Fictions

Retraite

L'enveloppe bleue est arrivée le lundi matin, avec son cachet officiel. Elle connaissait la date où elle la recevrait, puisqu'elle situait précisément le début du compte à rebours, comme un fumeur repenti se souvient à la minute près du moment de sa dernière cigarette. Elle en devinait aussi le contenu. Elle la prit du bout des doigts et la posa sur la table du petit-déjeuner. Lucas lui lança un regard interrogateur, mais d'un geste de la main elle lui indiqua qu'elle n'avait pas l'intention de l'ouvrir immédiatement.

Elle connaissait la règle. Elle ne pouvait pas dire qu'elle était prise en traître. Lorsqu'elle avait décidé, dix ans auparavant, d'être à charge de la collectivité, elle savait qu'il y aurait une limite. À son âge, en pleine possession de ses moyens et avec encore de belles perspectives de promotion, elle avait soudain tout lâché. Elle estimait avoir à peine vu grandir ses filles, et totalement loupé ses petits-enfants. Elle n'allait pas rater aussi les arrière-petits-enfants, car malgré son insolente santé, elle n'était pas sûre de pouvoir profiter pleinement de la génération d'après.

Tu vas être en retard, dit-elle à Lucas qui prenait tout son temps pour boire son café. Il avait déjà échappé à deux vagues de licenciements, ses compétences pointues le protégeaient mais son manque de ponctualité finirait par lui jouer des tours. Et ils auraient bien besoin de son salaire, bientôt l'unique revenu de la famille. La perspective de dépendre de lui déplaisait à Léa, mais elle ne voyait pas d'autre issue. Ses dix années de retraite étaient terminées, dans un mois elle n'aurait plus droit à rien. Pire, si elle ne se présentait pas à l'hôpital pour sa piqûre finale, elle devrait rentrer dans la clandestinité. C'était là précisément le contenu de l'enveloppe : la date et l'heure du dernier rendez-vous.

Lucas était d'accord. Du moins, dix ans auparavant, quand on avait fêté son septantième anniversaire à elle et qu'elle avait annoncé, aux invités médusés, qu'elle mettait fin à sa carrière, il l'avait soutenue. À mesure que l'échéance se rapprochait, il semblait plus hésitant. Ils en parlaient moins souvent et ces derniers temps, plus du tout. Un soir au coin du feu, elle le lui avait dit : je n'irai pas. Il avait détourné les yeux vers les flammes puis changé de sujet.

Elle aurait voulu lui dire qu'elle s'était renseignée, qu'elle avait même pris contact avec l'un de ces groupes rebelles, ces Panthères Grises qui terrorisaient les jeunes dans les cités et dont les méfaits faisaient les délires et les délices des médias. Bien qu'interdit à la radio nationale, leur rap faisait un tabac : « Décéder ou dissider, à toi de décider ! » La société se protégeait comme elle pouvait. Des rafles régulières dans les parcs ou les transports en commun avaient permis de mettre hors d'état de nuire quelques dizaines de ces parasites ; mais on savait que, comme dans la chanson, à chaque rebelle qui tombe un ami sort de l'ombre à sa place. Des rondes citoyennes traquaient les illégaux et n'hésitaient pas à dénoncer les complices qui leur venaient en aide. Certains hypermarchés interdisaient désormais l'entrée à tout senior non muni de son carnet de travail. Comment manger ? Où dormir ? Léa savait tout cela, et maintenant que l'échéance était là, dans cette enveloppe posée sur la table, elle n'était plus aussi sûre de pouvoir compter sur Lucas.

Pourtant, tout en elle s'obstinait : je n'irai pas.

Lorsque Lucas fut parti, elle s'assit à la table encore encombrée des restes du petit-déjeuner. L'automne était exceptionnellement doux, l'arbre qui se balançait derrière la fenêtre hésitait à se débarrasser de ses feuilles ; mais il suffirait d'une seule journée venteuse pour le mettre à nu. Elle s'en rendait compte seulement maintenant, tout au long de ces années, elle avait espéré un miracle : un changement politique, une révolution sociale, une catastrophe naturelle qui aurait bouleversé les règles du jeu. Parfois, elle perdait vraiment le contact avec la réalité, se gronda-t-elle ; impossible pour une société d'assumer ces gens qui s'entêtaient à vivre de plus en plus en plus longtemps. Dix ans de prise en charge, c'était déjà très généreux.

Elle se versa une autre tasse de café. Très mauvais, le café, pour sa tension ; cette mise en garde de son médecin la fit ricaner. D'un geste vengeur, elle remplit sa tasse à ras bord. Il lui avait aussi recommandé d'éviter les émotions trop fortes. Elle s'imaginait renvoyer à l'Office des Pensions l'enveloppe bleue, toujours fermée, accompagnée d'un petit mot : désolée, ma santé m'interdit de vous lire.

Son quatre-vingtième anniversaire avait été plus sombre, car même si personne n'en parlait, tout le monde savait. Chaque au revoir avait le goût d'un adieu. Les anciens collègues ne donnaient plus signe de vie, même les amis avaient cessé de téléphoner. Les enfants et petits-enfants avaient leurs propres soucis. Certains, sans doute, lui en voulaient pour ces dix années de folle liberté, dont eux-mêmes n'étaient pas sûrs de pouvoir profiter un jour. D'autres avaient simplement déjà pris congé d'elle, comme on fait son deuil après une dernière visite en soins palliatifs.

N'avait-elle donc élevé que des êtres soumis, des rampants, songea-t-elle même avec amertume. Pas de rebelles dans la famille ? Elle savait sa colère injuste ; elle-même n'avait rien fait pour retenir son père, au quinzième anniversaire de sa retraite – à l'époque, on avait droit à quinze années de répit, le pays était plus riche, les gens s'accrochaient moins à la vie. Elle l'avait accompagné à l'hôpital, lui avait tenu la main jusqu'à l'ultime soubresaut, au dernier moment il s'était tourné vers elle, avait souri et elle avait cru lire sur ses lèvres ces quelques mots : toi, tu n'iras pas. Je n'irai pas, confirma-t-elle à haute voix.

Elle se leva et débarrassa la table, avec une énergie retrouvée. Inutile de traîner, d'attendre la dernière minute. Elle songea à laisser un mot, mais renonça : toute chose qu'elle aurait pu écrire lui paraissait pompeuse, déplacée. Elle monta dans la chambre et jeta quelques affaires dans un sac à dos. Pas la peine de s'encombrer pour ce voyage. En redescendant, elle vérifia que la cuisine était bien rangée, puis ferma la porte et jeta la clé dans la boîte aux lettres.

À ce soir, avait dit Lucas en partant. C'était pas mal, comme dernier échange. Mieux en tout cas que : tu es folle, ne fais pas ça, mais est-ce que tu te rends compte… toutes choses qu'il lui aurait sans doute lancées, si elle lui en avait laissé l'occasion. Et il aurait sans doute terminé par le pire : et ma carrière, et la réputation des enfants, c'est toute la famille qui sera montrée du doigt, non, tu ne peux pas nous faire ça… Le genre de choses qu'on dit, quand on est à bout d'arguments, tellement risibles quand on songe à tout ce que les humains sont capables de se faire les uns aux autres.


Extrait du recueil "Déserteuses", Academia-L'Harmattan 2015

Mis à jour (Vendredi, 20 Décembre 2019 12:03)

 

Peut-on encore aimer la mer ?

Peut-on encore aimer la mer... ?
Me voilà assise sur cette plage surpeuplée, par un jour de grande chaleur ; mais face aux vagues, je suis, j'ai toujours été, seule au monde. Ce jour-là, pourtant, je la regarde d'un autre oeil...
Comment aimer encore cette étendue grise, frissonnante d'écume, aux reflets argentés lorsque le soleil baisse ? Même si ce n'est pas elle qui renverse, avale, rejette, mais sa petite soeur du sud, plus chaude, plus bleue, en apparence plus calme.
Comment voir la mer désormais autrement que comme un grand cimetière, ou pire une belle meurtrière par indifférence, ne cessant de provoquer la mort sans intention de la donner ?
Certes les cimetières aussi sont des lieux de fraîcheur, de quiétude, d'apaisement parfois lorsqu'on s'y promène, sans intention précise ni chagrin particulier.
Mais dans les cimetières, les corps reposent en paix ; ils ont chacun leur nom, leur place, ils ont été lavés, habillés, une main douce, ou au moins amicale, en tout cas rarement hostile, leur a fermé les yeux. Ils sont allongés sur le dos, les mains jointes, et même s'ils ont vécu les pires souffrances, d'autres mains, expertes, les ont effacées de leur visage. Ils n'ont pas été ballottés au gré des vagues et des courants, pour finir par échouer, gonflés d'eau et de désespoir, sur une plage pleine de touristes, comme celle que j'observe en ce moment.
Peut-on encore aimer la mer... ?

 

(Bredene, 22 juillet 2019)

 

Molenbêque-Plage


 

 

Qui aurait pu croire, quelques dizaines d'années plus tôt, que ce lieu deviendrait un jour the place to be, la commune désertée par les petits dealers et les candidats kamikazes aux noms exotiques, pour le plus grand profit d'honnêtes marchands d'armes et des filiales de la mafia russe ? Désormais, demandeurs d'asile économique franco-ucclois et réfugiés climatiques knokko-ostendais se retrouvaient ici aux côtés de fonctionnaires de la CEE, de CEO surpayés ou encore d'agents de la CIA reconnaissables à leurs lunettes solaires solidement plantées sur le nez, même durant les 300 jours d'averses nationales, rebaptisées « drache fédérale » sans que la situation en soit améliorée. Toutes et tous se donnaient rendez-vous là, à la station de métro Philippe-Moureaux, sortie par le côté droit, à la porte Françoise-Schepmans. Il suffisait alors de descendre le long du piétonnier Yvan-Mayeur pour arriver à la plage, avec ses nombreux lieux privatifs, brasseries, saunas, cabines de massage et plus si affinités. C'était luxueux et cher, avec ses toilettes qui, à 5 euros la séance, ne se préoccupaient manifestement pas de compétitivité.

Au fur et à mesure de la montée des eaux, des Flamands avaient racheté et rénové les maisons abandonnées par les djihadistes, leurs familles et leurs amis, fatigués de la traque médiatique. Le quartier était désormais devenu le symbole même d'une gentrification réussie, et certains le surnommaient déjà N-VK, pour « Nieuwe Vlaamse Kust ». Par bonheur, il suffisait d'imaginer la prononciation de ce nouveau nom dans les médias français pour dissuader les autorités d'adopter la modification. Officiellement, on en resterait donc à Molenbêque-Plage.

Le gouvernement flamand en exil s'était installé dans un bâtiment neuf de l'autre côté du canal, près de la station de métro si bien nommée Bons-Comptes-de-Flandre. Fidèle aux traditions familiales, Dirk De Wever avait refusé d'en prendre la présidence, préférant semer cailloux et chausse-trappes sous les pieds des ministres, y compris les malheureux de son propre parti, dont il ne cessait de critiquer sournoisement les décisions. Il faut dire que son père avait été contraint à la démission après le scandale de l'accord « Zand tegen tank », échange de chars de combat de qualité flamande contre des dizaines de millions de tonnes de sable saoudien, destinées à la arrêter la montée des mers – marché de dupes dans la mesure où, si les tanks avaient effectivement permis à la monarchie saoudienne de se maintenir au pouvoir, le sable n'avait pu qu'à peine retarder l'arrivée de la Mer du Nord jusqu'à la capitale. Ce qui n'empêchait pas le gouvernement en exil de se cramponner ses convictions climatosceptiques, persuadant sa population qu'il ne s'agissait de rien de plus que d'une grande, d'une très grande marée, qui finirait bien par se retirer, permettant aux réfugiés un retour dans leurs coquettes villas, au pied de leurs beffrois pour l'instant recouverts par des eaux chargées de fuel et de sacs en plastique, à l'aspect peu ragoûtant.

L'accès de Molenbêque-Plage était donc désormais réservé aux plus chanceux, mais la réputation du lieu était telle que l'habitude avait été prise de situer tout autre lieu de Belgique (ou ce qu'il en restait) par sa distance par rapport à la maison communale, entièrement reconstruite. Pour la Grand'Place, comptez 1400 mètres, ou une centaine de kilomètres jusqu'à la ville sous-marine de Bruges, appelée aussi la « Pompéi du Nord ».

 

Ce jour-là donc, le monde ébahi découvrait, en direct, l'opération policière de grande envergure qui se déroulait à quelques 7 km sud de Molenbêque-Plage, dans le quartier Armand-De-Decker, également appelé « la petite France ». Le plus souvent, les policiers étaient accueillis par une armada d'avocats, de comptables, de redoutables fiscalistes armés de leurs logiciels anti-impôts de la toute nouvelle génération, alors que les policiers, eux, n'avaient que d'antiques calculettes solaires pour se défendre. Le temps qu'ils frappent poliment à la porte, qu'on leur ouvre précautionneusement après avoir décortiqué leurs mandats de perquisition, les documents compromettants avaient eu tout le temps de partir en fumée dans les cheminées de marbre et de disparaître dans un nuage informatique à l'empreinte écologique vingt fois supérieure aux normes autorisées.

Apparaissant sur tous les écrans, la ministre-présidente déclarait gravement que la lutte contre la fraude fiscale était désormais une priorité régionale et que les services spéciaux avaient le droit de fouiller jusqu'aux poches et aux caleçons des mauvais payeurs pour prévenir leurs méfaits, dont la nocivité pour le vivre-ensemble n'était plus à démontrer. En entendant ces mots, quelques baigneurs de Molenbêque-Plage furent pris de tels tremblements que la piscine se transforma instantanément en une sorte de jacuzzi, agité de tourbillons d'angoisse. Mais les vagues se calmèrent rapidement, chacun se souvenant de la vanité de ces annonces quasiment annuelles, liées à la découverte tout aussi régulière du gouffre budgétaire ; une fois encore, ce ne serait pas aux heureux habitants de Molenbêque-Plage de le combler.

Pourtant, cette fois, les policiers semblaient déterminés, et au moment où ils s'apprêtaient à défoncer l'une des portes cossues d'une maison de maître en style Horta reconstitué, avec vue sur mer...

 

... A ce moment-là, mon réveil se met à sonner.

Je grimace en voyant l'heure, et plus encore en prenant conscience de la date. C'est aujoud'hui que je dois remettre mon texte pour l'Union des Prospectivistes de la Jeunesse Bruxelloise (UPJB) sur le thème « Imagine ta ville à l'orée du XXIIe siècle ». Et je n'ai pas la moindre idée de ce que je vais pouvoir raconter de sensé sur cette ville de fous.


(paru dans Points Critiques, mai 2016)

 

Gardien de nuit

Le plage était déserte, la mer hoquetait en répandant des langues de pétrole, le vent soulevait des nuées de mouettes en colère, et moi-même je ne me sentais pas trop bien.

Assis sur une éminence herbeuse à l'entrée des dunes, je frissonnais malgré ma toque de fourrure et ma veste molletonnée, arborant la médaille que m'avait décernée la Société Publique des Heures et Saisons, pour trente ans de bons et loyaux services. Moins d'un mois après la cérémonie, je recevais par la poste l'avis de ma nouvelle affectation, ce coin désolé dans l'axe des tempêtes, delaissé des touristes et des amoureux. « La planque ! » s'étaient exclamés des collègues envieux, obligés de patrouiller sur des lignes de front ou dans l'enfer des villes. Ici, pas de petit chef pointilleux qui chronomètre vos performances – « 18 secondes de moins qu'hier, vous avez une explication ? », pas de passant moqueur pour vous lancer : « Gardien de nuit ? Intéressant, comme métier ! Et vous gardez quoi, au juste ? » La nuit, bien sûr, je garde la nuit !

Moi, je n'ai jamais voulu de planque ; j'aimais mon métrier, je me nourrissais du chaos des villes, du danger qui peut surgir à tout instant, de n'importe où ; j'aimais veiller sur les lumières des boutiques, les sorties de théâtre, le comptoirs où la consolation coulait à flots ; j'aimais par-dessus tout protéger le sommeil des amants, repousser jusqu'à la limite de mes forces l'irruption de l'aube, la sale petite clarté qui soulève les paupières, desserre les étreintes et ne retient de la passion que les plaques de sueur et des draps froissés. J'aimais ce métier, jusqu'à la déraison, à en négliger mon avenir, oublier tout plan de carrière et renoncer à ces femmes diurnes que je me contentais d'aimer par contumace, sur mon lit pliant, blotti dans les couvertures et transi d'espoir.

Et me voilà moi, le grand professionnel, exilé dans la plus lointaine périphérie, guettant sans bouger cet instant magique où mon oeil exercé distinguera, avant tout le monde – si du moins il y avait quelqu'un - la limite entre ciel et mer et où je pourrai me lever, la conscience tranquille, le devoir accompli, encore une nuit de sauvée, retour à la cabane, à mon tour de rêver et d'avoir peur.

 

La plage était déserte, et je ne percevais pas le moindre frémissement de nature humaine ; pourtant je savais qu'il allait venir, apparaître d'un moment à l'autre, celui par qui le maheur arrive. Je l'imaginais surgissant de la mer, grand jeune homme à la démarche légère, vêtu d'une cape noire lui donnant l'allure d'un oiseau de proie. Je l'attendais, les yeux grands ouverts, la gorge sèche que ne parvenait pas à humecter le gros rouge de la bouteille plantée dans le sable à côté de moi.

C'était aussi l'heure difficile, entre baleine et cachalot, où l'angoissé s'éveille en sursaut et le solitaire reprend désespoir. Et c'est alors que mon oreille entraînée repéra le bruit, un glissement furtif qui venait des dunes, grains de sable remués sans intervention du vent. Tendu, immobile, j'attendais, déçu par cette ruse, cette façon d'arriver par derrière plutôt que vent debout, à l'avant d'un drakkar ou sur la pointe d'un tsunami ravageur. Le bruissement s'arrêta, j'entendis la voix de mon bourreau.

- C'est vous, le gardien ?

- C'est vous, le voleur ?  répondis-je en me retournant brusquement, car je pratique plusieurs arts martiaux, dont l'ironie.

Je l'attendais depuis le début de cette nuit, je l'avais imaginé de toutes formes et sous tous les accoutrements, pourtant je fus surpris de le découvrir si banal. Il ne ressemblait en rien au héros maléfique de mon imagination ; plutôt trapu, en costume cravate et chaussures vernies, il retenait d'une main un chapeau ridicule tandis qu'il me tendait l'autre, l'avant-bras coincé par un attaché-case. Cette façon de tendre la main à celui que l'on vient achever, voilà qui révélait la médiocrité du personnage. Je ne bronchai pas. Il rentra son geste dans sa malette, dont il tira aussitôt une liasse de papiers, auxquels je me gardai d'accorder la moindre attention.

- Il s'agit d'un changement de propriétaire, m'annonça-t-il.

- La propriété, c'ets le vol, lançai-je à tout hasard.

Il restait debout, ses souliers vernis enfoncés dans le sable, les papiers à la main et l'air quelque peu désemparé, si bien que je finis par le prendre en pitié et l'invitai à s'asseoir et à boire à ma bouteille, ce qu'il accepta avec soulagement. Mon gros rouge dut lui gratter la gorge. Il toussa, s'essuya la bouche avec le dos de la main que je n'avais pas voulu saisir, et avec un soupir, se laissa tomber à côté de moi.

- Vous savez, ça ne m'amuse pas non plus, me confia-t-il. Nous deux, perdus dans une infinité de sable, de mouettes et d'eau, voilà qui créait une certaine intimité, renforcée par le sentiment de fraternité que procure le mauvais vin.

- Je vais être franc : je ne crois pas que le nouveau propriétaire voudra vous garder. Dommage, vous êtes plutôt sympathique, lâcha-t-il en portant à nouveau le goulot à ses lèvres. Nous bûmes en silence, et ce fut lui qui remarqua soudain.

- Tiens, le ciel s'éclaircit.

- Et que compte-t-il en faire, de la nuit, le nouveau proprétaire ? m'enquis-je sans passion excessive.

Mon compagnon se raidit aussitôt, se tortillant sur son coin de dunes ; comme si je l'avais rappelé à l'ordre, du goulot au boulot, en quelques sorte.

- Oh vous savez, c'est comme dans toutes les privatisations : rationaliser, restructurer, peut-être même revendre ; les Japonais offrent un bon prix. En tout cas, plus question de tolérer ce gâchis : des nuits de sept, huit heures, voire dix ! Quelle folie !  s'emporta-t-il. Finie la fraternisation, le vin faisait manifestement son effet contraire.  

- Pensez à la concurrence ! A l'Europe de l'Est ! La Corée ! La Chine ! Vous croyez qu'ils se permettent des nuits de dix heures, les Coréens ?

Cette hypothèse absurde le fit glousser et il se mit à dessiner sur le sable des signes et des chiffres, destinés à me déniaiser, et que le vent dispersait aussitôt.

Constatant la vanité de ses efforts – trop dure, ma tête, trop vigoureux le vent- il leva vers moi des yeux froids d'expert : Le vent aussi, sans doute. On trouvera autre chose pour faire tourner les éoliennes.

- Qui, le vent ?

- Le vent aussi, et probablement le sable. Et la mer. Vous pouvez me dire à quoi ça sert, toute cette eau ? Il va falloir trancher dans le vif. Supprimer tous les phénomènes inutiles.

Je lui lançai un regard de biais, dans l'aube naissante, et je me sentis rangé parmi ces phénomènes inutiles ; et pris d'une immense tendresse, un incroyable sentiment de solidarité et de réconfort pour mes congénères, car cette catégorie comprenait un nombre de choses et de gens qui dépassait largement le vent, le sable, la mer et moi.

La clarté se faisait plus insistante ; je fermai les yeux, pressant de toutes mes forces mes paupières, comme pour y enfermer quelques lambeaux d'obscurité dont jaurais désormais la charge, moi, le dernier gardien de la toute dernière nuit, pour un musée futur, une école clandestine, ou pour moi seul, au fon de ma tanière, sur mon lit pliant, protégé par plusieurs couches de couvertures, là où je retrouvais mes amours, mes chagrins, mes regrets.

Je me redresai, ramassai la bouteille et sans ouvrir les yeux, titubai jusqu'à ma cabane.

 

(Avril 1990- Mars 2015)

 

« Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée femme »

« Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée femme »

Cela faisait plusieurs heures déjà que Rachel patientait dans la salle d'attente, et elle commençait à s'inquiéter. Certes, elle n'était pas du genre à faire un scandale, mais elle se risqua quand même à se lever et s'adressant timidement à l'ange derrière le comptoir de l'accueil, elle demanda de sa voix douce : « Excusez-moi, est-ce qu'on ne m'a pas oubliée... ? »

L'ange haussa ses ailes et répéta, pour la trosième fois : « On vous appellera ».

Rachel se rassit en soupirant.

Elle n'avait pas compris pourquoi on la séparait des autres élus, après le passage de la première sélection qui n'avait apparemment posé aucun problème. N'avait-elle pas été, toute sa vie, une femme pieuse, observant la plupart des 613 commandements et interdictions, respectant le shabbat, jeûnant à Yom Kippour, cuisinant scrupuleusement kasher... ? Alors, pourquoi cette attente, qu'avait-on trouvé dans son dossier qui justifie sa mise à l'écart ?

Mais voilà que, ô miracle, justement on l'appelait.

 

On la fit entrer dans un bureau plein de dorures, avec aux murs de nuages les meilleures oeuvres des plus grands artistes juifs, des Chagall, des Soutine et même un Van Gogh qui n'avait rien à faire là, à moins que, dans sa folie, il n'ait fini par se convertir. Après tout, c'était à peine plus douloureux que de se couper l'oreille.

Rachel reconut immédiatement le personnage installé sur le trône en face d'elle, bien que Son visage ne puisse être représenté. Elle ressentit un mélange de fierté d'être reçue au plus haut niveau et de terreur d'avoir directement affaire à Lui, car Il avait une réputation détestable : sévère, grognon, rancunier.

« Tu peux t'asseoir », lui indiqua l'ange qui l'avait accompagnée jusque là.

Le Maître des lieux, béni soit Son nom qui ne peut être prononcé, était encadré par deux personnages bien moins prestigieux. A Sa gauche, une sorte de rabbin avec longue barbe et papillotes, mais tout de rouge vêtu, à Sa droite un autre homme, à la peau sombre, avec une espèce de robe noire.

« En rouge, c'est le procureur, lui souffla l'ange qui faisait le rôle de greffier. L'autre c'est l'avocat qui t'a été commis d'office. Il n'est pas juif mais ici, nous tenons à la diversité du petit personnel.

- Si vous tenez tant à la diversité, vous auriez pu désigner une femme..., ne put-elle s'empêcher de murmurer.

- Et pourquoi pas une lesbienne handicapée... ? » s'insurgea l'ange.

Mais un seul regard du Juge Suprême suffit à mettre fin à ce bavardage.

 

L'homme en rouge s'éclaircit la gorge et prit la parole, d'une voix chantante, se balançant d'avant en arrière comme il sied lorsqu'on s'adresse Là-Haut. De son discours et de ses circonvolutions, Rachel finit par comprendre ce qui lui était reproché.

Durant de longues années, tous les matins, elle avait scrupuleusement dit ses prières et notamment, comme elle l'avait entendu de son propre père, répété avec ferveur « Merci mon Dieu de ne pas m'avoir créée femme ». C'est qu'en réalité, elle ne comprenait rien aux mots qu'elle disait dans une langue inconnue ; mais elle faisait confiance à ses maîtres, qui n'avaient jamais été non plus, dans son village, des phares en science religieuse.

Le malentendu avait duré jusqu'à ce que sa propre fille, qu'elle avait tenu à instruire sérieusement en ces matières, lui révèle l'affreuse vérité. Bah, se dit-elle, désormais je remercierai Dieu de ne pas m'avoir créée homme, après tout eux non plus ne manquent pas de tsoures. Mais sa fille rectifia : le bon texte, c'était de remercier Dieu « de m'avoir céée telle que je suis ».

Cela lui sembla injuste, déséquilibré, mais bon, ce n'étaient que des mots parmi tant d'autres.

 

Entretemps, le procureur avait fini de psalmodier et concluait, l'air sévère, que Rachel avait péché gravement en voulant tromper Dieu sur son identité, ou carrément se foutre de sa gueule, ce qui était la pire des insultes, selon les paroles du rabbin de Kasrilevké*.

« Objection, Votre Honneur ! » s'écria aussitôt l'avocat, évoquant un autre rabbin qui avait affirmé, lui, que dire une prière sans la comprendre témoigne au contraire d'un grand respect. Quoique tout à fait goy, l'avocat avait saisi le principe : quel que soit le sujet, et quelle que soit l'opinion sur ce sujet, il y avait forcément quelque part un rabbin qui avait dit, écrit ou au moins chuchoté à l'oreille de ses disciples ce qu'on voulait démontrer.

La joute verbale dura, et dura, et dura, si bien qu'à sa grande honte, Rachel finit par s'endormir. Elle n'était plus toute jeune et le voyage l'avait fatiguée...

Elle se réveilla brusquement en entendant son défenseur hausser la voix pour balancer un uppercut à la face de son adversaire. « Ma cliente, affirmait-il, ou peut-être devrais-je dire mon client, a toujours senti en elle, ou en lui, que son apparence ne correspondait pas à son identité profonde. Et c'est cette identité secrète, masculine, qu'elle ou il a voulu partager avec son Seigneur, et avec Lui seul. N'est-ce pas une preuve de confiance absolue, la plus belle peut-être ? C'est pourquoi je vous demande de l'acquitter, et de lui ouvrir les portes de votre paradis ».

Ces mots furent suivis d'un silence de mort, si l'on peut dire, car au cours des dernières heures la mort s'était justement révélée très bavarde.

 

Avant de faire son entrée au paradis, Rachel alla secouer la main de son avocat.

« Je ne sais pas d'où vous est venue cette drôle d'idée, dit-elle, mais en tout cas, je vous remercie infiniment, Monsieur... ou dois-je dire Maître...

- Oh, appelez-moi simplement Madame », répondit l'avocat avec un bon sourire.

 

*Shtetl imaginaire où Sholem Aleichem a situé une série de ses histoires

 

Post-scriptum : l'histoire de cette prière, c'est celle de ma grand-mère. J'espère qu'elle aussi a sa place au paradis.

 
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