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Conforme à la dignité humaine

Conforme à la dignité humaine

 

Hé m'sieur... c'est toi ?

C'est toi qui as écrit ça... ?

« Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine... »

Magnifique !

Une vie conforme à la dignité humaine... waou ! En plus c'est un alexandrin !

Chacun a le droit... Chacun, chacune... alors moi aussi ?

Mais alors, tu vas me le proposer, ce travail stable, avec une rémunération équitable... pas un de ces trucs en intérim ou à temps partiel, non, de quoi me payer un logement... commment tu dis ? Ah oui, un logement décent ?

Et la culture, tiens, tu sais combien ça coûte, un ciné avec les gosses, en comptant le popcorn et les sodas... ?

Et puis les dents, les lunettes, et si je tombe malade, parce que cet environnement sain, comme là, sur ton papier, c'est pas ça, hein...

Et si je reste seule avec les gosses et que mon ex ne paie pas la pension alimentaire, tu vas m'avancer l'argent et te débrouiller pour le récupérer ? C'est écrit là, hein, « le droit aux prestations familiales », et c'est toi qui l'as écrit...

 

Alors... ?

Non ? Tu vas rien faire de tout ça... ?

Tu sais, ton texte, ça me fait penser à une belle lettre d'amour, genre je t'aime et je t'aimerai toujours, et tu peux compter sur moi, et je serai toujours là pour toi ; et puis là ton amour te répond : waou, c'est merveilleux, c'est beau comme le printemps, c'est beau comme... comme l'article 23 de la Constitution... justement c'est ça l'amour dont je rêve, attends-moi, j'arrive, j'ai justement besoin d'un peu d'aide, juste un moment, le temps de me retaper...

Et toi : attends, pas si vite... C'est pas si simple...

Tu dois comprendre, j'ai des obligations, moi, je suis écosocioréaliste, je dois veiller à la confiance des investisseurs, sinon ils vont partir, et puis j'ai des dépenses indispensables, j'ai justement dû acheter quelques avions de chasse... mais je ne t'oublie pas, tu sais, et si tu votes pour moi...


Alors tu vois, moi, des fois voilà ce que j'ai envie d'en faire, de ton papier, et d'y mettre le feu et de te le balancer à la figure. Mais je le ferai pas parce que moi j'y crois, à la dignité humaine.


*


Pour voir l'article 23 dans son intégralité, c'est ici :

Article 23

Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine.

À cette fin, la loi, le décret ou la règle visée à l'article 134 garantissent, en tenant compte des obligations correspondantes, les droits économiques, sociaux et culturels, et déterminent les conditions de leur exercice.

Ces droits comprennent notamment :

1° le droit au travail et au libre choix d'une activité professionnelle dans le cadre d'une politique générale de l'emploi, visant entre autres à assurer un niveau d'emploi aussi stable et élevé que possible, le droit à des conditions de travail et à une rémunération équitables, ainsi que le droit d'information, de consultation et de négociation collective ;
2° le droit à la sécurité sociale, à la protection de la santé et à l'aide sociale, médicale et juridique ;
3° le droit à un logement décent ;
4° le droit à la protection d'un environnement sain ;
5° le droit à l'épanouissement culturel et social;
6° le droit aux prestations familiales


 

Nous sommes des cas particuliers

Hasard du calendrier : j'écris cette « humeur » au lendemain de l'événement qui a fait tourner les regards du monde entier l'incendie de Notre-Dame de Paris.

Du monde entier... ? C'est ce qu'on aurait pu croire en suivant les médias de chez nous. Notre-Dame brûlait, et il n'y avait plus ni guerres, ni famines, ni migrant·es sur leurs frêles bateaux risquant de se noyer dans la Méditerranée, ni monuments détruits par les guerres, les catastrophes dites naturelles ou la simple négligence, ou encore pillés dans d'autres parties du monde. « Ce deuil-là transcende les frontières, linguistiques, culturelles, confessionnelles et nationales. Ce deuil est notre deuil à tous », écrivait sur les réseaux sociaux Esther Benbassa, une femme politique qu'on ne peut soupçonner de myopie identitaire.

Et c'est précisément ce « tous » que je voulais interroger.

 

Le centre et la périphérie

Car c'est un péché bien français, et plus largement européen (et nord-américain) que de se croire non seulement le nombril du monde, mais représentant l' « universel », les « autres » n'étant qu'autant de « cas particuliers ». Il y a le « centre » et la « périphérie », et non seulement les drames affectant le centre seraient beaucoup plus « graves », mais ils sont censés capter l'attention générale – alors même que les tragédies de la « périphérie » sont beaucoup plus coûteuses en souffrances et en vies humaines, et souvent aggravées par les politiques menées au « centre »...

Attention : mon intention n'est pas de dénigrer l'émotion de certain·es, qui sont même beaucoup, devant la perte d'un patrimoine architectural, artistique, historique, religieux, ou simplement lié à des souvenirs personnels. Je n'aime pas qu'on se moque du chagrin des autres, ce que je pointe c'est cette certitude que ce chagrin est partagé par tout le monde. Ce qui peut provoquer un rejet d'autant plus violent de celles et ceux qu'on laisse sur le côté comme des cas particuliers qui ne concernent qu'eux.

On retrouve cette même prétention à l'universalité dans le rapport entre hommes et femmes : une tribune exclusivement composée d'hommes, ce qui arrive encore trop souvent, représente « la société » ; un plateau composé de femmes est censé porter un « regard féminin » sur le monde. On peut dire la même chose du rapport entre personnes blanches ou « de couleur », les premières pouvant parler de tout, jouer tous les rôles, les secondes étant souvent cantonnées à des sujets spécifiques.

Il serait donc temps d'admettre que le blanc est aussi une couleur, le masculin aussi un genre ; et pour planter une ortie dans mon propre jardin, cela vaut aussi pour un féminisme « blanc » qui se veut « universel » face à d'autres, qui seraient « particuliers » (black feminism, féminisme musulman...). Cela n'empêche évidemment pas de partager des principes, des luttes, ou même des chagrins, à condition de ne pas considérer que seuls les « nôtres » ont valeur universelle.


(à paraître dans Ensemble, mai 2019)

 

Une douche à soi

Quand ils débarquent chez vous, ils ont d'abord envie d'une boisson chaude. Puis ils demandent le code wi-fi. Parfois ils ont faim, plus rarement envie de parler avec des personnes qui n'ont pas grand-chose d'autre à leur offrir que leur bonne volonté, leur bienveillance. Et puis enfin, la chambre, un vrai lit, et la possibilité de se laver, avec des serviettes propres, des produits qui sentent bon – même si leur usage est parfois détourné, comme on le lira dans les témoignages – la possibilité, enfin, de retrouver une certaine intimité.

Ce sont des corps, comme nous. Un corps a ses besoins propres. Boire. Manger. Dormir. Eviter les blessures et les maladies. Comment font-ils, durant leur périples interminables ? Comment fait-on pour se nourrir, satisfaire des besoins primaires, préserver un minimum d'hygiène... ? Ils n'en parlent guère, moins encore que de tout ce qu'ils sont subi chez eux, puis en route, puis dans ce pays où ils ont cru trouver un lieu sinon pour construire une nouvelle vie, au moins pour se poser. Comment fait-on dans le désert ? Dans un camion rempli à ras-bords de marchandises et de gens ? Dans une barque surchargée ? Dans un parc sans infrastructures, dans la neige, sous la pluie, sous la canicule ?

 

Un corps de femme, c'est encore pire. Une femme a des règles – même si beaucoup d'entre elles, à force de traumatismes, ont cessé de les avoir. Une femme a appris la « pudeur », et si elle ne l'a pas apprise, on la lui impose, elle ne peut pas uriner ou se changer n'importe où. Une femme est souvent chargée d'enfants, pas toujours les siens. Une femme peut être enceinte. Une femme peut être violée. Une femme peut tomber enceinte à la suite d'un viol. En plus des peurs et des coups qu'elle partage avec les hommes, une femme a plus de risques d'être battue, sexuellement agressée, par les tortionnaires de son pays d'origine ou par les passeurs – parfois aussi par ses compagnons de route, parfois même par des « sauveurs ». Elle a la « chance » de pouvoir parfois payer « en nature ». Un prix bien plus élevé que n'importe quelle somme d'argent.

 

(...)

 

(la suite est parue dans le recueil de témoignages d'hébergeur·ses, "Perles d'accueil", éditions Mardaga)

 

Pourquoi un Ministère des Droits des Femmes ?

L’idée est partie de Vie féminine et a essaimé depuis, recevant l’appui du magazine Elle puis, avec plus ou moins de conviction, de représentantes de l’ensemble des partis politiques francophones (l’exercice n’a pas encore été tenté côté flamand) : dans le prochain gouvernement fédéral, il faut un ministère des Droits des femmes.

Naturellement, à côté des appuis, on a entendu bien des sarcasmes, mais aussi de vrais questionnements : pourquoi ne pas se satisfaire d’une compétence «  égalité des chances  » qui existe désormais à tous les niveaux de pouvoir ? Pourquoi ne pas regrouper les minorités (ou en tout cas les catégories minorisées) plutôt que de les mettre en concurrence ?

Il est vrai qu’actuellement, les femmes sont de plus en plus souvent noyées dans la vague catégorie de la «  diversité  », un terme déjà significatif en soi : il laisse sous-entendre qu’il existerait un «  modèle  » d’humanité, l’homme blanc d’âge moyen, hétérosexuel et valide, les autres (personnes dites «  de couleur  », homosexuelles, handicapées, jeunes, vieux… et femmes) étant autant de «  cas particuliers  ». Ce qui est contestable pour ces «  autres  » l’est encore plus pour les femmes qui, rappelons-le, forment la moitié de l’humanité et sont présentes dans l’ensemble des autres catégories. Difficile de s’en débarrasser : une société (autoritaire) pourrait décider de mettre de côté tout aspect «  autre  » (apparence, culture…), expulser ses «  étrangers  », condamner ses homos à la clandestinité et enfermer ses personnes handicapées dans des institutions à l’abri des regards ; elle ne peut se passer d’hommes et de femmes, en proportion équilibrée, sous peine de mettre en péril sa propre reproduction.

Une domination qui se reproduit

C’est quand ils sont noyés dans l’«  égalité des chances  » (notion par ailleurs très libérale) que les droits des femmes entrent justement en concurrence avec d’autres revendications. Quand les moyens publics sont limités, les priorités des uns se font forcément au détriment de celles des autres. Et au sein même des catégories discriminées, on voit que souvent, la domination masculine a tendance à se reproduire et à faire disparaitre les revendications ou même la simple visibilité des femmes. Ainsi, la lutte contre l’homophobie se réduit souvent à protéger les gays, les besoins spécifiques des lesbiennes étant oubliés [1].

Et pourquoi pas, alors, une compétence de l’«  égalité des femmes et des hommes  » ? Parce qu’on voit bien ce qui se passe avec l’Institut du même nom (IEFH), ainsi qu’avec les politiques publiques : l’«  égalité  » sert trop souvent à gommer en priorité les inégalités… dont les femmes bénéficient. Ce fut le cas en matière de pensions [2] ou d’assurances [3], alors que les inégalités de revenus au détriment des femmes ne se résorbent pas. Il faut savoir qu’un tiers des plaintes arrivant à l’Institut sont le fait des hommes. Imagine-t-on qu’un tiers des plaintes pour racisme émanent de blancs, que les discriminations sur la base de l’orientation sexuelle soient dénoncées à 30 % par des hétérosexuels ou que les valides se plaignent en masse des places de parking pour handicapés ? Et qu’en plus, ces plaintes donnent lieu à des adaptations législatives ? Non, décidément, les femmes ne sont pas une catégorie «  minorisée  » comme les autres…

Des droits spécifiques ?

Par ailleurs, les droits des femmes dont il est question ne ressortissent strictement pas tous du domaine de l’«  égalité  », mais leur sont spécifiques : qu’on songe seulement au droit à l’avortement. Ils sont également très éclatés entre différents niveaux de pouvoir et/ou compétences : tout ce qui concerne les droits reproductifs est du ressort de la Santé, la règlementation du chômage dépend du ministère du Travail, les violences de l’Intérieur et de la Justice, la mise en place d’un service de paiement des pensions alimentaires des Finances, la prise en charge collective des enfants des Communautés, la lutte contre les stéréotypes sexués de l’Éducation et de l’Audiovisuel, etc.

Cette transversalité inévitable peut-elle être prise en compte par d’autres voies ? On voit bien que l’existence théorique d’un «  gendermainstreaming  », censé passer toutes les décisions politiques au filtre du genre pour vérifier leur impact éventuellement différent sur les hommes et sur les femmes, n’a pas empêché, par exemple, une réforme du chômage dont on sait déjà qu’elle touchera encore davantage les femmes que les hommes. Un ministère des Droits des femmes aurait pour tâche de centraliser toutes ces questions, à condition de disposer de vrais moyens financiers et humains et de ne pas être noyé dans d’autres priorités ; il pourrait aussi avancer ses propres propositions et rendre visibles les revendications des femmes.

Deux remarques personnelles pour finir.

Dans une période de restrictions tous azimuts et un gouvernement resserré, il est peu probable qu’on «  sacrifie  » un poste pour s’occuper des droits qui ne concernent, après tout, que la moitié de la population… (raisonnement faux par ailleurs, car les droits des femmes concernent tout le monde). Mais lancer le débat, c’est obliger à regarder en face cette vérité : malgré les discours et les lois sur l’égalité, celle-ci n’avance guère et parfois même recule.

Deuxième point, particulièrement important : comme toutes les conquêtes sociales, les droits des femmes sont d’abord le résultat de mobilisations d’un mouvement de base, dont un éventuel ministère, comme le travail de parlementaires féministes, ne peut être que le relai. Un mouvement qui aurait donc tout intérêt à une recomposition autour de revendications partagées, sans enterrer les «  sujets qui fâchent  », mais sans les laisser empoisonner l’indispensable programme commun.

[1On constate actuellement une exception avec une proposition de loi qui reconnait la co-parentalité pour les lesbiennes, et pour elles seules. Mais on a échappé de peu, au nom de l’égalité, à la porte ouverte à une légalisation très contestée de la «  gestation pour autrui  » (les mères porteuses).

[2Durée de carrière portée de quarante à quarante-cinq ans comme les hommes, au nom de l’égalité, ce qui n’a fait que creuser le fossé entre pensions des hommes et des femmes.

[3Parce qu’elles provoquent moins d’accident, les femmes pouvaient bénéficier de primes plus basses. Au nom de l’égalité, c’est désormais fini.

 

Paru dans la Revue Nouvelle, Avril-Mai 2014

 

Liberté d'expression

C'est une information passée presque inaperçue : « Le conseil d'Etat vient de donner raison à un agent de la SNCB sanctionné après une grève en 2016. (...) La SNCB reprochait à son agent, un délégué syndical, de s'être exprimé dans les médias, par deux fois, sans avoir eu l'autorisation de ses supérieurs et d'avoir ainsi nui gravement à l'image des chemins de fer belges. (...) Le conseil d'Etat relève que dans les deux reportages concernés, l'agent portait la veste du syndicat dont il est le délégué, et qu'il tenait un propos directement lié à la grève du rail en cours à ce moment-là ».

Titre de l'articulet : « Un arrêt du conseil d'Etat rappelle le principe de liberté d'expression en cas de grève ». Retenez bien cette précision : « en as de grève » et ce détail : « dans les deux reportages concernés, l'agent portait la veste du syndicat dont il est le délégué » (1).

Ah, la liberté d'expression ! Ce bien si précieux que certain.e.s jugement actuellement malmené, menacé par une forme de « politiquement correct » imposé par différents « groupes de pression », qui ne sont pas forcément composés d'affreux réacs sur lesquels on peut tomber à bras raccourcis, mais souvent de « camarades », des féministes, des antiracistes... dont, soit-dit en passant, les indignations relèvent aussi de la « liberté d'expression », ce qu'on a parfois tendance à oublier. Le problème, c'est quand ces indignations mènent non pas à débattre, mais à retirer une oeuvre. Quoique le terme de « censure » soit parfois brandi bien légèrement.

L'histoire la plus connue est celle du rappeur Damso, à qui l'Union belge de football avait commandé l'hymne des Diables rouges pour le Mundial en Russie. Au vu de la violence de certains de ses textes vis-à-vis des femmes, des féministes ont protesté contre ce choix, ne provoquant d'abord qu'un haussement d'épaules footballistiques, jusqu'à ce que certains sponsors s'en mêlent, jugeant que cette affaire pourrait nuire à leur image : exit Damso. On ne peut pas pour autant parler de « censure », puisque la chanson sera bel et bien disponible (et certainement très écoutée) et l'auteur présent sur toutes les scènes, comme avant (et soutenu par les mêmes sponsors).

Mais d'autres exemples arrivent quasi tous les jours : des protestations contre un concert reprenant la « Rapsodie nègre » de Poulenc (à cause du titre), des menaces de boycott contre une pièce de Hugo Claus au KVS (à cause d'éléments aux relents colonialistes), une pétition contre un livre pour adolescentes consacré à la puberté (à cause de pages jugées sexistes), le retrait d'affiches ou même d'un tableau (à cause de leur représentation des femmes), la modification de la fin de l'opéra « Carmen » (qui tue son agresseur au lieu d'être tuée)... N'en jetez plus.

Il y a là de quoi soulever de vraies questions sur la liberté artistique, sur une certaine « réécriture » du passé, alors qu'une « contextualisation » serait sans doute préférable... Mais je voudrais revenir au premier cas cité. Car si l'arrêt du conseil d'Etat donne raison au travailleur et tort à son employeur, c'est parce qu'il s'agissait d'un salarié particulier – délégué syndical – et d'une circonstance particulière – la grève. Un.e salarié.e sans mandat, dans des cironstances normales, n'a pas le droit de s'exprimer sans autorisation de ses supérieurs, y compris sur des pratiques illégales. Ou alors c'est un.e « lanceur.se d'alerte », et c'est punissable. Ô défenseurs de la liberté d'expression, où êtes-vous... ?

 

 

 

(1) RTBF, 20/3/2018. La SNCB lui reprochait aussi des « faits de violence » qui n'ont pas été retenus, car c'est plutôt lui qui s'est fait agresser par une collègue

 
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