"Féminisme pour les 99%"

J'ai lu pour vous... « Féminisme pour les 99% - Un manifeste ».

Voilà un bouquin sur lequel je me suis jetée avec gourmandise. J'éprouve de plus en plus de réserves face à un féminisme « institutionnel » ou « libéral », comme celui qui se réjouit autour des nominations de femmes de pouvoir aux instances européennes, celui qui ne pense qu'à « briser le plafond de verre » sans prendre en compte « celles qui en ramassent les éclats » (citation tirée du livre). Un peu de radicalité, une vision à 360° de l'oppression des femmes et des voies pour la combattre, voilà ce qu'il me fallait !

Et ça commence bien : par une dénonciation, justement, d'un « féminisme d'entreprise » à partir de l'exemple de Sheryl Sandberg, directrice des opérations chez Facebook. Un féminisme qui défend une sorte de « méritocratie » pour faire émerger les « meilleures », pour arriver à ce que les autrices appellent joliment « l'égalité dans la domination ».Tout ce que les hommes ont – et surtout certains hommes, les plus puissants – les femmes doivent l'obtenir aussi, sans s'interroger sur le contenu réel de cet objectif. Donc il faut des femmes dans l'armée, dans les conseils d'administration des multinationales, à la tête de gouvernements, fussent-ils autoritaires, et pourquoi pas, une papesse...

C'est justement tout cela que « « Féminisme pour les 99% «  veut metre en question, ou même en miettes, considérant ce « féminisme libéral » non seulement comme étranger aux luttes des autres femmes, mais comme un obstacle à leur possibilités d'émancipation.

Donc j'avais envie d'aimer, au-delà de désaccords mineurs (d'analyse, de stratégie..) qui restent toujours possibles.

 

L'ennemi principal

Mais à l'arrivée, quelle déception ! Le manifeste développe 11 « thèses », dont on comprend vite qu'elles visent un « ennemi principal » qui n'est pas le patriarcat ou la domination masculine, mais « le capitalisme ». La thèse 4 l'affirme d'ailleurs sans hésitations : « Ce que nous traversons, c'est une crise de la société dans son ensemble – et la source du problème est le capitalisme ». Si on n'avait pas encore compris, toutes les thèses suivantes, qu'elles portent sur le travail, le racisme, la violence ou la sexualité font référence, dès leur intitulé, au capitalisme. Ce n'est pas seulement « la source du problème » mais apparemment, malgré quelques nuances ici ou là, la source unique.

Que ce soit clair : je me situe résolument dans un féminisme anticapitaliste ou plutôt intersectionnel, où « race, classe, genre » sont des sources d'oppression (et de combat) indissociables. Mais pour moi, le capitalisme, même pris dans son sens le plus arge de « système social », n'est qu'une des formes de ces oppressions. Les guerres, les inégalités sociales, le rejet des « étranger·es » sur base de l'origine, la religion, la couleur de la peau... n'ont pas attendu l'apparition et l'essor du capitalisme pour se manifester. Pas plus que l'oppression des femmes d'ailleurs.

Le problème de ce genre d'analyse « mono-causale », c'est que s'il n'y a qu'un coupable, il n'y a qu'une cible qu'il suffirait d'abattre pour que tout le reste s'écroule – et ça, c'est soit une tromperie, soit une illusion. Le système capitaliste a certes sa façon particulière de jouer sur les inégalités et de les creuser, mais non, elles ne sont pas nées avec lui et ne disparaîtront pas avec sa chute (s'il doit chuter un jour).

 

Manque de complexité

L'autre problème, ce sont ces « 99% » au profit desquels le « bon » féminisme devrait se mobiliser. Pourtant, tout au long des 11 thèses, les autrices ne manquent pas de relever des catégories de la population qui profitent de l'exploitation de plus exploité·es qu'elles. Et cela dépasse très largement le 1% de « méchant·es » que le féminisme pour les 99% devrait combattre. Il y a les habitant·es des pays riches face au Sud, les Blanc·hes face aux personnes racisé·es, sans oublier les hommes, eh oui, qui aussi exploités soient-ils eux-mêmes, profitent tout de même à leur niveau du travail gratuit des femmes.

Cette idée des « 99% » semble aussi effacer comme par enchantement les conflits et les intérêts parfois opposés entre groupes dominés eux-mêmes. Une légère allusion y est faite en postface mais balayée avec légèreté, puisque, sans vouloir nier les différences, il s'agit de « faire émerger des alliances suffisamment larges et robustes pour transformer la société ». Certes, mais comment s'y prendre pour réunir vraiment au-delà des discours, luttes féministes, LGBT+, antiracistes, syndicales – sans même parler des divisions au sein même de chacune de ces luttes ? Outre l'erreur de désigner un « ennemi unique » là où les adversaires sont aussi « intersectionnels » que les combats à mener, il y a là une sorte d'oecuménisme qui identifie des intérêts communs en effaçant trop légèrement les oppositions. Tout cela manque cruellement de complexité.

 

Base de réflexion

C'est d'autant plus décevant que le Manifeste est co-signé par Nancy Fraser (je ne connais pas les deux autres autrices, Cinzia Arruzza et Tithi Bhattacharya), que j'ai connue beaucoup plus subtile quant au lien entre « luttes de rétribution » et « luttes de reconnaissance ».

Reste que le livre fournit des exemples de mobilisations de femmes, Polonaises en grève pour le droit à l'avortement, autochtones d'Amérique du Nord contre la construction de pipe-lines, Indiennes contre les barrages géants et la privatisation de l'eau, qu'on pourrait relier à la multiplication de grèves des femmes de ménage dans nos hôtels de luxe...

Le texte a aussi l'intérêt d'introduire la question centrale de la reproduction sociale dans des débats de gauche qui se cantonnent souvent à l'analyse des rapports de production. Car « fabriquer des personnes » est aussi essentiel, quoique invisibilisé, que de « fabriquer des biens », l'un n'allant d'ailleurs pas sans l'autre.

Il a donc le mérite de donner à réfléchir. La preuve...

 

"Issu·es de la diversité"

 

Deux juifs en litige vont trouver le rabbin, en comptant sur sa sagesse pour trancher le conflit.

Le premier demande : « Dites-moi rabbi, est-ce que le noir, c'est une couleur ? »

La rabbin réfléchit, se tâte le crâne, puis finit par répondre : « Oui, en effet, le noir est une couleur ».

« Merci, dit son interlocuteur, une dernière question, si vous permettez : et le blanc, est-ce que c'est une couleur... ? »

Là, le rabbin réfléchit encore plus profondément, se gratte le crâne encore plus fort, consulte ses Livres et finit par lâcher : « Eh bien oui : le blanc est une couleur ».

« Eh bien, tu vois ? s'écrie alors l'homme triomphalement, se tournant vers son contradicteur: « Tu vois que je t'ai vendu une télé couleurs ! »

 

Cette histoire juive illustre parfaitement le cheminement qu'il nous faut faire, nous féministes blanches – et les blanc·hes en général – pour reconnaître que oui, nous avons une « couleur », que notre féminisme a une couleur, que nous sommes un « cas particulier » à côté d'autres « cas particuliers », que s'il existe un « Black feminism » (ce que peu d'entre nous nieraient aujourd'hui), c'est qu'il existe aussi un « White feminism » et que si nous voulons vraiment lutter ensemble, nous devons construire des alliances en partant d'une stricte égalité plutôt que d'attendre des autres qu'elles viennent nous rejoindre dans un supposé « universel », dont nous serions les représentantes.

 

L'universel, c'est nous ?

 

« Quand des féministes voient le problème que pose un conseil d'administration entièrement masculin, mais pas ce qui cloche quand une série télé ne montre

que des Blancs, on est en droit de se demander dans quel camp elles sont »

Reni Eddo-Lodge (1).

 

Ce « nous » que j'utilise volontairement, renvoie à la nécessité de dire « d'où je parle », nécessité que j'ai apprise dans mon militantisme féministes et qui est sans doute plus facile à brandir lorsque, justement, on parle depuis la place des dominées.

Je vais donc être claire : je parle ici en tant que féministe blanche, et je pourrais ajouter athée, lesbienne, cisgenre et de classe moyenne, interpellée par des féministes et des militant·es d'autres origines, croyances ou identités, pour essayer d'être consciente aussi bien des oppressions subies que des privilèges dont je bénéficie, et d'en tirer des conséquences dans mes engagements.

Or il se fait que certaines féministes tombent dans le piège qu'elles dénoncent avec tant de force quand il s'agit du rapport de domination des hommes sur les femmes : tout comme les hommes prétendent représenter l'ensemble de l'humanité et pouvoir parler en son nom, elles pensent représenter l'ensemble des femmes et pouvoir parler pour toutes. Une tribune d'hommes débattant de l'avenir de l'humanité ne choque pas. Par contre, lancez le même débat avec une tribune composée de femmes, vous aurez droit à la présentation d'un « regard féminin » sur le monde. Une tribune de femmes blanches débattant de thèmes féministes ne choque pas non plus. Les mêmes thèmes abordés par une tribune exclusivement composée de femmes noires, et ce serait aussitôt perçu comme un regard « afroféministe », donc spécifique.

En tant que féministe blanche, il me paraît important d'abandonner cette prétention universaliste, qui semble tellement aller de soi qu'on ne la remarque même pas, lorsqu'on appartient à un groupe majoritaire ou dominant. On peut alors se permettre de « ne pas voir la couleur », comme les hommes peuvent se permettre de « ne pas voir le sexe » ou les hétéros de « ne pas voir l'orientation sexuelle », alors que les « minorisé·es » sont sans cesse renvoyé·es à leur « spécificité ».

S'il y a bien une chose que j'ai apprise des réflexions féministes, c'est qu'il n'existe ni savoir « neutre », ni convictions basées sur une pure « objectivité ». Le féminisme – ou en tout cas ce qu'il a de plus riche, de plus novateur - s'est aussi caractérisé par le fait de ne pas séparer théorie et pratique, recherche et militantisme, réflexion universitaire et vécu. Si l'on admet que le vécu a un impact sur nos engagements, nos réflexions théoriques ou l'objet même de nos recherches et de nos combats, on ne peut que reconnaître la « spécificité » de notre féminisme blanc, simplement parce que notre vécu n'est pas partagé par l'ensemble des femmes.

Mais c'est là un « point aveugle » qui n'est pas particulier à l'origine, à la couleur de la peau ou aux croyances religieuses : il est général chez les dominant·es qui ne se reconnaissent pas comme tel·les. Car s'il existe aussi un « féminisme lesbien », on cherchera en vain la trace d'un « hétéroféminisme » pourtant bien présent, et qui a provoqué bien des tensions dans les débuts de la deuxième vague des années 70. Et le sigle « LGBTQI+ » cache mal le fait que le « G » pèse bien plus lourd que les autres et prétend trop souvent représenter l'ensemble de l'alphabet...

 

 

La diversité, c'est les autres ?

C'est la race dominante qui se réserve le privilège d'être aveugle

à l'identité raciale, tandis qu'on rappelle quotidiennenement à la race opprimée

son appartenance à une identité raciale spécifique.

C'est la race dominante qui a le pouvoir

de faire comme si son expérience était une expérience type »

bel hooks(2)

 

Le premier point me semble donc de questionner ce terme de « diversité », devenu très à la mode, avec une connotation positive, tout comme « inclusion » auquel il est d'ailleurs lié.

La « diversité » suppose l'existence d'une « norme » par rapport à laquelle les autres seraient des « exceptions » (même majoritaires, comme par exemple les femmes). Une « politique de diversité » consiste donc à introduire des exemplaires de ces « exceptions » parmi la « norme ». La « diversité », c'est l'ouverture aux « autres », grâce à des « quotas », des « actions positives ».

Or, si on accepte l'idée qu'il n'existe pas de « centre » ni de périphérie, on peut considérer que tout le monde est « divers ». On doit même constater que dans cette diversité au sens large, l'homme blanc hétérosexuel et valide constitue une minorité assez restreinte.

Le piège de cette conception est évidemment qu'alors cet homme blanc, etc, puisse lui aussi revendiquer des politiques « positives », au même titre que toute autre minorité (ou groupe minorisé). C'est ce qu'illustre d'ailleurs le fait que la première victoire remportée en Belgique par l'Institut pour l'Egalité des Femmes et des Hommes contre une discrimination à l'emploi l'ait été... par un homme (3). Ce n'est pas un hasard : il s'agit là encore d'un « avantage » aussi caché que réel, notamment dans la capacité à se faire entendre pour faire valoir ses droits. C'est l'autre effet de ce terme de « diversité » : il gomme complètement l'idée de domination.

Je plaide pour que le terme « discrimination positive » soit appliquée aux avantages dont bénéficient les dominant·es, grâce aux réseaux dont ils/elles font partie, aux préjugés dont ils/elles profitent, volontairement ou non, et que cette expression, au lieu d'être appliquée aux « exclu·es », devienne en fait synonyme de « privilège ».

 

Les privilèges, c'est dur à porter ?

« .. comme s'il était présumé que s'identifier comme opprimé·e

exemptait d'être un·e oppresseur·e » bell hooks (4)

 

 

Privilège, ah voilà un terme que les dominant·es détestent. Privilège blanc, privilège masculin, privilège hétérosexuel... sont pourtant bien des réalités. L'une des caractéristiques de ces privilèges est que les bénéficiaires, n'ayant pas dû se battre pour les obtenir, peuvent de bonne foi (ou non) prétendre ne pas les voir – celles et ceux qui les subissent par contre, ne peuvent pas se permettre ce luxe. Ces privilèges restent donc souvent invisibles, lorsqu'il s'agit d'un avantage qu'on n'a même pas besoin de mettre en avant : à compétences ou situations égales, on a plus de chances d'obtenir un emploi, une promotion, un logement si on est blanc·he, sans avoir pour autant à brandir sa blanchéité. Quand on est un homme, on jouit du privilège de l'insouciance dans l'espace public, sans même devoir y penser, quand tant de femmes réfléchissent aux endroits où elles passent ou qu'elles évitent, aux vêtements qu'elles portent, bien conscientes, elles, qu'elles sont des femmes. Les hétéros qui se tiennent la main la main ou s'embrassent dans la rue ne sont pas obligé·es de penser à leur orientation sexuelle qui pourrait leur valoir une agression, et les personnes cisgenres ne doivent pas s'angoisser quant à la correspondance entre leur apparence et les informations figurant sur leurs papiers. Dès lors, il est facile de « ne pas faire attention » au sexe, à la couleur, à l'orientation ou à l'identité sexuelle, quand on ne vous les rappelle pas constamment.

C'est en effet une autre caractéristique de ces privilèges, c'est qu'on ne s'en débarrasse pas si facilement. On peut certes « céder sa place », mais cela risque souvent d'être au profit... d'un·e autre privilégié·e, moins consientisé·e. Et il n'est pas possible de prendre en charge, par une sorte d' « appropriation émotionnelle », les angoisses des autres. Cela ne doit pas servir d'excuse, cependant, à celles et ceux qui, tout à fait conscient·es de ces privilèges, s'en servent volontairement pour écarter ou opprimer les autres.

Combattre ces privilèges, c'est d'abord en prendre conscience, non pas pour se culpabiliser, mais pour réfléchir ensemble à la manière de les combattre efficacement. Reconnaître ces privilèges semble déjà un pas extrêmement difficile pour certain·es. C'est pourtant un premier pas indispensable si l'on veut construire de vraies solidarités, cette fameuse « convergence des luttes » qui reste trop souvent un simple appel aux « autres » à venir rejoindre nos propres combats, en acceptant nos objectifs, nos priorités et nos stratégies.

 

Se décentrer pour converger

« Le féminisme 'inclusif' a pour objectif de faire une place aux 'Autres',

celles qui n'appartiennent pas à la norme française, hétéronormée et blanche.

Or l'interdépenance des oppressions suppose l'absence de hiérarchie

et donc l'absence d'un centre dont le rôle serait d'inclure/intégrer les minorités »

bell hooks (4)

 

Les convergences, parlons-en. Trop souvent, l'invitation à « converger » n'est qu'une injonction à rejoindre la lutte « principale », « centrale », « prioritaire », celle qui est censée englober toutes les autres, et dont le triomphe mettra fin à l'ensemble des dominations. Pour les marxistes, ce fut longtemps la lutte des classes. Pour les féministes, la lutte contre le patriarcat. Je sens monter, dans certains milieux, la tentation de voir le racisme comme la matrice de tous les maux. Ou encore, la lutte contre le changement climatique, sans quoi l'humanité risque de disparaître, capitalistes, racistes et machos compris.

Une réelle convergence devrait par admettre admettre qu'il n'y a pas de « centre » vers lequel il faudrait... « converger », mais des mouvements jaillissant de directions différentes et cherchant à se rejoindre, en se recoupant sur certains points, en s'ignorant sur d'autres ou même en s'opposant sur certains. Il faut aussi être capable d'admetre ces contradictions et de voir s'il est possible de les dépasser ou du moins, de les mettre de côté.

L'une des choses qui m'a frappée au cours du colloque « Afroféminsmes et féminismes musulmans » est l'importance donnée par des femmes noires à la reconnaissance de la beauté de leurs corps, leurs cheveux, jusqu'à éprouver une fierté de voir figurer une femme noire sur la couverture de ces mêmes magazines tellement honnis par les femmes blanches, qui les considèrent comme un instrument d'oppression. Il m'a vraiment fallu me « décentrer » pour le comprendre. Comment dépasser cette contradiction ? Peut-être en cherchant un moyen de valorisation des corps tout en refusant une marchandisation au profit d'un système capitaliste que nous disons toutes combattre. Mais ce n'est qu'une piste parmi d'autres qu'il faudrait chercher ensemble.

Des désaccords ou même des oppositions, il en restera. Je reprends la formule que j'avais avancée comme conclusion d'un autre article : « Ensemble quand on peut, séparément s'il le faut, mais si possible, pas les unes contre les autres » (5). Mais je suis consciente que ce n'est qu'une formule.


 

Post-scriptum : on aura constaté que les phrases mises en exergue sont écrites par des féministes noires, un choix volontaire qui vient, lui aussi, d'une souci de me décentrer. J'ai très longtemps lu uniquement des féministes blanches, sans jamais penser à la couleur de leur peau et moins encore aux privilèges dont elles bénéficiaient – à commencer par celui d'être lues pour leur approche prétendûment « universelle ». Il m'a fallu du temps et des remises en question pour diversifier mes lectures... et mes contacts. Je terminerai donc en réconciliant deux pensées qui se rejoignent, aussi précieuses pour moi l'une que l'autre :

« Le féminisme, est-ce le devenir hommes des femmes, ou le devenir autres des femmes et des hommes ? » (Françoise Collin)

« On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître » (Audre Lorde)


(Article écrit à la suite du colloque « Afroféminismes et féminismes musulmans :
Perspectives critiques, enjeux et pratiques », tenu à l'ULB les 20 et 21 avril 2018)



1. Reni Eddo-Lodge, Le racisme est un problème de Blancs, Editions Autrement, 2018, page 174

2. bell hooks, Ne suis-je pas une femme ? Editions Cambourakis 2015 (trad française), p. 219

3. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_un-magasin-condamne-pour-ne-pas-avoir-voulu-engager-un-homme?id=10001656

4. bell hooks, op. Cit., p. 23

5. L'égalité hommes/femmesest-elle soluble dans la diversité ? Dans « Les défis du puriel », ouvrage collectif de Tayush, Couleur Livres 2014


Mis à jour (Jeudi, 11 Juillet 2019 08:19)

 

Société civile

Revenant de vacances, je découvre les débats autour de cette idée d'Ecolo : associer au pouvoir la « société civile ».

Il ne s'agit pas simplement d'écouter davantage les citoyen·nes, mieux prendre en compte leurs préoccupations, s'inspirer de leurs idées – ce qui n'est après tout que le rôle normal des élu·es ; non, si je comprends bien, il s'agit d'impliquer cette « société civile » au gouvernement, y compris en lui réservant des postes de ministres.

Je ne suis ni militante politique ni politologue, mais vue de l'extérieur, cette proposition me laisse pour le moins perplexe.


Double risque

D'abord, il me semble que les représentant·es fraîchement élu·es ne viennent pas d'une autre planète et font donc entièrement partie de cette « société civile ». Et même si on exclut les politiques et militant·es professionnel·les, on ne manque pas de « civil·es », qui ont marqué leur intérêt pour la vie politique en se présentant au suffrage de leurs compatriotes, que ce soit sur des listes « citoyennes » ou comme candidat·es d'ouverture sur des listes classiques. Il y a eu par le passé des ministres issu·es de cette « société civile », venant de l'extérieur du sérail donc, mais néanmoins lié·es à des partis. Il me semblerait curieux de confier des ministères à des personnes dont les positions n'auraient jamais été validées par une élection, et qui n'auraient par la suite aucun compte à rendre.

Ensuite, comme beaucoup d'autres l'ont déj fait remarquer, la « société civile » est une notion très vague. S'agit-il simplement de citoyen·nes non encarté·es, et qui sont en fait déchiré·es par les mêmes contradictions que le monde politique, qui n'en est qu'un des reflets ? (Pour rappel, une bonne partie de la « société civile » en Flandre a voté Vlaams Belang ou N-VA...) Ou bien de responsables de corps intermédiaires (syndicats, mutuelles, associations...), qui mettent en avant des revendications elles aussi souvent contradictoires, et entre lesquelles le rôle des politiques est justement de trancher ? Pour prendre un exemple, confier le ministère de l'emploi à un·e représentante issu·e des syndicats ou du patronat, on comprend tout de suite que ce n'est pas la même chose, et que c'est un choix éminemment... politique.

A mes yeux, vouloir nommer des ministres de la « société civile » contient un double risque.

D'un côté, si on les choisit justement pour leur engagement, le risque d'une dangereuse confusion entre « pouvoir » et « contre-pouvoirs », qui sont pourtant si précieux dans une démocratie ; à moins qu'Ecolo veuille « mouiller » l'associatif, comme le PS aurait voulu « mouiller » le PTB, histoire de se prémunir contre des critiques trop acerbes ? Mais le rôle d'un parti est bien de gouverner (éventuellement, un jour...), ce qui n'est pas le cas de l'associatif.

Mais si au contraire, on attend de ces ministres une certaine « neutralité », une gestion au nom d'un « bien commun », on ouvre un boulevard à des gouvernements d'« expert·es » qui sauraient, dans leur domaine, ce qui est « le mieux » pour tout le monde. Or ce qui fait justement l'intérêt de la politique, au-delà des petits jeux strictement politiciens, ce sont les choix à poser entre des intérêts divergents, les priorités à définir dans des budgets (forcément) restreints. Même sur des préoccupations qui semblent très largement partagées, il n'y a pas de « mesures idéales » qu'il suffirait de concrétiser : si tout humain a intérêt à « sauver la planète » pour la garder ou la rendre plus vivable, les moyens à mettre en oeuvre n'ont rien de consensuel.


Reconnaître les conflits

La « déclaration non gouvernementale » récemment proposée par une série d'associations est une initiative originale et intéressante, qui ne représente pourtant que les choix de ses signataires, certes impressionnant·es par leur nombre et leur diversité, mais sans légitimité à parler au nom de la « société civile » dans son ensemble.

Comme le remarquait récemment le sociologue Didier Eribon, la gauche a perdu la bataille des idées en rempaçant la notion de « lutte des classes » par celle du « vivre ensemble », comme s'il n'y avait plus d'intérêts divergents, voire antagonistes. Analyse qu'on peut étendre à une vision plus intersectionnelle des conflits (à commencer par l'origine ethnique et le genre, mais pas seulement). Des choix politiques où « tout le monde gagne », c'est une idée sympathique mais irréaliste et surtout, qui risque juste de figer les inégalités et les injustices, auxquelles il s'agirait seulement de « s'adapter » avec le moins de dégâts possible. Le "vivre ensemble", cela se construit, non pas en niant conflits et contradictions mais en les reconnaissant (ce qui n'implique pas de s'entretuer) et en imaginant des arbitrages - y compris quand cela implique des renversements dans les rapports de pouvoir. Ce qui s'appelle, justement... faire de la politique.

 

 

 

Mis à jour (Jeudi, 20 Juin 2019 13:58)

 

L'égalité oui, mais à quoi ?

Ce dimanche 7 juillet, l'équipe américaine remportait pour la quatrième fois le titre de Championnes du Monde de foot. Pendant que les joueuses célébraient leur victoire sur la pelouse, dans les tribunes des fans criaient « equal pay ! » (« Salaire égal ! »). Et des féministes de reprendre cette revendication (portée d'ailleurs par des joueuses elles-mêmes) avec enthousiasme.

Sérieux... ? On veut vraiment que les femmes aient les mêmes salaires déraisonnables, qu'elles soient vendues (pardon : transférées) pour des dizaines de millions de dollars, qu'elles servent de support publicitaire à des marques qui salivent déjà à l'idée d'élargir encore leur visibilité et leur chiffre d'affaires... ?

Ou bien on voudrait en profiter pour souligner qu'on peut gagner et surtout développer un beau jeu en dénonçant les dérives du foot masculin, la brutalité de certaines fautes dites « professionnelles », le cinéma pour obtenir un penalty, la véhémence des protestations pour impressionner l'arbitre... et aussi, mais oui, le fric qui coule à flots ?

Moi ce que j'aime dans le foot féminin, c'est précisément ce qui le différencie de son homologue masculin. Moins d'interruptions, moins de râleries et de contestations, moins d'anti-jeu et de « neymarades » (consistant à se rouler par terre pour obtenir un coup franc)... J'aime aussi que ces femmes soient plus souvent et ouvertement militantes de causes diverses, à commencer par la lutte concrète contre l'homophobie en n'hésitant pas à faire leur coming out, encore tellement tabou chez les hommes (ainsi des journalistes ont « compté » lors de ce Mundial 40 lesbiennes affirmées, dont 2 coaches). Peut-être est-ce justement la difficulté à se faire une place dans un monde d'hommes qui rend ces joueuses plus conscientes des discriminations, et plus déterminées à les combattre.

 

Rage intersectionnelle

On a pu constater par contre que les équipes étaient bien moins multi-ethniques que leurs équivalentes masculines. Le Monde s'est étonné de la composition très blanche de l'équipe des Etats-Unis, avec cette explication : « Traditionnellement aux Etats-Unis, le football – soccer – est un sport pratiqué dans les familles aisées blanches des banlieues de grandes villes. Plus que les autres sports populaires, il demande un investissement financier et familial important. »

L'explication vaut pour ce pays, mais on peut faire le même constat pour d'autres équipes, comme la France ou l'Allemagne. Ce n'est peut-être pas seulement une question d'argent, mais aussi de certains préjugés sur « le foot pas fait pour les filles », et d'un manque de curiosité de ceux (toujours plus nombreux que les celles...) qui vont dénicher les talents dès le plus jeune âge. Gageons que de nouvelles joueuses, dans d'autres milieux sociaux et avec d'autres origines, émergeront peu à peu et qu'elles aussi auront la rage... intersectionnelle.

 

L'égalité dans l'injustice ?

L'exemple du foot féminin n'est cependant qu'un cas particulier des limites d'un féminisme strictement «égalitaire ». Bien sûr que moi aussi je suis pour l'égalité, mais je pense qu'on ne peut s'épargner la question, soulevée déjà par Françoise Collin, « l'égalité à quoi ? »

Dans uen société injuste dans ses structures mêmes, peut-on se contenter de réclamer « l'égalité dans l'injustice » ? Une papesse, une générale, une PéDéGère (ou CEO comme on dit aujourd'hui) changent-elles vraiment le sort des femmes (en dehors du leur) ? Celles qui arrivent à percer le plafond de verre allègent-elles pour autant la glu du plancher collant ? Davantage de femmes riches, est-ce synonyme de moins de femmes pauvres ? Autrement dit, à se fixer comme objectif « la même chose que les hommes », ne risque-t-on pas, comme effet secondaire à l'insu de son plein gré, de creuser les inégalités entre les femmes... ?

Et qu'on ne me dise pas qu'il s'agit d'une première étape, qu'une fois l'égalité obtenue, on se battra ensemble contre les autres injustices. Il est peu probable de voir des privilégié·es lutter contre leurs privilèges, surtout s'ils ont été durement acquis.

Ce monde fait par les hommes pour les hommes est-il tellement « désirable » que nous, femmes, voulions y prendre notre place sans le remettre en question ? Se battre comme eux, compétitionner comme eux, écraser comme eux ?

Et j'en reviens toujours à cette formule de ma chère Françoise Collin : « le féminisme, est-ce le devenir hommes des femmes, ou le devenir autres des hommes et des femmes ? » En ce qui me concerne, le choix est fait.

 

Les féminismes, mouvement pluriel

Réponse à la Carte blanche : « Stop aux salauds et aux pseudofémnistes », d'Aurore Van Osptal, parue dans le Soir du 3 juin 2019

 C'est avec une certaine consternation que j'ai lu, dans le Soir du 3 juin, la Carte blanche signée par Aurore Van Opstal, « Stop aux salauds et aux pseudoféministes ! »

En réalité, il est assez peu question des « salauds » - catégorie déjà très réductrice de la domination masculine, car si seuls les « salauds » étaient responsables de l'oppression des femmes, que le monde serait simple : il suffirait d'écarter les « méchants » pour laissr la place aux « gentils »...

Mais en réalité, dans ce texte, il est surtout beaucoup question de « pseudoféministes » et il me semble vraiment désolant qu'au lieu de reconnaître toute la diversité des féminismes (au pluriel), on se permette se décerner des brevets de « bon «  ou de « vrai féminisme », excluant une bonne partie de celles qui se battent, parfois depuis des décennies, pour les droits des femmes.

Je ne suis pas une femme voilée, mais je reconnais sans peine que celles qui se définissent comme « féministes musulmanes » (voilées ou non) portent un combat essentiel, car ce sont elles, et pas moi, qui peuvent trouver leur propre voie vers l'émancipation. Il est faux de prétendre qu'elles nient le « patriarcat arabo-musulman » ; si elles sont solidaires de leurs frères, leurs compagnons, quand ceux-ci sont victimes de racisme, de violences policières, de discriminations, elles savent aussi les remettre à leur place lorsqu'il est question de conquérir l'autonomie des femmes. Elles ont donc toute leur place dans le mouvement féministe, et s'il arrive que nous ayons des divergences, eh bien, c'est justement ce qui fait la richesse d'un « mouvement » qui n'est pas une secte, ni un parti avec un programme défini, mais (selon les termes de la philosophe Françoise Collin) un chemin qui se construit en marchant.

Je ne suis pas une prostituée, pas plus qu'une proxénète vivant de la prostitution d'autrui, et je ne crois pas un seul instant à des « besoins sexuels irrépressibles » des hommes. Je constate simplement que certaines personnes, et en effet surtout des femmes, et en effet principalement pauvres et/ou migrantes, ne trouvent pas d'autre issue à des situations de vie inextricables, que ce soit à cause des politiques migratoires, de la précarité économique, de violences subies. En tant que féministe, je pense surtout qu'il faut prendre au sérieux la parole des femmes : aussi bien de celles qui ont voulu sortir de cette situation que de celles qui disent l'avoir choisie ou s'y être résignées, mais qui réclament en tout cas des conditions plus dignes d'exercice de leur activité. Car on a beau proclamer qu'on « combat la prostitution » ou « le système prostitutionnel », ce sont bien les prostituées qui sont en première ligne des mesures répressives.

Je ne suis pas non plus une personne transgenre, mais je sais les discriminations, les violences auxquelles ces personnes sont confrontées. Parler d' « idéologie trans » c'est faire preuve d'autant d'ignorance butée que ceux qui prennent pour cible une soit-disante « théorie de genre », bête noire des réactionnaires de tout poil, d'Orban à la Manif pour tous. Il peut y avoir des tensions entre féministes et militant·es transgenres, comme il y en a avec les mouvements politiques ou gays: il n'empêche que la remise en question de la binarité rejoint les combats féministes. L'autrice réduit ici « transgenres » au « changement de sexe », passage quasi obligé tant que ne sont reconnus que deux genres (voir tous les formulaires qui ne comprennent toujours que les deux catégories M et F). Aujourd'hui, grâce à la lutte des transgenres, des personnes peuvent justement refuser d'entrer dans ces catégories.

Pour toutes ces raisons, j'assume complètement mon « pseudoféminisme », qui est mon combat depuis les années 70 et qui restera le mien avec toutes celles qui veulent que nous partagions la construction de ce chemin, au-delà de nos divergences.

 

(Réponse parue sur le site du Soir du 4 juin)

 

Mis à jour (Mardi, 04 Juin 2019 11:36)

 
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