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Désintérêt politique ou course d'obstacles ?

(Réponse parue dans la Libre du 11 juillet, à une opinion du 6 juillet)

 

Dans votre numéro du 6 juin, vous avez publié une opinion de Marc Notredame intitulée « Parité hommes-femmes sur les listes de candidatures aux élections : une véritable supercherie ». Passons sur la démonstration « mathématique » pour en venir au coeur de son argumentation : « L’intérêt pour la politique et le désir de s’y engager ne sont pas répartis de façon strictement paritaire entre les femmes et les hommes ». L'auteur oublie juste de préciser si cet « intérêt pour la politique », caractère masculin, est inscrit dans le chromosome Y ou irrigue le corps mâle avec la testostérone. Qu'importe : après l'avoir lu, on ne peut que s'incliner et se demander s'il a été bien raisonnable d'accorder aux femmes le droit de vote, de plus obligatoire en Belgique. Le choix de la couleur des meubles de cuisine et de la marque de l'aspirateur doivent bien suffire à satisfaire leurs « intérêts » propres. Elles peuvent même, sans sortir de leur zone de confort, participer à la préservation de la planète en optant pour des produits de nettoyage écologiques. Aux unes les couches pour bébés, aux autres la couche d'ozone, et le monde sera beaucoup plus juste.

On peut, certes, contester le principe de la parité ou des quotas, et même avec des arguments sérieux, mais il faut bien constater que sans cela, les choses n'avancent pas. Si l'on sort de l'idée farfelue qu'il existerait un « gène de la politique », il reste à se demander pourquoi, « naturellement », les femmes n'arrivent pas autant que les hommes à des postes de responsabilité, alors même que les filles obtiennent de meilleurs résultats que les garçons, depuis l'école jusqu'aux études universitaires.

C'est qu'il ne s'agit pas seulement de « choix individuels » venus de nulle part, mais d'un ensemble d'obstacles posés sur la route des femmes : pour prendre une image, on pourrait dire qu'elles doivent parcourir un 110m haies quand les hommes courent un simple 100m.

Il existe des études qui démontrent comment, dès la cour de récréation, les petits garçons vont « naturellement » occuper l'espace central, reléguant les filles sur les côtés. Cela continue en classe, où les garçons sont beaucoup plus encouragés à prendre la parole, même sans la demander, alors que les filles apprennent à lever sagement le doigt (et les institutrices ont les mêmes biais que leurs collègues masculins). On peut parler des plaines de sport « natuellement » occupées par les garçons, ou encore de la façon dont, dans les familles, les exigences ne sont pas les mêmes pour les fils que pour les filles : aux premiers les jeux à l'extérieur, aux secondes l'espace privé. On peut poursuivre avec la répartition déséquilibrée des tâches domestiques et de la prise en charge des enfants et des personnes dépendantes.

Le monde politique lui-même a été organisé par les hommes pour les hommes : cela va des heures de réunion à certaines formes de « combats de coqs » - voir tout le jeu de pouvoir dans les poignées de main entre Trump et ses interlocuteurs ! Il y a aussi la non prise en compte, consciente ou non, de la parole des femmes, moins écoutées et plus souvent interrompues que leurs homogues masculins : les conseillères d'Obama à la Maison Blanche ont mis au point une technique de soutien mutuel pour que leurs contributions aux débats soient enfin entendues.

Faut-il continuer ? S'il existe bien une « discrimination positive » dans l'accès aux postes politiques, c'est bien en faveur des hommes.

Mais sur un point, on peut partager l'avis de votre contributeur sur la « supercherie » que serait la parité des listes : là où il n'existe aucune obligation, les femmes disparaissent. Pas de parité au gouvernement fédéral, une seule femme sur 8 dans le (ex)gouvernement wallon, environ 10% de femmes bourgmestres (2 sur 19 en Région bruxelloise). « Désintérêt politique », vraiment ? Ou course d'obstacles, où la parité des listes, loin d'être un « scandale », n'est guère plus qu'un faible coup de pouce ?

 

Lantin

Lantin, 9 mai 2017 : représentation par des détenues de leurs textes, résultat d'un atelier théâtre, espace de liberté.

Leurs mots sont si fort, on peut les lire dans ce recueil. Plus forts encore quand elles les disent, avec leur colère et leur peine, souvent au bord des larmes, parfois au bord du malaise.

Mais j'ai eu aussi envie d'y mettre mes propres mots, avec ce que j'ai ressenti ce soir-là. En coupant, en regroupant, en ajoutant, j'espère ne pas avoir trahi.


Elle dit

Ici chaque jour ressemble aux autres

Ressemble au jour d'avant

Ressemble au jour d'après

Lever repas travail préau repas travail préau douche repas cellule

Lever repas travail préau repas travail visite...

Visite !

Quand il y a des visites...

Quand on n'est pas au cachot...

 

Elle dit

La prison me sépare de mon enfant

Elle sépare mon enfant de son enfance

Trois visites d'une heure par semaine

Ou seulement deux visites par mois quand la famille s'y oppose

Au moment où l'enfant part je m'éteins

- c'est ainsi qu'elle le dit : je m'éteins -

D'accord je mérite une sanction

Mais elle

Mais lui

Pourquoi ?

 

Elle dit

Ici il n'y a aucune intimité

Oeilleton

Regards

Matée par le maton

A n'importe quel moment

Aussi la fouille

Etre touchée sans mon consentement

Le consentement, si précieux dehors

 

Elle dit

Mon duo était enceinte de deux mois et demi

- c'est ainsi qu'elle appelle sa co-détenue : mon duo -

Mon duo avait très mal au ventre

Elle s'est mise à saigner

Saigner

Et soudain elle a perdu son bébé dans les toilettes

- c'est ainsi qu'elle en parle : elle dit « son bébé » ou alors « des morceaux » -

J'ai appelé les agents

Appelé

Longtemps

L'infirmière est venue

A vu la chose

Elle a dit : ah oui, c'était votre bébé

Pas de médecin pas de gynéco ni de psy

Juste l'infirmière

Une piqûre calmante

Du paracétamol

Elle a eu mal et saigné durant deux mois

 

Elle dit

Ici on apprend l'égoïsme

L'échange : interdit

Le don : interdit

Le don, si précieux dehors...

Trois jours d'IES pour un paquet de tabac et deux oeufs

- elle dit : IES, Isolement en Espace de Séjour, le joli nom du cachot -

Deux mètres sur quatre

Une couverture qui pue

Le PQ distribué au coupon

Pas de cigarettes

Pas de contacts

Pas de visite

Seule au monde

Abandonnée

En cas de tentative de suicide, tarif encore plus lourd

Nuit et jour surveillance spéciale, toutes les demi-heures

 

 

Elle dit

Je suis rentrée en prison à 20 ans

J'en ai 26

Je n'ai rien vécu

Bientôt je sors

Mais comment ce sera dehors ?

Il n'y aura pas de gardienne pour me dire : lève-toi

Il n'y aura pas de gardienne pour me dire : au boulot

Pour m'apporter le repas

Des vêtements propres

Pour m'emmener à la douche

Et quand j'aurai fait quelque chose de bien, qui me félicitera ?

Qui me félicitera ?

Elle dit : bientôt je serai libre

Est-ce que j'attendrai qu'on vienne me réveiller le matin ?

Est-ce que j'attendrai devant la grille du jardin qu'on me permette de sortir ?

Ce sera comment : dehors ?

J'ai si peu vécu...

 

 

 

 

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

    Mis à jour (Jeudi, 11 Mai 2017 14:34)

     

    Interview exclusivement exclusive de... Francis Goffin

    ... de Francis Goffin, directeur des radios de la RTBF

    - Francis Goffin, dans une interview dans Moustique, vous affirmez que : "En radio, ce n'est pas évident les voix de femmes, objectivement, pour des raisons de texture, c'est plus difficile que pour des timbres masculins". Certaines s'en sont offusquées.

    - C'est un mâl-encontreux mâl-entendu. Il n'y a que des féministes hystériques qui peuvent douter de l'immense respect que j'ai pour toutes les femmes. Je le précise d'ailleurs dans ma réaction, que je vous prierai de reprendre telle quelle : "Sachant que la diversité – quelle qu’en soit la nature – fait partie des valeurs du service public, j’ai d’ailleurs évoqué dans l’interview le fait que nous avons été attentifs à la mixité de la nouvelle grille, tout en reconnaissant qu’elle est difficile à atteindre en radio, c’est bien connu, du fait de la tessiture des voix féminines. Je comprends que cette retranscription approximative ait pu émouvoir et je regrette cette polémique d’autant plus que confier des responsabilité à des femmes, travailler avec des collègues féminines et les respecter font totalement partie de ma conception de notre société, ceux et celles qui me connaissent et travaillent avec moi peuvent je pense largement en attester. Je présente néanmoins mes excuses auprès de celles et ceux que cette transcription de mes propos a pu choquer et suis disposé à dialoguer sur le sujet avec ceux qui le souhaiteraient" (1).

    - Vous parlez de la "mixité de la nouvelle grille". Cependant, quand on regarde cette grille (2), on a dans l'ordre : Mehdi, François, Betrand, Laurent, Jérôme, Walid, Arnaud, Eddy, Didier, Philippe, et enfin une Pascale à 22h. Ah oui, j'allais oublier une Véronique égarée entre 10 et 12h, mais pour parler de « tendance », « lifestyle »... Pas un peu stéréotypé, tout ça ?

    - Vous oubliez les grands journaux parlés, qui seront confiés à des femmes.

    - Peut-on dire que celles-là sont affranchies des problèmes de timbre... ?

    - Je vous vois venir avec vos jeux de mots foireux... L'information est souvent grise, triste, sinon dramatique, alors oui, au milieu de toutes ces guerres, tsunamis ou affaires Publifin, je considère que les femmes peuvent apporter de la fraîcheur. Ce que j'ai d'ailleurs dit dans la même interview, même si des féministes poilues n'ont pas voulu l'entendre.

    - A en croire la presse, cette polémique vous a profondément touché...

    - Vous savez, on donne des interviews, comme ça, on ne se méfie pas, et puis vos propos sont déformés, ou mal retranscrits. Même dans ma réaction, il y a une regrettable erreur : je ne parle pas de problèmes de "tessiture", mais "testicules ». Qu'on n'aille donc pas me chercher avec des accusations de sexisme !


    (1 )Passage authentique, article de la Libre à lire ici

     

    (2) La grille de la Première, voir par exemple celle d'un lundi

    Mis à jour (Dimanche, 07 Mai 2017 08:44)

     

    Premier mai

    Premier mai. Retour de la fête de l'arrêt de travail du premier mai. On y vend toujours des churros, des hamburgers, de la sangria, des espoirs et des illusions. On y discute avec passion, on se reconnaît, on s'embrasse, on prend les tracts tendus, on les plie, on les fourre dans une poche, on s'arrête aux stands, ou pas, entre un mojito et les photos de martyrs de causes plus ou moins perdues. La musique est tonitruante, on écoute d'une oreille distraite, on applaudit d'une main distraite, on remarque à peine l'importante présence policière, on ouvre les sacs, on écarte les manteaux, on s'est si bien habitué à vivre sous la menace niveau 3.

    Je sens une tendresse infinie pour ces femmes, ces hommes, qui auront passé une partie de la nuit, après une harassante journée de travail, à rédiger des journaux qui seront vendus à dix exemplaires par des militants aux yeux brillants, les rédacteurs eux-mêmes peut-être, et probablement même pas lus. Des journaux pleins de tous ces mots tellement prévisibles, capitalisme, mobilisations, traîtres, à bas, plus jamais, Palestine vaincra.

    Il n'y a là aucune moquerie. Car ensuite, je rentre par le métro, entourée d'un tas de gens pour qui ce premier mai est juste un jour de congé comme un autre, des gens sans histoire, sans mémoire, pour qui les conquis sont de simples acquis, sur lesquels ils ne sentent même pas peser l'autre menace, celle dont aucun militaire ne les protégera. Des gens qui ne lèvent jamais la tête de leurs vies quotidiennes, elles-mêmes si difficiles peut-être, et qui foncent donc, tête baissée, vers des jours plus difficiles encore. Un premier mai que je vous souhaite d'espérance même si moi, il me serre un peu le coeur.

     

    Qui est Zuhal Demir ?

    Ils étaient environ 200 mercredi soir. Ils répondaient à l'appel d'Abou Jahjah, pour protester contre les déclarations de Bart De Wever concernant la discrimination et la mise à l'écart de la communauté berbère. Parmi eux aussi Rachida Aziz, conceptrice de mode et activiste bruxelloise. Elle a été arrêtée avec les autres manifestants, emmenée et renvoyée à la maison avec une amende SAC (sanction administrative communale). Le fait que deux semaines plus tôt, lors de la manifestation interdite de Pegida, seuls douze participants ont été arrêtés, l'a renforcée dans l'idée que la N-VA ne s'intéresse guère à une société inclusive.

    Zuhal Demir, nouvelle Flamande, représentante N-VA à la Chambre et bourgmestre de district à Anvers, soutient fermement son président. Car refuser de nommer les problèmes empêche de leur trouver une solution.

    La mise à l'écart ou l'émancipation : conséquences du racisme ou responsabilité personnelle ? En tout cas, on ne s'est pas rapproché d'un consensus après le clash entre deux fortes personnalités.

     

    Qu'avez-vous pensé en entendant Bart De Wever hoorde à Terzake?

     

    Rachida Aziz: Ces dernières années, la N-VA a tellement fait son possible pour convaincre les gens que le parti n'était pas le prolongement du Vlaams Belang, que je ne m'attendais pas à entendre Bart De Wever prouver le contraire d'une manière aussi ouverte et crue. Dans Terzake, il est même allé plus loin que le Vlaams Belang. Dewinter se présentait ouvertement comme un raciste. De Wever dit qu'il n'est pas raciste, mais il attribue la faute de la discrimination aux victimes. Il inverse les rôles : c'est leur responsabilité.

     

    Vous êtes-vous sentie personnellement concernée, puisque vous avez aussi en partie des racines berbères ?

     

    Aziz: Je me suis sentie concernée en tant que citoyenne belge. J'essaie de conscientiser les gens depuis des années sur la stigmatisation que cela représente de continuer à clouer les citoyens à leur origine.

    Bientôt la majorité de la population des grandes villes aura des racines étrangères. Le fait de continuer à les renvoyer à leur origine est justement l'une de causes du racisme persistant dans notre société.

     

    Et vous, Madame Demir, qu'avez-vous pensé des déclarations de votre président ?

     

    Zuhal Demir : Il a raconté une histoire logique et cohérente, tout à fait dans la ligne de ce que la

    N-VA dit depuis longtemps sur cette problématique. C'est-à-dire qu'il existe un rapport évident entre une politique migratoire défaillante, la mise sur pied trop tardive de la politique de « inburgering » et la ségrégation dans cette société. La communauté allochtone - et à Anvers, c'est la communauté marocaine-berbère qui est la plus grande – a raté sa connection avec cette société. Nous vivons dans des mondes à part.

    A partir de mon propre contexte, j'ose dire que la responsabilité est en partie dans les politiques, mais en partie aussi dans la communauté elle-même.

    Si vous voulez faire le lien, vous devez veiller à ce que ces nombreuses communautés participent à une vie sociale partagée. Vous devez m'expliquer ce qu'il y a de raciste là-dedans.

     

    Madame Aziz ?

     

    Aziz : Le fait de diviser une société en communautés, pointer les Berbères comme surreprésentés dans les chifrfes de chômage, de pauvreté et aussi de criminalité, et stigmatiser des citoyens individuels sur base de leurs racines, voilà ce qui est raciste. Le fait que De Wever puisse le déclarer sur une chaîne publique montre à quel la Belgique est en retard par rapport au reste du monde.

    Si on veut tirer les gens de leur mise à l'écart et les intégrer dans une seule société, on ne peut le faire qu'en investissant dans des individus et en travaillant en direction du futur. Et pas en les arrimant à leur passé. Pour moi, il n'y a pas de communauté marocaine. Je suis née ici, je vis dans une ville de Bruxelles super diversifiée, mon cercle d'amis est multicolore.. Il est tout simplement absurde qu'une politique qui doit travailler à construire l'avenir continue à nommer les origines.

    Madame Demir, n'est-il pas ambigu d'insister en tant que parti sur la responsabilité individuelle, mais en même temps d'appeler « problématiques » les Berbères en tant que communauté ?

     

    Demir : Moi non plus je n'aime pas le terme de communauté allochtone. Je suis une Belge de la deuxième génération, je me sens parfaitement flamande, anversoise, limbourgeoise. Comme citoyenne je participe à cette société avec des droits et des devoirs. La Turquie est pour moi une eterre de vacances.

    Mais en même temps, c'est un fait que certains problèmes socio-économiques se constatent surtout dans des groupes particuliers. Et nous devons oser les nommer. Dans le passé, cela a été trop peu le cas. Avec le cordon sanitaire autour du Vlaams Belang, il y a eu aussi un cordon autour des problèmes du vivre ensemble que ce parti pointait avec raison. Mais leurs solutions étaient complètement fausses.

    C'est pourquoi en 2013, les autorités fédérales ont fait pour la première fois une étude sur le lien entre origine et position dans la sécurité sociale. Chez les personnes d'origine marocaine-berbère, le taux de chômage est de 15%, contre 6% dans la population autochtone, et 4% font appel au revenu d'intégration sociale contre une moyenne belge de 1%.

    C'est avec ces chiffres qu'il faut agir, plutôt que de les dissimuler. Car je suis préoccupée de la position en retrait de certaines communautés. Comment se fait-il que le même modèle d'intégration appliqué depuis 2004 a un autre effet auprès des Italiens, des Portugais, des Turcs... ? Comment se fait-il qu'ils soient moins présents dans les statistisques de chômage que par exemple les Marocains ?

     

    Aziz: Parce qu'ils sont le plus discriminés.

     

    Demir: Vous attribuez tout au racisme. Je trouve cela trop court, parce qu'alors vous mettez la responsabilité exclusivement sur la population autochtone. Ce qui est en soi aussi une position raciste.

     

    Aziz: Alors vous admettez que Bart De Wever a été raciste quand il a attribué toute la faute aux Berbères.

     

    Demir: Ce n'est pas ce qu'il a fait. Il a seulement constaté que cette communauté a manqué la connection avec la société.

     

    Mais comment le fait de nommer une communauté spécifique sur la chaîne publique peut-il contribuer à une solution ?

     

    Demir: Parce qu'il faut miser davantage sur cette communauté.

     

    Cette solution doit-elle être différente selon la communauté ?

     

    Demir: Non, mais cela poussera peut-être la communauté concernée à se regarder en face.

     

    Aziz: Ce que vous appelez « nommer » revient à stigmatiser et a pour seule conséquence que les personnes concernées seront encore davantage exclues, encore davantage discriminées, et auront des scores encore plus élevés dans vos statistiques. Les gens qui ne connaissent rien aux Berbères et qui ont entendu Bart De Wever aux informations, seront encore moins tentés d'engager un Berbère.

    Madame Aziz, vous êtes tout de même vous-mêmes un exemple de l'importance de la responsabilité personnelle dans la sortie d'une position défavorisée.

     

    Aziz: Pas du tout. Je fais ce que je fais malgré la discrimination dont j'ai été victime. Le racisme à l'école m'a causé vingt ans de retard dans mon parcours.

     

    Demir: Que voulez-vous dire par racisme à l'école ? De la part des enseignants ?

    Aziz: Eux se contentaient de regarder, mais c'étaient les élèves qui m'ont cassée en me persécutant. J'ai terminé l'école primaire avec des résultats brillants. Je suis passée dans une école blanche d'enseignement secondaire général à Anvers et là, j'ai tenu un an. Chaque journée était un enfer, et les enseignants se moquaient de moi avec les harceleurs. Après un an j'étais dépressive et c'est seulement à 30 ans que j'ai obtenu mon diplôme de l'enseignement secondaire général, via des cours du soir.

    Donc non, ne me présentez pas comme un exemple de responsabilité individuelle. Je ne souhaite mon sort à personne. Tout enfant mérite d'avoir les opportunités que Mme Demir a reçues.

     

    Demir: Hela, Rachida, moi aussi je viens d'un ghetto. De la cité de Waterschei. J'ai aussi dû me battre pour tout. Je n'ai pas reçu de cadeaux. De personne.

    Mon père rentrait tous les jours tout noir de la mine. Il a travaillé dur et j'ai grandi dans un quartier à forte concentration de Turcs et de Marocains.

    Mon père a bien pris la responsabilité, à un certain moment, d'aller habiter dans un quartier blanc. Il est allé personnellement se présenter aux voisins pour briser la glace. Car ceux-là ne voyaient pas avec plaisir arriver une famille turque avec cinq enfants.

     

    Aziz: Du racisme, donc.

     

    Demir: Non, on n'aime pas ce qu'on ne connaît pas. Cela se passe ainsi partout et de tout temps. Les Grecs parlaient déjà des « Barbares ». C'est aussi pour cela que nous disons que le racisme est « relatif ».

    On m'a déconseillé d'apprendre le latin, même si j'avais 87% ; mais à la maison on parlait le turc et le kurde, ce qui était un problème, selon le centre PMS.

     

    Aziz: Tout cela est du racisme.

     

    Demir: Moi je l'appelle ignorance.

     

    Ne devrait-on aujourd'hui, vingt ans plus tard, être moins ignorants ?

    Demir: Mais on y travaille. Nous devons miser avec force sur une politique de chances. Mais ne pouvons pas oublier que nous avons beaucoup d'opportunitées en Belgique.

     

    Aziz: Les chiffrs en mentent pas. La discrimination reste importante sur le marché du travail ou du logement. Et je veux savoir ce que vous comptez y faire.

     

    Demir: Le marché locatif n'est pas mon domaine. Pour le marché de l'emploi, nous travaillons à une réponse. Il existe déjà trois législations anti-discriminations et il y a un Centre pour l'Egalité des Chances, qui reçoit beaucoup de subsides.

     

    Aziz: Et qui en fait peu de choses.

     

    Demir: Là-dessus nous sommes d'accord. C'est pourquoi je voudrais plutôt mettre la lutte contre la discrimination sur le marché du travail dans les mains de l'inspection sociale. Elle doit traiter les plaintes, commencer l'enquête et si nécessaire, porter l'affaire devant les tribunaux.

     

    Aziz: Je ne porte plus plainte. Je l'ai essayé plusieurs fois, et jamais aucune suite n'y a été donnée. Parce que notre société ne veut toujours pas regarder le racisme ordinaire en face. Et parce que même le plus grand parti dit que le racisme est « relatif ».

    Demir: Bien sûr que le racisme est relatif.

     

    Aziz: Non, non, non. Le racisme est un fait. C'est un délit interdit par la loi et qui doit être sanctionné. Celui qui vole va devant le juge, plutôt que de se voir expliquer pourquoi voler c'est mal.

     

    Demir: Je ne crois pas qu'on résoud la discrimination avec des lois et des sanctions. Et je ne crois pas que le racisme est une sorte de microbe qui rend toute notre société malade. Ou qu'un enfant naît raciste. Ce n'est pas ma conception de la vie.

     

    Aziz: Un enfant ne naît pas raciste, mais il grandit dans une société raciste, formée par une longue histoire de colonialisme et d'esclavage. Je trouve absurde que vous puissiez nier encore cela et que vous ne vouliez rien y faire.

     

    Demir: Je viens de dire que je veux m'attaquer au racisme sur le marché de l'emploi via l'inspection sociale.

     

    Et pourquoi pas via des mystery calls, comme le propose Kris Peeters ?

     

    Demir: Parce la base pour un éventuel procès devient alors très fragile. Nous vivons encore dans un Etat de droit. Avec un système de mystery calls, on arrive dans des sables mouvants sur le plan juridique.

     

    Aziz: Euroclear a fait une enquête sur les raisons pour lesquelles les entreprises belges ont de plus en plus de mal à trouver du personnel qualifié. La conclusion : parce que les autorités n'ont pas suffisamment investi dans une vraie politique de diversité.

     

    Demir: Mais on ne résoud pas cela avec des mystery calls ou des tests. De telles mesures mènent seulement à une chasse aux sorcières et augmentent la méfiance.

     

    Aziz: Mais vous allez trouver des solutions ?

     

    Demir: Oui, je vais trouver des solutions. Nous allons les trouver, car la N-VA est maintenant au gouvernement, et la gauche dans l'opposition. Mais ce sera une solution où nous ne tomberons pas dans votre histoire victimaire.

     

    Aziz: Mon beau-frère d'origine camerounaise travaille depuis dix ans avec un contrat fixe chez Volvo, mais personne ne voulait luialouer un appartement, jusqu'à ce que le bourgmestre de Gand intervienne en personne. Il y a plein de cas comme celui-là.

     

    Demir: C'est la différence entre vous et moi. Vous croyez qu'il y a de la discrimination partout. Quelques cas de discrimination sont à déplorer et doivent être sanctionnés. Mais abandonnez donc ce récit victimaire typiquement de gauche, car quel message transmettez-vous à tous ces jeunes d'origine allochtone ? Que cela n'a pas de sens d'étudier ou de chercher du travail, car ils seront quand même discriminés ? A moi aussi on a raconté cette histoire. Pourquoi étudier le droit, puisque je ne trouverais quand même pas de travail ? Si je m'étais résignée à cela, je ne serais pas ici.

     

    Votre frère, ingénieur en architecture , a aussi dû envoyer des dizaines de lettres sans réponse avant de trouver un emploi.

     

    Demir: En effet. Mais il a surmonté cela. Je vois beaucoup de gens comme bourgmestre de district, j'aime assister à la fin des cours d'inburgering. Et j'insiste sur le fait qu'en chacun se cache un talent, et qu'ils doivent partir de leur point fort. Ne croyez pas les prophètes de malheur qui prétendent que vous ne trouverez pas de job parce que chez chacun et partout dans ce pays, règne le racisme.

    D'ailleurs, je vois aussi beaucoup de progrès. Le nombre de personnes d'origine alllochtone en politique, dans l'administration flamande, les médias ou les pages d'opinion grandit de jour en jour. Dans l'administration communale anversoise, il y a plus d'allochtones qu'à Gand.

     

    Aziz: Moi ce qui m'étonne, c'est que malgré la discrimination persistante, il y a toujours des jeunes qui arrivent à avoir un diplôme supéreur, devenir faiseur d'opinion ou créer leur entreprise. Si vous avez suivi sur Twitter le hashtag #Dailyracism, vous savez que l'exclusion est toujours la règle. Seules les autorités continuent à fermer les yeux.

    Demir: Vous êtes endoctrinée par cette idée d'un racisme omniprésent.

     

    Aziz: Je suis traumatisée. Mais vous aussi, seulement vous ne le savez pas. La manière dont vous réagissez au racisme, est un mécanisme typique de débrouille ??? copingmechanisme. Certaines victimes deviennent dépressives, d'autres se rebellent, vous êtes le type de personne qui va travailler très dur pour réussir et répondre aux attentes de la société.

     

    Demir: Je pense que vous devez quand même aller parler à un psyschologue.

     

    Aziz: Donc quand j'appelle les politiques à prendre leurs responsabilités, j'ai besoin d'un psychologue ?

     

    Peut-être qu'une manifestation peut aussi aider. Vous marcherez dimanche avec Hart boven Hard. Avec quel message ?

     

    Aziz: Qu'il faut en finir avec le coup d'Etat de la N-VA sur ce gouvernement. Ce n'est pas le premier ministre Michel qui dirige ce pays, mais Bart De Wever. Nous voulons donner le signal qu'une partie grandissante de la popualtion ne supporte plus que les plus faibles soient punis, et veut travailler à davantage de solidarité dans cette société. De nombreuses organisations sociales travaillaient jusqu'ici chacune sur son île. Pour les droits de femmes, contre la discrimination, contre la pauvreté... Hart boven Hard les a réunies dans un combat commun.

    Hart boven Hard a de l'influence. Le CD&V picore dans ses préoccupations et la N-VA doit mettre toujours plus d'eau dans son vin. Vous devriez vous enfoncer cela dans la tête, Mme Demir.

     

    Demir: On ne peut évidemment pas rester sourd au signal de la rue. C'est aussi la tâche des organisations de descendre dans la rue, et tenir les politiques à l'oeil. Mais en fin de compte, les cartes ont été rebattues le 25 mai, et cela a donné un gouvernement qui représente les deux tiers de la population flamande.

     

    Aziz: Moins de 20% des Bruxellois.

     

    Demir: Le signal du 25 mai est la base de cet accord de gouvernement. Nous avons toujours été clairs là-dessus : il faudra faire des économies et nous voulons avant tout créer de nouveaux emplois.Egalement pour des personnes d'origine étrangère. Dans quatre ans, vous pourrez nous demander des comptes.

    Mis à jour (Vendredi, 24 Février 2017 07:45)

     
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