles il s'agirait seulement de « s'adapter » avec le moins de dégâts possible. Le "vivre ensemble", cela se construit, non pas en niant conflits et contradictions mais en les reconnaissant (ce qui n'implique pas de s'entretuer) et en imaginant des arbitrages - y compris quand cela implique des renversements dans les rapports de pouvoir. Ce qui s'appelle, justement... faire de la politique.

 

 

 

Mis à jour (Jeudi, 20 Juin 2019 13:58)

 

Les féminismes, mouvement pluriel

Réponse à la Carte blanche : « Stop aux salauds et aux pseudofémnistes », d'Aurore Van Osptal, parue dans le Soir du 3 juin 2019

 C'est avec une certaine consternation que j'ai lu, dans le Soir du 3 juin, la Carte blanche signée par Aurore Van Opstal, « Stop aux salauds et aux pseudoféministes ! »

En réalité, il est assez peu question des « salauds » - catégorie déjà très réductrice de la domination masculine, car si seuls les « salauds » étaient responsables de l'oppression des femmes, que le monde serait simple : il suffirait d'écarter les « méchants » pour laissr la place aux « gentils »...

Mais en réalité, dans ce texte, il est surtout beaucoup question de « pseudoféministes » et il me semble vraiment désolant qu'au lieu de reconnaître toute la diversité des féminismes (au pluriel), on se permette se décerner des brevets de « bon «  ou de « vrai féminisme », excluant une bonne partie de celles qui se battent, parfois depuis des décennies, pour les droits des femmes.

Je ne suis pas une femme voilée, mais je reconnais sans peine que celles qui se définissent comme « féministes musulmanes » (voilées ou non) portent un combat essentiel, car ce sont elles, et pas moi, qui peuvent trouver leur propre voie vers l'émancipation. Il est faux de prétendre qu'elles nient le « patriarcat arabo-musulman » ; si elles sont solidaires de leurs frères, leurs compagnons, quand ceux-ci sont victimes de racisme, de violences policières, de discriminations, elles savent aussi les remettre à leur place lorsqu'il est question de conquérir l'autonomie des femmes. Elles ont donc toute leur place dans le mouvement féministe, et s'il arrive que nous ayons des divergences, eh bien, c'est justement ce qui fait la richesse d'un « mouvement » qui n'est pas une secte, ni un parti avec un programme défini, mais (selon les termes de la philosophe Françoise Collin) un chemin qui se construit en marchant.

Je ne suis pas une prostituée, pas plus qu'une proxénète vivant de la prostitution d'autrui, et je ne crois pas un seul instant à des « besoins sexuels irrépressibles » des hommes. Je constate simplement que certaines personnes, et en effet surtout des femmes, et en effet principalement pauvres et/ou migrantes, ne trouvent pas d'autre issue à des situations de vie inextricables, que ce soit à cause des politiques migratoires, de la précarité économique, de violences subies. En tant que féministe, je pense surtout qu'il faut prendre au sérieux la parole des femmes : aussi bien de celles qui ont voulu sortir de cette situation que de celles qui disent l'avoir choisie ou s'y être résignées, mais qui réclament en tout cas des conditions plus dignes d'exercice de leur activité. Car on a beau proclamer qu'on « combat la prostitution » ou « le système prostitutionnel », ce sont bien les prostituées qui sont en première ligne des mesures répressives.

Je ne suis pas non plus une personne transgenre, mais je sais les discriminations, les violences auxquelles ces personnes sont confrontées. Parler d' « idéologie trans » c'est faire preuve d'autant d'ignorance butée que ceux qui prennent pour cible une soit-disante « théorie de genre », bête noire des réactionnaires de tout poil, d'Orban à la Manif pour tous. Il peut y avoir des tensions entre féministes et militant·es transgenres, comme il y en a avec les mouvements politiques ou gays: il n'empêche que la remise en question de la binarité rejoint les combats féministes. L'autrice réduit ici « transgenres » au « changement de sexe », passage quasi obligé tant que ne sont reconnus que deux genres (voir tous les formulaires qui ne comprennent toujours que les deux catégories M et F). Aujourd'hui, grâce à la lutte des transgenres, des personnes peuvent justement refuser d'entrer dans ces catégories.

Pour toutes ces raisons, j'assume complètement mon « pseudoféminisme », qui est mon combat depuis les années 70 et qui restera le mien avec toutes celles qui veulent que nous partagions la construction de ce chemin, au-delà de nos divergences.

 

(Réponse parue sur le site du Soir du 4 juin)

 

Mis à jour (Mardi, 04 Juin 2019 11:36)

 

Le Seder version UPJB

Une fois n'est pas coutume... et il y a aussi des coutumes sans foi. Ce texte est consacré au seder de Pâques, version UPJB.

*

De ma culture juive, il y a une tradition (et c'est bien la seule en dehors des blagues) que je tiens à respecter chaque année, presque... religieusement : le Seder de l'UPJB.

C'est qu'à l'UPJB on fête Pâques, dans un mélange joyeux et grave d'histoire, de légendes et d'actualité ; qu'en rappelant comment nous aurions échappé à l'esclavage en Egypte en traversant la Mer Rouge, on n'oublie pas celles et ceux qui, aujourd'hui, risquent et parfois perdent leur vie en voulant échapper à la misère, à la guerre ou aux persécutions en tentant de traverser la Méditerranée ; qu'aux chants traditionnels, on mêle ceux de la Résistance, juive ou française (Le chant des Partisans, version « Motivés » de Zebda), de la déportation (Chant des Marais) ; qu'au rappel de notre histoire, on mêle des témoignages personnels comme celui, cette année, de Simon Gronowski, qui s'est évadé du Convoi n°20 du 19 avril 1943 qui l'emmenait à Auschwitz, où sa mère et sa soeur seront assassinées.

Et pendant toute la cérémonie, ce sont les jeunes de l'UPJB (et pas seulement les filles...), qui servent le (copieux) repas, remplissent les carafes de vin, avant de terminer la soirée sur une joyeuse sarabande.

J'aime aussi le seder de l'UPJB parce qu'il ne se fête pas qu'entre nous, que nous tenons à avoir des invité·es avec qui partager notre histoire, nos traditions (et notre gefilte fish).

Cette année, j'ai eu l'honneur d'être sollicitée pour raconter l'histoire d'Eliahou, personnage essentiel de la tradition de Pâques. Une histoire « améliorée » à ma façon, bien sûr. J'ai beaucoup improvisé dans mon intervention, mais à la demande générale (d'au moins deux personnes), en voici une version écrite.


*

 

Eliahou Hanavi était un petit cultivateur du 9e siècle avant J-C, qui s'est opposé à la domination et la corruption de l'élite de l'époque (l'histoire ne dit pas s'il portait un gilet jaune). Il a donné le coup d'envoi à un mouvement populaire et créé une légende qui a traversé les siècles.

Avant de mourir, il s'est engagé à se réincarner une fois par génération pour se présenter à la porte des maisons, en la personne d’un·e pauvre ou d’une victime de l’oppression. Selon le traitement qui lui serait réservé, Eliahou saurait si la population avait atteint un niveau d’humanité lui permettant de participer à l’aube de l’âge messianique (donc attention à bien l'accueillir, il peut très bien réapparaître en femme, et même en femme portant le foulard!)

Ça c'est l'histoire officielle. Mais c'est là que, soudain...

Il y a une dizaine de jours, Eliahou m'est apparu. Non pas en rêve, c'est ringard ça, mais sur WhatsApp. Il m'a demandé : alors, comment ça se passe ici, vous avez atteint ce niveau d'humanité qui nous permettra de boire un verre ensemble... ?

J'étais surprise, vous pensez.

- Euh, Monsieur le messie, pourquoi me demander ça à moi... ?

- Eh bien, c'est parce qu'on m'a dit que tu te battais pour les droits des femmes, et que les droits des femmes, c'est essentiel dans la tradition juive pour mesurer le niveau d'humanité !

- Euh, monsieur le messie, si vous permettez, comme on dit ici : allez toi ! Depuis quand les droits des femmes comptent dans la tradition juive ?

- Mais depuis toujours ! Tiens, un exemple : #MeToo, tu sais que ça vient de chez nous ?

(Silence perplexe...)

- Mais oui ! C'est qui qui a lancé en premier le slogan « Balance ton porc » ? Hein ? Hein ?

(Silence encore plus perplexe, traversé de quelques rires).

- Donc je te le redemande : où en êtes-vous aujourd'hui ? Parce que c'est pas tout de sortir d'Egypte, maintenant il est temps de sortir du patriarcat !

 Et donc, selon la tradition, l'enfant le/la plus jeune remplit un verre de vin et le place derrière la porte, car s'il se décide à passer, Eliahou n'aura pas le temps de rentrer dans toutes les maisons. Et pour savoir s'il est passé, il faudra attendre la fin de la soirée...


*


NB du lendemain : en sortant, je n'ai pas pensé à vérifier si Eliahou nous avait fait l'honneur de sa visite. Je crains qu'il ait pris peur en apercevant les policiers armés en faction devant l'immeuble. Car nous en sommes là...


PS : et après avoir écrit tout cela, je découvre que ce même 27 avril, en Californie, il s'est passé ceci : une fusillade dans une synagogue, une femme tuée, plusieurs blessé·es, par un suprémaciste blanc de 19 ans. Quoi qu'en ait pensé Eliahou (et mois aussi), la protection de la fête n'était pas, hélas, un luxe inutile...


Mis à jour (Dimanche, 28 Avril 2019 12:39)

 

Une culture sans masques

C'est une histoire consternante, à plus d'un titre.

Le 25 mars dernier, à la Sorbonne (Paris) , des activistes antiracistes, soutenu·es par le syndicat étudiant UNEF, bloquent l'accès à la représentation de la pièce d'Eschyle « Les suppliantes » , mise en scène par Philippe Brunet. En cause : les actrices qui interprètent les Danaïdes formant le chœur – des Egyptiennes dans la pièce – ont le visage grimé en sombre et portent des masques cuivrés, cela étant assimilé à la pratique du blackface, dénoncé régulièrement comme une pratique raciste.

Aussitôt, les réactions virulentes pleuvent contre ce blocage. Passons sur les ripostes de la droite, dure ou molle, pour qui le racisme n'est qu'un fantasme négro-islamo-gauchiste (elle vient tout juste de découvrir l'antisémitisme, mais uniquement celui des « autres »). Les activistes se font traiter – au choix – de talibans, de staliniens, d'inquisiteurs... Plus interpellante est la réaction du milieu culturel, avec cette Tribune signée dans le Monde par des personnalités aussi honorables que la philosophe Barbara Cassin, les écrivain·es Hélène Cixous et André Markowicz, les metteur·ses en scène de théâtre Ariane Mnouchkine et Wajdi Mouawad, l'historienne Annette Wieviorka, ou encore l'autrice et journaliste Tania De Montaigne.

Que ce soit clair : en ce qui me concerne, je suis radicalement opposée à toute censure ou blocage d'une représentation culturelle, quels que soient les reproches qu'on puisse lui adresser (je n'ai pas toujours eu cette position, je l'avoue). Qu'on interpelle les organisateur·trices et les metteurs·ses en scène (ce qui a été fait dans ce cas, sans résultats), qu'on informe les spectateur·trices, qu'on fasse des tracts, des articles, qu'on boycotte ou même qu'à la fin d'une représentation on la siffle (bien qu'un tel comportement soit plutôt inefficace s'il s'agit de convaincre), cela fait partie des droits démocratiques. Mais qu'on l'empêche d'avoir lieu va à l'encontre de tout ce que je pense du rôle de la culture, qui est de bousculer, interroger, déranger plutôt que de plaire.

Mais dans ce cas-ci, la réaction des milieux culturels me paraît aussi consternante que l'action elle-même. En effet, au-delà de la question de savoir s'il s'agit ou non de blackface, c'est bien beau de défendre le métier de comédien·ne qui consiste, justement, à jouer un·e autre que soi, de « mimer à son gré, par la vivacité de ses mouvements, la fluidité de l’eau ou l’ardeur de la flamme, la férocité du lion, l’agressivité de la panthère ou les mouvements d’un arbre », à sortir d'une identité figée. C'est sûr, un homme peut jouer une femme, et l'inverse (1); un·e comédien·ne blanc·he peut jouer un personnage noir, et l'inverse. Euh... justement ? Qu'en est-il de l'inverse ?

Un livre récent dénonçait le fait que justement, « Noire n'est pas mon métier ». Seize actrices noires ou métis y racontaient, à coup d'anecdotes accablantes, les questions stupides auxquelles elles sont confrontées, les rôles stéréotypés qu'on leur propose (mamas en boubous, mère célibataire à problèmes, prostituée...), les différences de visibilité et de salaire aussi par rapport à leurs consoeurs blanches. Elles ont organisé une action spectaculaire lors du dernier festival de Cannes (sans empêcher de projection, juste en occupant les marches comme les « vedettes »).

D'autres dénoncent des Oscars et des Césars où le « blanc » règne en maître. Et je me souviens de cette comédienne noire annonçant un jour, dans une réunion, qu'elle était heureuse parce que pour la première fois, on lui avait proposé un rôle qui n'était pas spécifié explicitement comme celui d'un personnage « non blanc »...

Or, de tout cela, pas un mot dans les critiques virulentes de l'action à la Sorbonne. Certes, Eschyle n'y est pour rien, et le metteur en scène Philippe Brunet peut-être non plus. Mais lorsqu'on se targue de défendre la culture en ce qu'elle contribue à construire notre regard sur le monde, on ne peut pas faire semblant, sous prétexte de ne pas les « figer dans une indentité », que les individus qui y travaillent n'ont ni genre, ni origine, ni couleur, ne subissent ni discriminations ni rapports de domination, et que la « liberté d'expression » flotte dans un air pur que seules les protestations de quelques talibans staliniens moyenâgeux viendraient polluer. La culture elle-même devrait apprendre à enlever le masque qui l'empêche de voir.


(1) Une contoverse qui en rappelle d'autres, comme cele autour de "Slav" au Québec l'été dernier

(2) Récemment, Chrisine Delmotte a monté une pièce d'Elfride Jelinek en faisant jouer les rôles, y comrpis masculins, par des comédiennes. C'était aussi troublant que rare.

Mis à jour (Mardi, 16 Avril 2019 09:48)

 

Réflexions sur la justice migratoire : compte-rendu subjectif d'un débat au CNCD

Mardi 2 avril, j'ai participé à l'un des apéros politiques organisés par le CNCD en vue des élections du 26 mai, en divers endroits et sur différents thèmes, dans une mise en scène originale. Comme une sorte de « speed dating » qui prendrait son temps. On trouvera tous les détails sur ce débat comme sur les autres sur le site du CNCD.

Le sujet du jour tournait autour de la solidarité internationale, avec comme fil rouge une certaine idée de la « justice » - fiscale, climatique, migratoire, égalité entre femmes et hommes... Six thèmes, six tables thématiques où venaient s'asseoir six candidat·es, chacun·e durant vingt minutes, pour répondre à deux ou trois questions de fond préparées en groupe. Après quoi chacun·e était invité·e à exprimer ses priorités en trois minutes.

 

Une vie meilleure

J'ignore ce qui s'est dit aux autres tables, je parlerai donc juste de la mienne, et non, ce n'est pas l'« égalité entre femmes et hommes » mais plutôt la « justice migratoire », parce que j'ai une question qui me taraude, et sur laquelle je reviendrai à la fin de ce compte-rendu assumé comme totalement subjectif.

Cette question vient sans doute de ma propre histoire, ma position est « située » comme on dit aujourd'hui. Pour comprendre « d'où je parle », il faut savoir que mes parents sont arrivés en 1958 en Belgique (avec moi dans leurs bagages) après avoir quitté la Pologne communiste mais surtout antisémite pour Israël, puis quitté Israël où ils ne s'adaptaient décidément pas. Ils ne pouvaient évidemment prétendre « fuir des persécutions » : c'était une migration purement économique ou même de « convenance familiale », juste pour s'assurer et surtout m'assurer, à moi l'espoir d'une vie meilleure, sans guerres ni discriminations.

On dira que c'étaient « d'autres temps », et c'est vrai : mais je ne peux me résoudre à penser « ouf, ça nous a réussi, maintenant on ferme la porte derrière nous ». Non, ce qui m'a effectivement permis d'avoir une « vie meilleure », d'autres doivent aussi y avoir droit.

Un sujet particulier auquel je suis très sensible, est la situation de femmes arrivées par regroupement familial et qui ne peuvent prétendre à un droit de séjour autonome qu'après cinq ans de vie commune en Belgique. On imagine le calvaire quand on vit avec un conjoint violent. Certes, si elles dénoncent les violences, elles ont une chance de pouvoir rester, mais à condition de disposer de revenus propres. Ce qui est rarement le cas de femmes sous emprise, souvent cloîtrées chez elles et coupées de tout contact social... ce qui est justement l'une des caractéristiques des violences conjugales.

Voilà les deux sujets que je tenais à aborder à côté des autres thèmes choisis par le groupe – comme la convention de Dublin, la création de « hots spots » gérés ou non par l'Union européenne, la formation des garde-côtes lybiens, la qualité de l'accueil des demandeurs d'asile...

 

 

Consensus et nuances

Disons-le d'emblée : les candidat·es étaient très diversement compétent·es pour répondre à toutes ces questions, et je ne me permettrais pas de les en blâmer, car il fallait pouvoir aborder six sujets différents sur lesquels ils/elles pouvaient se sentir plus ou moins à l'aise, et qu'en plus certain·es avaient été désigné·es par leur parti en dernière minute. Cependant, la différence était vraiment flagrante entre une connaissance approndie, la lecture de fiches et ceux qui ne comprenaient même pas les questions...

Pour donner une idée vraiment très large, on a pu constater un consensus (avec certes des nuances parfois importantes) pour ne pas faire d'accords avec des pays ne respectant pas les droits humains et pour remplacer, assouplir, adapter ou encore suspendre dans certains cas le règlement de Dublin (qui renvoie de fait la responsabilité de l'accueil aux pays bordant la Méditerranée ou les Balkans). De même, l'existence de « hot spots » pour assurer une part de migration légale semblait recueillir un accord assez large, mais avec des différences fondamentales selon qu'on les cantonne au plus près des pays de départ (comme le MR) ou sous la gestion de l'Union européenne (comme Défi ou le PS). La nécessité d'établir des critères « clairs et durables » était également reconnue par tou·tes, les dissensions portant évidemment sur le contenu de ces critères... Si certains partis insistent plus que d'autres sur leur refus d'une « régularisation massive », aucun ne plaide en tout cas pour une liberté de circulation et d'installation. Tout en plaidant pour un accueil « humain »... et même des rapatriements « humains » (pour le CDH) - ce qui n'engage à rien, même Francken se voulait « humain et ferme » et vice-versa.

Pour ce qui est des femmes victimes de violences, la plupart n'avaient visiblement jamais réfléchi à la question, certains se sentaient obligés d'ajouter « des hommes aussi » et les plus ouvert·es plaidaient pour une « individualisation des droits », sans toutefois préciser comment ce beau principe pourrait être mis en place dans cette situation. Disons charitablement que les réponses ont manqué de précision par manque de temps, il y avait tant de sujets à aborder en 20 minutes.

 

Enfermement, clandestinité... ou liberté de circulation et d'installation

J'en reviens donc à la question qui me taraude : si l'on se prononce contre l'enfermement des migrant·es (en général, comme le PTB ou Ecolo, ou plus précisément lorsqu'il y a des enfants, comme le PS ou le CDH) mais qu'en même temps, on ne veut pas de la liberté de circulation et d'installation, que fait-on de celles et ceux à qui le séjour est refusé, car il y en aura toujours, aussi « élargis » que soient les critères d'admission ?

Car les personnes qui tomberont en dehors de ces critères devront être « rapatriées », façon polie de parler d'expulsion. Il y en aura sans doute qui accepteront le retour volontaire, surtout s'il est accompagné d'une aide à la réinstallation. Mais pas tou·tes, pas après avoir risqué leur vie et celle de leurs proches, pas après avoir passé des années d'errance avant d'atteindre la terre (com)promise. Alors, que faire de celles et ceux qui refusent de partir ? Les placer dans des centres ouverts dont ils/elles s'échapperont vers la clandestinité ? En acceptant alors que des gens vivent en dehors de tout droit dans un « Etat de droit » ? Ou alors... ou alors... ben oui : les enfermer avant expulsion ? Y compris d'éventuels enfants... ?

Et sur ce sujet-là, je n'ai entendu qu'une seule réponse, celle de la candidate Ecolo (et seule femme du panel) Claire Hugon. Non pas qu'elle propose une solution : quelles que soient la générosité de ses propositions, Ecolo ne plaide pas non plus pour l'ouverture des frontières. Mais Claire a simplement reconnu qu'en effet, c'était une question difficile, admettant qu'elle la mettait mal à l'aise et qu'elle essayait, justement, de la poser à l'intérieur du parti.

A côté de la langue de bois des autres (« on est contre l'enfermement et contre une régularisation massive », sans jamais dire comment on évite le premier en refusant le second), ses doutes avaient quelque chose de rafraîchissant.

Mis à jour (Jeudi, 04 Avril 2019 14:40)

 
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