Cis, trans, qu'est-ce qu'une "femme" ?

Il y a quelque temps, en publiant un statut sur FB reprenant un article consacré au refus de femmes cis de laisser entrer des femmes trans dans un espace de baignade non mixte, je me suis pris une série de critiques assez virulentes, m'accusant au mieux d'ignorance, au pire de transphobie, me renvoyant au rang d'adversaire alors que je me croyais une alliée. Plus que par ceux/celles qui m'agressaient ouvertement, m'enjoignaient de la boucler sur un sujet auquel je ne comprenais rien ou exigeaient des excuses (que je n'ai pas faites), j'ai été touchée par les personnes que j'ai blessées ou déçues. Même si je sais que, sur des sujets aussi sensibles, on court toujours le risque de décevoir ou de blesser, et que ce risque, je l'ai pris en connaissance de cause.

Je précise que je ne prenais pas position quant à ce refus d'accueillir des femmes trans dans des lieux non mixtes, sujet sur lequel je n'ai pas d'avis tranché : d'un côté, je pense que la non mixité, sur des critères choisis par les organisatrices, est un droit – à condition que ce ne soient pas des lieux de pouvoir qui s'imposent aux autres, ce qu'un lieu de baignade n'est certainement pas ; d'un autre côté, je comprends la meurtrissure que peut représenter le rejet d'une identité (ici de femme) qu'on ressent avec une telle force.

Là où j'ai heurté certaines personnes, c'est en me permettant des réflexions, peut-être maladroites, sur la différence de visibilité entre les MtoF et les FtoM. Je faisais l'hypothèse que si l'on voit davantage les premières que les seconds, c'est parce que les MtoF ont été socialisées en « garçons », fût-ce à leur corps défendant (c'est le cas de le dire), avec tout ce que cela comporte en termes de prise de parole, de place dans l'espace public... alors que les FtoM ont été socialisés en « filles », avec toutes les injonctions à l' « effacement » que cela implique.

Une telle « hypothèse » a donc paru « scandaleuse ». Certain.es m'enjoignaient à m'informer, à écouter les personnes concernées (je fais de mon mieux) et aussi à lire. J'ai donc attentivement lu les messages et les liens qu'on m'envoyait, ainsi qu'un livre que plusieurs personnes m'ont recommandé : le « Manifeste d'une femme trans » de Julia Serano (1). Conseil précieux : j'y ai trouvé des pages lumineuses sur un sujet qui m'a toujours troublée, bien que je me sente tout à fait « cis », à savoir le rapport qu'on a avec ce corps qui est bien plus qu'une simple enveloppe pour nos désirs, nos pensées, nos émotions, bien plus que la « Carcasse » chantée par Anne Sylvestre. C'est souvent d'ailleurs chez des personnes trans (car oui, j'en connais...) que j'ai retrouvé avec le plus de « justesse » mes propres interrogations.

 

L'inconfort d'être "nommée"

Je voudrais insister sur ce terme de « cisgenre » : pour bien des amies féministes, c'est là une précision qu'elles refusent, elles se veulent « femmes », tout simplement. J'ai bien ressenti, moi aussi, une sorte d' « inconfort » d'avoir à « nommer » ma particularité, mais j'ai reconnu là le problème général des dominant.es à renoncer à la prétention de représenter l' « universel », tandis que les autres seraient spécifiques : c'est le cas des hommes par rapport aux femmes, des blancs par rapport aux noirs, des « nés ici » par rapport aux « nés ailleurs »... et aux cisgenres par rapport aux transgenres. Les premier.es se permettant de nommer et d'analyser les second.es, mais s'offusquant de la réciproque. Il a donc bien fallu apprendre et m'adapter : puisque l'existence d'un "black feminism" me paraît légitime, il est logique que je me présente, dans certaines interventions, comme une "féministe blanche", sans que ce ne soit une insulte, juste un constat.

Je comprends donc bien la colère de Julia Serano (et de certain.es réactions à mon statut) lorsqu'elle écrit : « C'est précisément cela qui m'énerve chez les cissexuelles qui n'acceptent pas qu'une femme trans dise qu'elle se sent femme. (...) Leur prétention à mieux comprendre le genre féminin que les femmes trans sous prétexte d'y être nées et d'y avoir été sociabilisées est tout aussi naïve et arrogante que si je prétendais mieux comprendre qu'elles le genre féminin sous prétexte de pouvoir, contrairement à la plupart des femmes, le comparer à mon expérience du genre masculin ».

Donc je comprends... et en même temps, j'y vois une sorte de malentendu : et si ce qu'elle appelle « arrogance » et « naïveté » correspondait en fait à une réalité, non pas d'une « nature féminine authentique » que seules posséderaient les « cissexuelles », mais plus simplement à deux expériences de vie différentes et peut-être même irréductibles ? Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas se comprendre, à condition de prendre acte de cette différence.

Je pense en effet qu'une femme trans possède une expérience qu'en tant que femme cis, je ne vivrai jamais, et que je ne peux donc qu'imaginer : celle d'avoir été socialisée en garçon et qui plus est, en garçon qui se sentait étranger à cette « identité ». Parallèlement, une femme cis aura un vécu qui restera extérieur à une femme trans : pour prendre des exemples très concrets, la conscience d'un corps « vulnérable », « menacé » par le risque de viol (ce qui ne signifie nullement que les personnes trans ne subissent pas des violences, simplement qu'elles sont d'un autre ordre), de grossesse indésirée, et toutes les restrictions de liberté qui vont avec cette prise de conscience. Beaucoup de parents, même les mieux intentionnés en termes d'égalité, projettent sur leurs filles des craintes – d'ailleurs pas infondées - qui conditionnent évidemment le vécu des filles, leur place dans l'espace public, leru confiance en elles, leurs relations avec les autres.

Julia Serano pointe avec raison le changement de regard des autres sur elle à partir du moment où elle apparaît comme « femme » : l'attention soudain portée à son corps par des gens à qui elle n'a rien demandé, les allusions sexuelles, les commentaires sur ses « hormones » quand il lui arrive de s'énerver, le côté humiliant, exaspérant dans la façon dont certains hommes se mettent à l'ignorer sur le plan intellectuel... Ces expériences, elle les partage désormais avec les femmes cis, mais ce n'est pas la même chose que de les avoir intégrées comme une chose presque « normale » dès l'enfance. Je pense effectivement que le fait d'avoir vécu une socialisation de garçon, fût-ce de garçon très mal dans sa peau, lui donne une autre expérience de ce qu'on appelle la « féminité ». Contrairement à Julia Serano, il ne me semble donc ni « naïf » ni « arrogant » de considérer qu'une personne transgenre a une vision encore plus aiguë de « comprendre ce qu'est le genre féminin »... (2)

Bien entendu, ces différences d'expériences ne doivent pas empêcher de se baigner ensemble, ni de militer ensemble. Mais si je pense en effet que les féministes (moi y compris) doivent faire l'effort d'entendre la souffrance et la colère des femmes trans à qui l'on refuse l'accès à un espace « femmes », il me paraît aussi important de se rendre compte de ce que vivent des femmes cis qui ont choisi un tel espace non mixte et voient débarquer des personnes qui exigent que leur auto-définition soit admise telle quelle. Si on a pris la peine de se rencontrer, se connaître, prendre en compte les craintes des unes et des autres, la "coexsitence" et mieux, la convivialité, doivent être possibles. Mais quand on voit débarquer des inconnu.es, y compris des « femmes avec un pénis » (je prends l'expression de Julia Serano), il n'est pas du tout paranoïaque ni transphobe d'imaginer que des hommes, on ne peut plus cis, profitent de la situation pour se glisser dans des lieux où leur présence n'est pas souhaitée. Dans mon texte controversé sur FB, je prenais l'exemple d'un prof d'université, qui a toujours profité des privilèges liés à son statut d'homme et qui soudain, pour nier le caractère 100% masculin d'une tribune lors d'un débat, m'a lancé « qui vous dit que je suis un homme ? » Et le questionnement sur l'absence si fréquente de femmes était aussitôt clos : il suffisait que chacun de ces hommes déclare qu'il n'en est pas un... (3)

Qu'on me comprenne bien, je ne demande pas qu'on « vérifie » si une personne est bien une femme, je mesure tout ce que cela aurait d'humiliant, de violent ; j'aimerais juste qu'on se parle et qu'on essaie de se comprendre.

 

« Subconscient féminin »

Mais au fait, justement, c'est quoi, « être une femme » ? Pour les cis, cela semble aller de soi (je dis bien « semble », car c'est parfois plus compliqué), pour les trans, c'est un cheminement, dont je ne peux que tenter de deviner la difficulté.

Cependant, quelque chose me chipote. Pour en revenir au livre de Julia Serano, sa façon d'opposer « sexe physique » au « sexe subconscient » me plonge dans la perplexité. Alors qu'à plusieurs reprises, elle proteste contre la « croyance » qu'il existerait deux catégories, « femme » et « homme », elle valide tout aussi souvent l'existence d'un « sexe subconscient » auquel il était tellement essentiel, pour elle, de faire correspondre son corps. Et ça, ce « sexe subconscient », je ne sais toujours pas ce que c'est.

Pour ne pas avoir l'air de m'en prendre à des personnes auxquelles on peut me reprocher de ne rien comprendre, je m'en tiendrai à ce que je connais bien, par contre, du poin de vue du vécu. Une frange d'homosexuel.les, parmi les plus « politiques », disent aussi « brouiller » les genres ou en tout cas, la centralité qu'on accorde au sexe pour diviser l'humanité en deux : dans une société qui serait moins obsédée par la binarité. le sexe ne serait pas plus « pertinent » que la couleur des yeux ou la forme du nez.

Pourtant il me semble que plus encore que les hétéros, les homos exclusif.ves prouvent le contraire, en étant uniquement attiré.es par de personnes d'un sexe particulier (la même exclusivité n'existant pas pour la couleur des yeux...). C'est aussi le cas des hétéros , mais on pourrait penser que tout simplement, ils et elles se « conforment », en aimant là où leur dit d'aimer (cela dit sans aucun mépris, c'est juste que c'est plus simple). Tandis que pour les homos, cette attirance exclusive est tellement forte qu'ils et elles sont prêt.es à subir toutes les discriminations, à risquer leur liberté et parfois leur vie, à supporter le rejet et la rupture avec leurs proches, pour vivre quelque chose de tellement essentiel : l'attirance pour... des personnes de même sexe. Difficile de marquer avec plus de poids que le « sexe » de la personne a bien plus d'importance que la couleur de ses yeux...

De même, subir autant d'opprobre, de moqueries, de traitements, pour devenir « femme » ou « homme », me semble renforcer la binarité (je ne parle pas là des personnes trans qui revendiquent de sortir de cette binarité en ne se définissant ni comme « homme » ni comme « femme »). Il y a certes mille façons d'être « homme » ou « femme », comme le souligne Julia Serano, mais pour les personnes qui décident de transitionner, aucune de ces façons ne correspond à ce que semble exprimer leur corps dans leur genre assigné. Il y aurait donc bien, à leurs yeux, quelque chose de fondamentalement et irréductiblement différent, ce quelque chose qui correspondrait à ce « sexe subconscient » dont je ne comprends pas la nature.

La question reste donc pour moi ouverte : qu'est-ce qu'une « femme » ? Et je me sens aussi loin d'un mystérieux « subconscient » que de certaines amies féministes pour qui la « féminité » se définit par la capacité de porter des enfants, ce qui exclurait les femmes sans utérus, stériles ou même ménopausées... Bref, je reste en questionnement, avec une seule certitude : la nécessité de se parler et de s'écouter.

 

 

PS : sur cette question de plus grande visibilité des MtoF, Julia Serano a son hypothèse : cela viendrait d'une sorte de curiosité malsaine, ou au mieux de perplexité, de voir des personnes « choisir » une identité dominée. Vouloir devenir un homme, ce serait choisir une position plus privilégiée, ce que tout le monde pourrait comprendre ; mais vouloir renoncer à ses privilèges pour « devenir une dominée »... ? Voilà qui a de quoi intriguer.

Idée intéressante, mais je continue à penser que la « socialisation » de départ n'est pas sans influence. Car alors que les hommes sont plus « visibles » que les femmes (et particulièrement dans les lieux de prise de parole, de pouvoir), les gays plus que les lesbiennes, il me semble que c'est l'inverse chez les personnes trans.

Je lis ce matin cet article sur la première femme transgenre qui pourrait être élue gouverneure aux Etats-Unis (et pan sur la gueule de Trump). Elle qui a fait sa transition à 59 ans peut aujourd'hui se revendiquer comme « femme », il n'empêche qu'elle a, aussi pénible que ce fut par ailleurs dans sa vie personnelle, vécu « socialement » en tant qu'homme, avec tous les privilèges masculins. Comme elle le dit elle-même d'ailleurs : « Professionnellement, vivre en adéquation avec le genre féminin auquel elle a toujours appartenu paraissait impossible :  " Je ne crois pas que j’aurais pu devenir PDG d’une entreprise de services aux collectivités si je n’avais pas fait semblant d’être un homme" » .  Eh bien voilà : une femme cis n'aurait pas pu « faire semblant d'être un homme ». Ce qui change l'expérience d'une vie.

 

 

(1) Julia Serano : Manifeste d'une femme trans et autres textes, éditions Tahin Party

(2) Aucune personne cis n'aurait par exemple pu vivre ce genre d'expériences, qui en disent long sur la place des hommes et des femmes dans le monde du travail

(3) C'est arrivé également dans une émission d'Arrêt sur Images, où le journaliste Daniel Schneidermann, s'étonnant que les associations LGBT qu'il a invitées sur le plateau aient toutes envoyé un représentant masculin, s'est vu clouer le bec avec un "Qui vous dit que je suis un homme ?" qui permettait de mettre fin à toute discussion sur la sous-représentation des femmes parmi les responsables de ces associations.

Mis à jour (Samedi, 18 Août 2018 14:01)

 

La Pride, et après ?

Succès de foule indiscutable : ils, elles et « iels » étaient en nombre dans les rues de Bruxelles pour la Pride 2018 (1). Bien plus en nombre que les récents rassemblements de soutien aux migrant.es, plus même que les manifestant.es que les syndicats ont pu mobiliser pour la défense des pensions. Le mélange de Techno Parade, de Love Parade, de campagne électorale et de publicités commerciales, dans une ambiance de fête, voilà qui ratisse large.

Ce 19 mai, les rues de Bruxelles étaient donc aux couleurs de l'arc-en-ciel. Mais pour certain.es, quoique fort minoritaires, il s'agissait de couleurs particulières : vert de rage, rouge de colère, jaune comme ce rire qui vient en voyant passer certain.es individus et rganisations... (2)

 

Le char de la discorde


Mis à jour (Lundi, 21 Mai 2018 10:18)

 

Serrage de main, foutage de gueule

Il était une fois un petit pays où l'égalité entre femmes et hommes était scrupuleusement respectée : aucun écart de salaire n'était toléré, le nombre de femmes tuées par leur (ex)compagnon avait drastiquement baissé, grâce à une politique proactive, la représentation des femmes en politique, dans les médias, aux postes de décision économique, était quasi paritaire, sans qu'on n'ait même besoin de quotas pour l'imposer, et même les tâches domestiques et de prise en charge des personnes dépendantes étaient également réparties...

Et voilà que dans ce (quasi) paradis, une bombe éclate : un candidat juif orthodoxe aux élections communales se révèle être non seulement juif, mais aussi orthodoxe, et comme tel, suivre les prescriptions plus ou moins officielles de sa religion. Scandale ! Indignation ! Des années et des siècles de combat, si largement partagé, revendiqué de gauche à droite en passant par l'extrême-centre, disparaissent dans les brumes funestes d'une main tendue ne recevant pas le moindre doigt en retour, même pas un doigt d'honneur : un seul geste vous manque, et tout est dépeuplé !

 

Tentations hétérosexuelles

Si vous avez suivi l'actualité belge, et plus précisément flamande, de la dernière semaine, vous aurez reconnu la situation décrite plus haut. A quelques détails près : cette égalité qu'un simple (non) geste pourrait mettre à mal, elle n'existe tout simplement pas. Et toute la focalisation sur le refus de serrer une main soupçonnée d'appartenir à l'autre sexe et d'induire d'impures tentations hétérosexuelles mériterait juste un gros éclat de rire.

Car finalement non, il n'y aura pas de juif orthodoxe sur la liste CD&V aux prochaines communales à Anvers. Le parti de Kris Peeters s'est ridiculisé en tentant le « débauchage » (le terme vaut son pesant de pensées impures) d'Aaron Berger, puis en le poussant à se désister non pas (du moins officiellement) pour ses positions réactionnaires en matière de mixité scolaire, d'avortement ou de mariage pour les personnes de même sexe, ni même pour avoir échappé de justesse à une condamnation pour escroquerie, mais juste parce que, malgré l'autorisation concédée par un rabbin, il s'obstine à refuser de serrer la main d'une femme autre que la sienne. Comme il est père de 9 enfants, on peut supposer qu'il ne se contente pas de lui serrer la main, mais ça ne regarde qu'eux deux.

A noter que le journal juif anversois Joods actueel s'est moqué de la « découverte » du CD&V, en lui suggérant de retirer de ses listes, en tant que défenseur intransigeant de l'égalité entre femmes et hommes, tous les candidats catholiques, tant que les femmes n'auront pas accès à la prêtrise...

Donc, exit Aaron Berger, et cette affaire de « serrage de main » a provoqué des débats assez incroyables en Flandre. « Incroyables » parce que ce sujet semble effacer toutes ses autres casseroles, incroyables parce qu'il a occupé trois soirs de suite la par ailleurs excellente émission d'information de la télé flamande, Terzake, sans compter les innombrables articles de presse, avant de déborder côté francophone dans un débat tout aussi « manuel » le dimanche midi sur RTL. Manque de respect, rejet de l'égalité, ou encore « Recul des droits des femmes » (Zuhal Demir)... La situation était apparemment grave. Bizarrement, je n'ai guère entendu une analyse aussi fouillée de ce que signifiait le refus des femmes de la même communauté (comme de certaines autres) de serrer la main d'un homme. Manque de respect ? Recul des droits humains ? Preuve d'intolérable soumission ? Ou les femmes, elles aussi, auraient des « tentations » ? Non, je ne peux pas le croire.

Bref, quand vous annoncerez à votre future employée qu'elle aura un salaire inférieur à celui de son collègue masculin, n'oubliez surtout pas de lui serrer la main : histoire de montrer votre attachement à l'égalité entre hommes et femmes.

 

Critère d'intégration

Ce n'est certes pas la première fois que la « poignée de main intersexe », comme le disait comiquement Christophe Deborsu, devient un critère d'intégration, et donc de pleine citoyenneté. En 2013, à la commune d'Ixelles, un employé a été sanctionné de cinq jours de retenue de salaire pour avoir refusé de serrer la main de son échevine. A la ville de Bruxelles, huit mariages ont déjà été bloqués parce que la future épouse refusait de serrer la main de l'échevin de l'Etat civil Alain Courtois. En France, récemment, une femme s'est vu retirer la nationalité française pour avoir « refusé de serrer la main du secrétaire général de la préfecture ainsi que celle d'un élu d'une commune du département qui étaient venus l'accueillir ; qu'elle a, par la suite, indiqué que ce refus était motivé par ses convictions religieuses ; que, dans ces circonstances, le Premier ministre s'est opposé à l'acquisition de la nationalité française par un décret du 20 avril 2017, au motif que le comportement de l'intéressée empêchait qu'elle puisse être regardée comme assimilée à la communauté française ».

Pour nous amuser, allons donc faire un tour sur le net, plein de ressources insoupçonnées. Ainsi, on peut découvrir dans la Libre cet article au titre intrigant : « Pour dire bonjour, évitez de serrer la main ». Injonction religieuse ? Pas du tout : « Une équipe de recherche médicale de West Virginia University affirme dans The Journal of Hospital Infection que “jusqu’à 80% des individus conservent, après s’être lavés les mains, sur leurs doigts et dans la paume des bactéries susceptibles de transmettre des maladies”. Pour eux, il faut donc cesser de se serrer les mains ».

La poignée de mains n'est jamais qu'une coutume, parmi beaucoup d'autres (s'incliner, échanger des regards, voir se frotter nez à nez...), venue d'un temps lointain où tendre la main droite indiquait à l'autre qu'on ne portait pas d'arme (pour le coup, les gauchers étaient avantagés). Aujourd'hui, c'est un geste qui peut encore signifier un tas de choses, l'amitié comme la domination – on se souviendra du « combat de poignées de mains » entre Trump et Macron. Si vous voulez vraiment que la vôtre soit parfaite (histoire de figurer sur la liste du CD&V, qui sait), exercez-vous à respecter ces quelques règles, également découvertes lors de ma navigation de hasard : « la main à mi-chemin entre vous et l’autre personne, une paume douce et sèche, une pression ferme, (mais pas trop), trois mouvements d’une vigueur moyenne et d’une durée inférieure à deux ou trois secondes, le tout accompagné d’un regard et d’un sourire ».

Tout cela serait simplement risible si l'on n'avait pas, une fois de plus, instrumentalisé les droits des femmes et noyé les revendications d'égalité pour glorifier « nos » valeurs et rejeter les « autres ». Et si cette farce ne servait pas, finalement, à renforcer la position à Anvers de Bart De Wever, qui pouvait déjà s'amuser des ennuis judiciaires du responsable local du SP.a, Tom Meeuws, ennuis qui ont sabordé le projet d'une liste commune avec Groen. De Wever peut ainsi espérer retrouver son poste de bourgmestre les doigts dans le nez – dans son propre nez, en tout cas, car on ignore si ses convictions lui permettent ou non de les fourrer aussi dans celui des autres.

 

 

PS : Et déjà un nouveau scandale pointe à l'horizon : toujours à Anvers, il existerait un accord entre la communauté hassidique et les publicitaires pour bannir des affiches pour de la lingerie des quartiers orthodoxes. Mais que font nos responnsables devant ce nouveau recul des droits des femmes et d'atteinte à nos valeurs (monétaires)... ?

Mis à jour (Lundi, 23 Avril 2018 17:50)

 

Revue Nouvelle, Bruxelles Laïque Echos : deux dossiers sur le(s) féminisme(s)

Effet de #MeToo ou simple coïncidence, deux revues belges publient au même moment un dossier sur le(s) féminisme(s) : la Revue Nouvelle et Bruxelles Laïque Echos.

La différence saute aux yeux dès le titre : « Féminismes en lutte » (RN) face à « Le féminisme dans tous ses débats » (BLE). On constatera le singulier choisi par le BLE alors que, justement, puisqu'il s'agit de « débats », les féminismes pluriels semblaient s'imposer...

L'approche est également très différente. La RN se centre effectivement sur les luttes (comme celle des femmes en Pologne), en choisissant d'en rendre aussi la complexité, comme dans le très intéressant article d'Anne Lemonne et Christophe Mincke intitulé « La justice au service des femmes ? » (le point d'interrogation a toute son importance). Le BLE, lui, après avoir brossé un portrait très rapide, genre « le féminisme pour les nuls », choisit de consacrer deux articles aux « dérives » et « dérapages » du mouvement #MeToo ; et si le premier est encore argumenté, le second, intitulé « Maccarthysme porcin #NotMe », est un vrai torchon (tant qu'à insulter, allons-y), reprenant tous les poncifs sur la « guerre des sexes », la « haine des hommes », la « chasse aux sorcières », le « terrorisme langagier », et j'en passe... BLE a trouvé pertinent d'aller chercher dans une autre revue un texte digne des plus belles envolées masculinistes (1), et le bel article qui suit de Paola Hidalgo, « Ce féminisme qui mettrait la démocratie en danger », réfutant tous ces pseudo arguments, ne suffit pas à enlever le goût acide de la bordée d'injures qui précède.


Mis à jour (Lundi, 07 Mai 2018 20:04)

 

Indignations intersectionnelles

Donc, Damso ne chantera pas l'hymne des Diables Rouges à la prochaine Coupe du Monde. Ou plutôt, la chanson que Damso a écrite pour cette occasion, à la demande de l'Union belge de football, sera écartée, pour des raisons éthiques, de cette grande fête de millionnaires tapant sur un ballon dans le pays de Poutine, dont on connaît le souci pour les droits humains. Là où notamment les LGBT+ doivent se cacher pour (sur)vivre et où les peines pour violences conjugales viennent d'être allégées (réduites à de simples amendes).

Après des mois de refus d'entendre des associations féministes portestant contre le choix de Damso, l'Union belge a fini par céder aux pressions de sponsors très préoccupés par les droits des femmes, comme Carrefour qui s'apprête à en renvoyer plusieurs centaines dans leurs foyers ou Inbev, propriétaire des « hommes savent pourquoi » et grand bidouilleur d'ingéniérie fiscale, qui lui permet de payer un minimum d'impôts et de contribuer le moins possible à la redistribution des richesses, qui concerne particulièrement les femmes (1).

 

"Censure" et "racisme"

Après une telle introduction, je me suis déjà mis à dos la moitié de mes amies féministes, car ce sont elles qui ont dénoncé le choix de Damso, même si leur avis n'a pas beaucoup pesé avant que les sponsors, puis quelques politiques bien droitiers, ne s'en mêlent . J'entends par contre les applaudissements sinon des fans du rappeur – ils ne doivent pas être nombreux à me lire... - du moins de celles et ceux qui, depuis la reculade de l'Union belge, crient à la « censure », au « racisme » et au « classisme », voire à la mort de leur chère « liberté d'expression ».

Il est donc temps de les agacer aussi...

D'abord, il n'y a aucune « censure » : Damso va continuer à vendre des CD et à monter sur scène, avec parfois l'appui de ces mêmes sponsors (hypocrisie soulignée par plusieurs articles de presse – mais j'y reviendrai plus loin). Certes, je me suis permis de critiquer une stratégie qui, outre qu'elle fait une pub d'enfer à Damso, consiste à s'adresser, comme garants de l'éthique, à des multinationales dont j'ai déjà dit plus haut à quel point ils se préoccupent des droits des femmes (et des droits humains en général, en dehors de leur droit de faire du fric sur tout et n'importe quoi). C'est leur donner le droit, sinon le devoir, d'intervenir dans les choix des artistes : et si demain ils font pression pour écarter une oeuvre trop « subversive » ? On leur aura donné un bâton pour se faire battre. Cependant, malgré toutes ces réserves, je trouve totalement déplacé de parler dans ce cas-ci d'atteinte à la libeté d'expression : personne ne demande que Damso soit « interdit », juste qu'il ne représente pas tout un pays, qu'on suppose uni derrière son équipe de millionnaires (dont pratiquement tous jouent à l'étranger, tellement ils aiment ce pays qui les adule).

Ensuite, l'accusation de « racisme » ou de « mépris pour le rap, culture populaire ». Pour le racisme, rappelons tout de même Orelsan, que sa « blanchéité » n'a pas protégé d'une plainte en justice (où il a été relaxé) et d'une série de déprogrammations, avant que les Victoires de la Musique n'en fassent leur héros cette année. Des féministes continuent à protester partout où il passe.

Damso n'est donc pas visé parce qu'il est noir. On fait aussi un mauvais procès aux féministes en prétendant que pour elles, le sexisme ne se nicherait que dans le rap. On leur rappelle évidemment Sardou, qu'on peut haïr ensemble puisqu'il est de droite, et ses « Villes de grande solitude » où il exprimait notamment son « envie de violer les femmes »... Avec l'inévitable commentaire « et personne ne s'offusque de... »

Ce n'est pas parce qu'on est trop jeune pour être au courant ou que certaines indignations sont plus médiatisées que d'autres, qu'on peut agiter ainsi ce « personne ne s'offusque » qui est tout simplement faux. On s'est tellement « offusqué.e.s » contre Sardou que certains de ses concerts, notamment à Forest National, ont donné lieu à des manifestations (je le sais, j'y étais, et là on aurait pu parler de « censure », car le but était bien de l'empêcher de chanter.. sans succès d'ailleurs, et je dirais heureusement...). Et il faut être sourd.e pour prétendre que jamais, au grand jamais, des féministes n'ont pointé la détestation des femmes de certaines grandes pointure du rock ou de la chanson (à commencer par Brel...) Ou encore, ce qui sera sans doute moins populaire auprès de mes camarades de gauche, la misogynie revendiquée de ce grand « anar » de Léo Ferré, celui qui disait (dans des interviews, pas des chansons « fictionnalisées ! ») « je hais les femmes cultivées ! », et autres joyeusetés. Tous ces hommes auraient pour « excuse » d'avoir été blessés, trompés, abandonnés par d'horribles mégères. Sans doute aurions-nous plus d'indulgence pour tous ces hommes brisés qui crient leur douleur s'ils n'étalaient pas avec tant  de complaisance des envies de viol ou de meurtre, qui sont hélas des réalités pour bien des femmes, justement de la part de leur compagnon et justement, souvent, après une (menace de) séparation... (2)


Une autre « punchline »

Au fait, et Damso, ce grand poète... ? Je serais curieuse d'écouter une compilation de chansons où ne figurerait aucun de ces termes : couilles, niquer, cul, baise, pute. C'est moins de la « pudibonderie » que de la lassitude, comme à l'écoute de ces autres où l'omniprésence de fleurs, de ciel, d'arbres, d'enfants ou d'ahahahamour, finit par me donner à moi aussi des envies de meurtre (mais je les garde pour moi).

En conclusion : en tant que féministe, je ne peux que trouver insupportables des paroles teles que celles-ci : « J'aime la violence et voir le sang qui coule. Entendre mes ennemis dire "pardon", sans leur pardonner. Baiser leur meuf en transmettant la chtouille. J'suis très méchant quand couilles tu me les casses (putain). J'pourrais t'égorger, te voir vider de ton sang, finir mes jours en prison. Sans jamais regretter mes actes ».(3)

Alors certes, Damso a déjà répondu « Je m'en bats les couilles de l'exemple que je donne au jeunes / J'suis pas éducateur, fais tes sous et ferme ta gueule » (Ipséité), c'est son droit en tant qu'artiste, et ce qu'onn appellerait ailleurs « incitation à la violence » porte ici le nom inoffensif de « punchline». Mais  je me demande quand même si une « punchline» en sens inverse pourrait avoir le même succès. Allez, je me lance : « J' vais t'arracherr les couilles / t'les enfoncer au fond de la glotte/ Puis j'te défoncerai la bouille/ En chantant cut cut cut...» Bon d'accord, je n'atteins pas le même niveau de poésie, mais l'idée y est. J'espère que les sponsors me suivront.

 

 

 (1) Parce que leurs revenus directs sont plus bas que ceux des hommes, et que les services publics dont particulièrement importants pour elles : comme travailleuses, comme utilisatrices et aussi comme « compensatrices », car c'est sur elles que retombent les responsabilités des services qui ne sont plus rendus collectivement (notamment en matière d'éducation, de santé, de prise en charge de persones dépendantes...)

(2) D'après les chiffres de Stop Féminicide, 39 femmes tuées en Belgique en 2017 et déjà 11 en un peu plus de deux mois en 2018

(3) A noter que Damso n'exprim epas seulement son mérpis dans ses chansons. Dans cette interview, en « explication de texte », il répète  à propos d'une femme qu'il « l'a baisée comme uen chienne », expression dont, je l'avoue, le côté poétique m'échappe quelque peu

 

PS : Et pourtant si, on peut faire autrement, on peut changer d'avis, on peut prendre conscience des dégâts qu'on pourrait faire et essayer de se rattraper, sans perdre ni la face, ni...

"Je crois qu'il est grand temps que les pédés périssent", lançait en 2010 Maître Gims dans "On t'a humilié". Il n'en fallait pas plus pour que le groupe doive s'expliquer devant la presse, voit son partenariat avec NRJ annulé ainsi que de nombreuses dates de concert. "Ces textes ont été écrits lorsque nous étions adolescents mais cela ne justifie rien...", se désole alors Lefa.

Pour contrer la polémique, la maison de disque de Sexion d'Assaut invite le groupe à s'impliquer dans la lutte contre l'homophobie. Les titres incriminés ne sont plus chantés sur scène, les albums retirés des bacs, et des places sont offertes aux militants LGBT pour qu'ils puissent eux-mêmes vérifier que l'homophobie a été poussée hors de scène. Le groupe doit même distribuer à leur public des tracts prônant la lutte contre l'homophobie et les autres types de discrimination.

(extrait de la Libre, 15 février 2018)

Malheureusement, aujourd'hui encore, le sexisme est beaucoup mieux toléré que le racisme ou l'homophobie....

Mis à jour (Lundi, 12 Mars 2018 15:09)

 
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