Fictions

Ma vie de chats

1.

Quand j'étais enfant, je n'aimais pas les chats. J'étais pétrie de ces idées toutes faites : ils étaient félons, pas fiables ni affectueux. Or justement, j'avais besoin d'affection et de confiance, que je trouvais si peu chez les humains. J'avais besoin qu'on me regarde sans jugement, sans exigences, sans chercher à comprendre mes bizarreries. J'avais donc besoin d'un chien.

Mes parents m'avaient promis d'en prendre un – oh, un tout petit, aux dimensions de l'appartement dans lequel nous vivions. Ils m'avaient donc fixé un objectif de résultats scolaires – un objectif très élevé, j'étais déjà bonne élève. J'ai atteint l'objectif, mais je n'ai pas eu de chien. Dans un appartement, tu comprends... Non, je ne comprenais pas, c'est une des pires trahisons que j'aie jamais vécues. Avec un chien, ma vie en aurait peut-être été changée, mais allez savoir.

(Bien plus tard, une de mes amies m'a raconté comment son père était rentré un soir avec un gros paquet, que la famille a déballé fiévreusement : il contenait une télé. Tout le monde était excité mais elle, elle a fondu en larmes : elle espérait un chien).

Si j'avais aimé les chats, ou simplement connu les chats, j'aurais peut-être pu en obtenir un. Un chat, en appartement, ce n'est pas aussi encombrant. Il ne faut pas le sortir. Il se contente d'un bac. En plus, il est auto-nettoyant. Mais je ne connaissais pas les chats, je m'en méfiais. J'aurais peut-être pu négocier un hamster, ou un cobaye, ou un poisson rouge – mais est-ce que ça peut se prendre dans les bras, un poisson rouge ? Est-ce qu'on peut lui parler à l'oreille... ?

 

2.

J'étais une enfant puis une jeune fille extrêmement solitaire. Mes parents m'aimaient, c'est sûr, à leur façon angoissée, exigeante, et c'était un sacré poids (et même un poids sacré, en quelque sorte). Ils avaient survécu à la pire catastrophe du XXe siècle, ma mère y avait perdu toute sa famille proche – père soeur, mari – mon père a perdu sa première femme et une petite fille de quelques mois. Mariette, ma demi-soeur. A l'époque, il ne l'évoquait jamais quand il parlait de sa vie dans les camps. Il ne m'en a parlé que beaucoup, beaucoup plus tard. Quand j'aimais déjà les chats.

Comme je n'ai pas eu de chien, le premier être vivant à qui j'ai vraiment parlé (hors psys, c'est une autre histoire) fut une personne humaine, à savoir ma prof de français. J'étais dans une école néerlandophone, je n'avais donc aucun problème dans ce cours et je faisais de la provoc – elle m'a même une fois mise à la porte de la classe parce que je me foutais carrément de sa tête. Mais elle a aussi senti mon malaise. J'ai pris l'habitude d'aller manger un bout chez elle et même parfois, d'aller sonner à la porte quand j'avais claqué celle de chez mes parents.

(Je me souviens d'une fois où ma mère m'expliquait qu'elle n'avait rien contre les mariages mixtes – j'avais dû ramener à la maison quelque « goy », noir de surcroît, un des admirateurs de mes poèmes parus dans le Soir... Mais que tout de même, si je me disputais un jour avec un mari non juif, il finirait sûrement par me traiter de « sale juive ». Je lui ai répondu que j'épouserais un Noir, comme ça, lors de notre dispute, je pourrais lui répondre par un cinglant « sale nègre ». Je précise qu'à l'époque il n'était pas question que j'épouse qui que ce soit, et sûrement pas un homme – j'aurais pu ajouter : pas de risque de mariage « mixte », donc ! Mais je n'avais pas encore ce sens de l'à-propos, juste une immense colère. Et vlan ! La porte, et j'ai rageusement traversé le parc pour aller sonner chez la seule personne capable de me comprendre – croyais-je....)

Ma prof, justement, avait un chat (elle avait aussi un mari particulièrement désagréable, mais heureusement, je le voyais moins souvent que le chat). Elle m'a expliqué que tout ce qu'on racontait sur les chats, ce n'était que de la méconnaissance, des préjugés (comme sur les juifs...?) Donc je caressais le chat en l'écoutant, elle, et c'est comme ça que tout a commencé.

L'année où je suis étudier à Bruxelles, j'ai appris (par quelqu'un d'autre) qu'elle s'apprêtait à faire son « alyah », c'est-à-dire vivre en Israël. Ce fut la deuxième grosse trahison de ma vie. Je ne sais pas ce qu'est devenu le chat. Elle, je l'ai retrouvée récemment, je lui ai envoyé un mail, elle a répondu mais elle n'avait pas l'air de vouloir garder le contact. Je n'ai pas insisté. Je n'ai pas l'habitude de m'accrocher.

Mis à jour (Jeudi, 31 Décembre 2015 11:28)

 

Une visite désagréable

« Ne coupe pas tes ongles ici, trop dangereux », dis-je à Nick en le voyant s'emparer des ciseaux. Il reste là, la main suspendue en l'air, avant de me lancer : « Ah oui, bien sûr, où avais-je la tête ».

Les hommes mettent plus de temps à comprendre, c'est à cause de leur corps calleux trop fin entre les deux hémisphères de leur cerveau.

Imaginez que je l'aie laissé faire ? Des rognures d'ongle dont une simple analyse ADN pourrait démontrer que 1) elles ne sont pas de moi et 2) qu'elles proviennent d'un pied masculin, non déclaré à mon domicile. Je pourrais toujours évoquer la présence d'un invité, mais quel est l'invité qui vient couper ses ongles chez vous ? A moins de cacher les rognures dans un sac et les jeter dans une poubelle au parc ; mais alors autant aller directement couper ses ongles au parc. C'est ce que je suggère à Nick. Le principe de précaution, Nick !


*

 

Ils débarquent à cinq heures du matin, sans prévenir. Si vous n'êtes pas les premiers sur leur liste, vous avez encore une chance, alertés par les cris chez les voisins, de bondir de votre lit, dissimuler les objets compromettants – si vous ne l'avez pas fait la veille – vous cacher, tenter de fuir, passer par la fenêtre en vous accrochant à la gouttière. Déconseillé en cas de vertige, croyez-moi, je l'ai testé.

Ils arrivent à deux, parfois trois, depuis que l'un d'eux s'est fait tabasser par un couple clandestin en furie. On dit qu'ils suivent des formations avec des coaches d'anciens dictateurs, tombés sous la colère des peuples. C'est sûrement exagéré.

On dit qu'ils sont suivis par des psychologues, spécialisés dans le syndrome du stress post-traumatique, car certains, malgré la crainte de perdre leur propre boulot, fondent en larmes au moment de signer le formulaire.

On dit beaucoup de choses à leur sujet. Le pire, c'est qu'ils ressemblent à n'importe qui. Comme vous et moi. Et ce pourraient être vous et moi. Enfin surtout vous, moi je n'aurais aucune chance d'être engagée. Je le suis déjà trop.

Ils ont le droit d'entrer dans toutes les pièces, de démonter tous les tiroirs, d'exiger la clé du coffre et de la cave, de ramper sous les meubles, de séparer les paires de chaussettes, de vider le sac de l'aspirateur en abandonnant le tas de poussière au milieu de la cuisine. Ils ont le droit de soulever le bébé dans son berceau, de fouiller sous le matelas, dans le panier de linge sale.

S'ils le pouvaient, ils interrogeraient le chat – mais on sait à quel point le félin est félon. On ne peut pas lui faire confiance, c'est pour ça qu'on le garde.

Avec Nick on est prudents. Un seul savon, un seul gant de toilette en évidence dans la salle de bains, une seule brosse à dents – ce n'est pas très hygiénique, mais perdre la moitié de ses allocations parce qu'on cohabite, ce n'est pas très hygiénique non plus.

On a, heureusement, à peu près le même gabarit. On peut partager chemises, pulls et pantalons, le contenu de la penderie ne nous trahira pas. C'est plus dur pour les chaussures, avec ses panards interminables, et ses ongles qu'il oublie de couper et qui lui donnent au moins une pointure supplémentaire.

 

*

 

L'autre soir, en revenant du cinéma, on a trouvé la porte de l'appartement entrouverte et des vieux programmes télé, des assiettes et des bibelots sans valeur jonchant le tapis du salon. Nick est devenu tout pâle. J'ai toujours trouvé les hommes trop émotionnels, ça doit être leur hippocampe qui est mal connecté.

Au lieu de trembler, je suis allée vérifier à la cuisine. La poubelle n'avait pas été fouillée. Aucun signe de passage non plus dans la salle de bains, notre brosse à dents n'avait pas changé de place. Seuls les meubles du salon et les tiroirs de la chambre avaient été vidés.

« Pas de panique, lui dis-je, ce n'est pas l'ONEm. C'est juste un cambiolage ».

Alors on a repris notre respiration et on s'est jetés dans les bras l'un le l'autre. Sans craindre de sanction.

Mis à jour (Dimanche, 06 Décembre 2015 11:45)

 

Déserteuses (extraits)

 

 

Prologue

 

« Tu sais, je me suis toujours demandé pourquoi il n'y a pas de féminin à 'déserteur'. Ou en tout cas, on l'utilise rarement. Etrange, non ?

- C'est tout simple : parce que les femmes ne désertent pas. La friteuse a beau prendre feu, le micro-ondes lancer des flammes métalliques et le congélateur les ensevelir sous la glace, elles restent debout, stoïques dans leur cuisine, après avoir évacué mari, enfants et animaux domestiques, capitaines courageuses de leur navire en perdition.

- Je te parle sérieusement.

- Mais moi aussi. Les femmes sont responsables. Elles n'abandonnent pas. Elle lavent, époussettent, relèvent, consolent ; et ce sont encore elles qui remettent debout les ruines que nous, les hommes, ne cessons de semer sur notre passage.


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Quand je seraie grande


 

Non, t'es qu'une fille. Les filles faut pas leur faire confiance. Même celles qui sont bonnes au foot. C'est vrai que t'es bonne. Les deux goals que tu leur a mis hier, purée. Leur tête aussi. Ils s'y attendaient tellement pas, c'était drôle. Moi en tout cas ça m'a fait rigoler.

C'est comme quand ils t'ont vue monter en PlayMobil toute une caserne de pompiers. Tu disais que tu voulais être pompière. Pompière ! Papa dit que ça n'existe pas, comme mot, et papa, il est quand même instit, il sait de quoi il parle. Alors tu as changé d'avis, tu dis que tu seras agente secrète. Tu ne l'as pas encore dit à papa, alors je ne sais pas si ça existe, agente secrète. En tout cas ça doit être possible. Parce qu'un homme, pour obtenir le projet des terroristes, il doit sortir son flingue, et tirer plus vite que son ombre, ou savoir déchiffrer un code, et pour ça paraît qu'il faut avoir la bosse des maths. Enfin, un minimum. Tandis qu'une femme,...



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Dans l'intérêt de l'enfant

 

(homodéparentalité)

 

Nous sortions du cinéma et c'est alors que, serrant ma main, Claudie me souffla : j'espère que tout va bien pour Anne-Lou.

Déjà ce nom ridicule : Anne-Lou. Il est vrai que la petite fille qui y correspondait me paraissait tout aussi nunuche, elle le méritait bien, son nom. Et Claudie, cette femme si belle, si forte, se laissait contaminer par toute cette nunucherie.

- Mais oui, mais oui, dis-je distraitement.

Claudie lâcha ma main et me regarda.

-Tu ne le penses pas vraiment, dit-elle. Au fond, tu t'en fous.

Alors là, ma belle, si tu savais combien...

- Mais non, mais non, mentis-je.

Là elle s'arrêta carrément. Nous étions au milieu du trottoir, comme elle s'était écartée de moi, nous bloquions le passage, les autres cinéphiles nous bousculaient en grommelant, des couples étaient obligés de se séparer pour franchir l'obstacle que nous formions.

- Allez viens, on va boire un verre, proposai-je.

- Non. Je rentre.

Cela prenait des proportions absurdes, insupportables.

- Claudie...  essayai-je, mais elle était déjà partie.


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Le sanglot de l'ours blanc

 

Ce matin j'ai failli sauver l'Amazonie, mais à la dernière seconde, mon doigt est resté suspendu. C'était écrit là, en grand, sur mon écran : « Pour sauver l'Amazonie, cliquez ici ». Personnellement, je n'ai rien contre l'Amazonie, elle a autant le droit d'exister que la banquise que j'ai préservée hier soir. Alors, qu'est-ce qui me retient ? Est-ce que Martin a cliqué ? Il bougonne qu'il n'est pas d'humeur à sauver des jungles lointaines pleines de bêtes sauvages, d'ailleurs il est déjà occupé à protester contre la fermeture d'un refuge pour chiens.

Quel refuge ? Il me répond par mail que je n'ai qu'à regarder sur le site toutou.net, en haut à gauche. Je vois pas. Tu m'envoies le lien ?

Martin et moi sommes assis face à face, et nos ordinateurs se tournent le dos, juste assez larges pour préserver nos intimités. Il semble plongé dans un travail de première importance, pourtant il est temps...


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Deuil pour deuil

 

 

1.

 

« Tu veux manger quelque chose ? » demanda mon père en jetant un coup d’œil au divan adopté par ma mère depuis plus de dix ans pour lire, bavarder et fumer. Longtemps, un léger nuage bleu avait enveloppé la pièce. Mes yeux commençaient à piquer dès que je franchissais le seuil. Même maintenant.

« Tu devrais manger, tu as entendu le docteur », insista mon père. Puis il soupira et, d’un pas traînant, partit vers la cuisine.

Dans quelques minutes, il me reprocherait de ne pas le soutenir. Moi, elle m’écouterait. Nous avions toujours eu une complicité dont lui, disait-il avec tristesse, s’était senti exclu. « Dis-lui, toi, répéterait-il, si elle ne mange pas, elle ne se remettra jamais ». Cette fois encore, je refuserais de jouer ce jeu macabre, raffermie par la perspective de ma toute prochaine désertion. Plus qu'une fois résister et dès ce soir, pensais-je avec un lâche soulagement, je rejoindrais ma famille si rassurante, mon mari, mes enfants, le chien, le congélateur quatre étoiles, plein de restes des repas préparés par ma belle-mère en mon absence. Au téléphone, mon mari riait : « Elle n’a toujours pas compris que la cuisinière de la maison, c’est moi ! Alors, chaque fois que tu pars, elle se croit obligée de nous préparer un festin ». Du moins, il en riait au début ; depuis deux ou trois jours, il paraissait plus distant au téléphone, mais je n’avais pas le courage de m’interroger sur ce changement. Il disait que tout allait bien.



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Otages


 

1.

 

Il ouvrit la porte de l'appartement et, constatant qu'il était vide, sentit monter son exaspération. Il détestait rentrer quand il n'y avait personne pour l'accueillir, écouter ses doléances, partager ses angoisses et son repas.

 

Il le lui avait demandé pourtant, d'être là quand il reviendrait à midi. Ce n'est pas comme s'il n'avait rien dit, ce n'est pas comme si elle ne savait pas.

 

En plus, elle avait pris la voiture, décuplant sa contrariété. Les copains ne passeraient pas leur vie à jouer le taxi.

 

Il ouvrit le frigo. Elle n'avait même pas fait les courses, mais qu'est-ce qu'elle foutait ? S’il avait su il aurait pris un sandwich en rentrant du chantier. Il se prépara en vitesse une tartine de fromage, aussi secs l’une que l’autre, et saisit une canette de bière. C’était la dernière. Il ne buvait jamais de bière à midi, mais il se sentait particulièrement à cran et de toute façon, il n’y avait pas de boulot pour l'après-midi. Plus de boulot jusqu’à la semaine prochaine. Il se laissa tomber dans le divan.

 

2.

 

Elle conduisait calmement, tout en jetant des coups d’œil réguliers dans le rétroviseur. Elle voulait être sûre que les enfants dormaient. Magda fronçait les sourcils, jusque dans son sommeil, avec son air de petit mec contrarié de ne pas avoir pu terminer la partie de foot au bas de l’immeuble. Léo souriait, comme il souriait toujours, perdu dans ses livres ou sa rêverie, inaccessible aux douleurs de la vie.

 

A chaque regard, elle fondait de tendresse. Mais sa décision était irrémédiable.


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Terroriste

 

Soudain, le vent s'était levé, soulevant et rabattant les clapets des boîtes aux lettres, comme autant de bouches furieuses proférant des insultes dans des langues inconnues. Et aussitôt la ville lui parut plus familière. Comme s'il n'y avait eu que cela durant toute son enfance : du vent, des nuages, la pluie, comme si jamais le ciel n'avait été dégagé, comme si le soleil s'était porté, durant toutes ces années, aux abonnés absents.

En venant de la gare, son chemin rejoignait celui qu'elle avait parcouru chaque matin, durant toutes ces années, avec des sentiments mélangés. Elle adorait l'école, tous ces nouveaux mots inconnus qui fondaient en bouche, la rudesse de ses ancêtres les Gaulois ou les formules magiques qui permettaient de partager équitablement une tarte aux pommes tout en devinant à quel endroit se croiseraient deux trains pendant que la baignoire se remplissait d'eau.... Mais il y avait aussi tout le reste, avec la peur au ventre, qu'est-ce qui se passerait aujourd'hui.... ? Et parce que ce matin, elle était en retard – un train supprimé, le suivant détourné pour cause de travaux – elle éprouvait le même affolement du coeur, la même angoisse que la petite fille d'alors, arrivant essoufflée juste avant la fermeture des portes, craignant moins les punitions que les moqueries, alors, ton réveil n'a toujours pas appris à sonner à l'heure belge... ?

Elle allait les retrouver, pour la première fois depuis plus de quarante ans.


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Sauve qui peut

 

 

 

 

 

Sa mère disait : il faut que tu apprennes à te débrouiller seule pour que, le jour où tu auras besoin d'une main secourable, tu en trouves deux au bout de tes bras. Elle se demande si ses propres bras, qui l'ont tant aidée dans d'autres circonstances, peuvent aussi la consoler.

 

Pelotonnée dans un coin du divan, elle essaie différentes positions, mais en vain. De son coussin, Zoulou l'observe avec cet air étonné et sérieux des animaux de bonne compagnie. Il voudrait l'aider, lui montrer comment on peut s'emmitoufler dans ses pattes et sa queue, comment trouver l'apaisement lorsque l'orage gronde. Mais elle ne le regarde même pas. Les humains se croient plus malins, ils pensent ne rien avoir à apprendre de vous, sous prétexte qu'ils sont vos fournisseurs de croquettes. Quand elle le laisse tout seul, longtemps, parfois des heures et des jours - elle dit qu'il a l'habitude, tu parles ! - il se couche sur son lit, à sa place, sur son oreiller si possible, et il dort aussi longtemps qu'il peut. Les humains ont bien essayé de s'en inspirer en inventant les cures de sommeil : les cures ! Le top de la médecine ! Alors que les chats l'expérimentent depuis des milliers d'années !


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Exil

 

 

 

Autrefois, bien avant le triomphe du Parti de la Liberté qui a fini par provoquer notre fuite, j'avais appris comment nous les avons accueillis, ceux-là même chez qui maintenant nous demandons asile. Je pouvais donc craindre le pire. Seule, je ne serais d'ailleurs pas partie. Les images de frêles esquifs chavirés dans la tempête, de corps épuisés échouant sur des sables inconnus et de camps de rétention gardés par des chiens – images généreusement diffusées par nos télévisions nationales – suffisaient à en dissuader plus d'un. Et après tout, si on se tenait tranquille, si on évitait de parler dans les lieux publics, de fréquenter les cafés saturés de mouchards, de critiquer le Président et ses sbires, la vie pouvait être tout à fait supportable.

 

Mais il y avait Anna. Chez nous, je ne pouvais lui espérer aucun avenir : trop espiègle, trop rebelle, incapable de se couler dans le moule imposé par les nouvelles autorités. Elle semblait surdouée pour la natation, et rêvait de médailles olympiques ; mais comment l'imaginer, tout en haut du podium, au garde-à-vous à l'écoute de notre nouvel hymne national ou pire, en reprenant les sanglantes paroles ? J'ai donc pris deux valises, rassemblé nos maigres biens et grâce à un cousin depuis longtemps brouillé avec la loi, j'ai pu prendre contact avec des passeurs.

 

Je ne dirai rien de notre voyage, je préfère l'oublier et avec Anna, nous avons tacitement convenu de le taire. Elle a une vie à reconstruire, même si je sais que certaines douleurs ne s'effacent jamais vraiment. Peut-être voudra-t-elle en reparler un jour ; pour le moment, tout ce qui précède notre installation ici est renvoyé à un cauchemar lointain, dont nous nous sommes réveillées à temps pour ne pas sombrer.

 

 

 

Dès notre arrivée ici, j'ai compris à quel point ces gens étaient différents de ce qu'on en présentait chez nous...


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Remue-ménage

 

 

 

 

 

Je ne sais pas comment font les autres. Moi je n'y arrive pas.

 

 

 

J'ai donc dessiné le plan de l'appartement et l'ai divisé en trente zones à peu près égales. Chaque zone correspond à un jour du mois. Le premier, je commence par la chambre, je m'occupe des tables de chevet, des tentures, le dessus de la garde-robe et le dessous du lit. Le deux, je termine la pièce. Le trois je m'attaque à la bibliothèque, qui nécessité bien deux journées. Le cinq mon bureau passe à la moulinette, et ainsi de suite. Le trente, enfin, je frotte la baignoire.

 

Les mois de trente-et-un jours, je m'octroie une journée de repos. Si Dieu a créé le trente-et-unième jour, ce n'est pas pour rien. Sauf bien sûr en mars, qui permet de rattraper les jours manquants de février.

 

Quand je reçois des amis à la maison, il m'arrive d'inverser l'ordre des priorités. En été, l'apéro en terrasse s'impose, alors soit j'invite en fin de mois, soit je transfère la zone 25 en zone 10, par exemple. Mais si je choisis la fin de mois, il faut aussi que j'adapte la zone 6, car après l'apéro, ils devront probablement passer aux toilettes. S'ils restent à dîner, la zone 19, avec sa table en bois et ses chaises au tissu clair, doit également être nettoyée à fond. Tout cela demande beaucoup de rigueur et d'organisation.


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INSÉCURITÉ

 

 

 

Le journal gratuit traînait sur le siège, elle l'ôta pour s'asseoir et puisqu'elle le tenait en mains, elle se mit à le feuilleter. Un titre attira son attention en page 3 : « Notre enquête : les stations de métro les plus dangereuses ».

 

Elle effectuait ce trajet depuis près de vingt ans, aller-retour, chaque jour ouvrable en dehors des vacances, sans avoir jamais subi le moindre désagrément, sinon les voitures surpeuplées, le frottement imposé des corps et le mélange audacieux des odeurs. Oh oui, des disputes familiales, des chahuts d'écoliers, des cris de supporters les soirs de matchs : rien de plus. Quelquefois le regard lourd des hommes mais avec l'âge, elle avait quitté la catégorie des proies pour l'ombre. Quand elle assistait, malgré elle, à des situations déplaisantes, il suffisait de passer son chemin, tourner la tête ou au contraire, échanger un sourire de fausse complicité.

 

Elle se moquait plutôt des angoisses urbaines, des conseils de prudence, des annonces d'alerte : « Avis aux voyageurs : des pickpockets sont signalés dans la station… » Et aussitôt les gens s'agrippaient à leur sac de courses, avec des regards suspicieux, toujours vers le même genre de personnes. Mais elle, elle n'avait pas cette sorte de peur, ni ces préjugés. Il ne lui était jamais rien arrivé de plus grave que la perte de son abonnement, tombé de sa poche, à cause de sa propre imprudence.

 

Et puis, elle voulait rester rationnelle, d'autant plus quand tant de messages en appelaient, au contraire, à l'émotion.


 

Jusqu'à l'article dans le journal gratuit.

 

Selon l'enquête, les deux stations qu'elle fréquentait quotidiennement – travail et domicile – figuraient en deuxième et quatrième positions dans le top dix des plus dangereuses. Les moments les plus périlleux pour les arrachages de sacs, les bousculades ou les agressions verbales se situaient non pas en pleine nuit, comme on aurait pu le croire, mais précisément dans la tranche horaire où elle quittait le magasin pour rentrer chez elle.

 

Elle posa le journal sur ses genoux et ferma les yeux...


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Les hommes savent pourquoi

 

 

 

 

 

Disparue.

 

Comment ça, disparue ?

 

Des navires qui sombrent, corps et bien, et dont des plongeurs retrouveront la trace dans un siècle ou deux...

 

Des avions qui, soudainement, échappent à l'oeil des radars...

 

Ou même un autocar, disons. Il quitte l'autoroute, on le signale encore cahotant sur une route de campagne, et puis rien. Bien des années plus tard, on retrouve sa carcasse dans une forêt touffue ou au fond d'un lac, tous ses occupants réduits à l'état de squelettes, encore sanglés dans leur ceinture de sécurité...

 

Mais une rame de métro... ? Comment une rame de métro peut-elle disparaître ?

 

Pourtant, il fallait se rendre à l'évidence : un soir de mai, celle-ci s'était bel et bien évaporée entre les stations Stromae et Eden-Hazard, avec son mélange de supporters alcoolisés, d'étudiants s'offrant une brève pause dans la période blocus et de simples passants venus profiter d'une belle soirée sur des terrasses du centre ville. Celles et ceux qu'on appelle des anonymes faute de s'intéresser à leur nom.

 

 

 

L'alerte ne fut pas donnée immédiatement. Les voyaguers qui attendaient sur le quai de la station Eden-Hazard avaient bien remarqué un dérèglement des horaires : une rame prévue dans trois minutes, l'annonce qui s'efface soudain et la suivante annoncée pour dix minutes plus tard. Etrange mais pas plus, finalement, que les bizarreries quotidiennes familières dans les transports en commun.

 

Les proches des disparus ne s'alarmèrent pas davantage ; chaque abandonné interpréta pour lui seul un rendez-vous manqué, un espoir évanoui ou encore un mariage de trente ans subissant son premier accroc. Les rares angoissés qui alertèrent un service de garde s'entendirent répondre, plutôt sèchement, que des adultes majeurs et vaccinés faisaient ce qu'ils voulaient de leur vie et que la police avait d'autres tâches priroitaires que de s'occuper d'époux volages, sans même vouloir s'étendre sur les restrictions budgétaires.

 

Au dispatching du métro, on ne s'affola pas non plus. Il arriva bien, vers une heure du matin, le signalement d'une rame qui n'était pas rentrée au dépôt, mais ce fut considéré comme une mauvaise plainsanterie, une erreur de calcul,un bug informatique, rien de grave en tout cas. La rame ne s'était tout de même pas envolée !

 

Et pourtant, il semblait bien que si.


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Retraite

 

L'enveloppe bleue est arrivée le lundi matin, avec son cachet officiel. Elle connaissait la date où elle la recevrait, puisqu'elle situait avec précision le début du compte à rebours, comme un fumeur repenti se souvient à la minute près du moment de sa dernière cigarette. Elle en devinait aussi le contenu. Elle la prit du bout des doigts et la posa sur la table du petit-déjeuner. Lucas lui lança un regard interrogateur, mais d'un geste de la main elle lui indiqua qu'elle n'avait pas l'intention de l'ouvrir immédiatement.

 

Elle connaissait la règle. Elle ne pouvait pas dire qu'elle était prise en traître. Lorsqu'elle avait décidé, dix ans auparavant, d'être à charge de la collectivité, elle savait qu'il y aurait une limite. À son âge, en pleine possession de ses moyens et avec encore de belles perspectives de promotion, elle avait soudain tout lâché. Elle estimait avoir à peine vu grandir ses filles, et totalement loupé ses petits-enfants. Elle n'allait pas rater aussi les arrière-petits-enfants, car malgré son insolente santé, elle n'était pas sûre de pouvoir profiter pleinement de la génération d'après.

 

Tu vas être en retard, dit-elle à Lucas qui prenait tout son temps pour boire son café. Il avait déjà échappé à deux vagues de licenciements, ses compétences pointues le protégeaient mais son manque de ponctualité finirait par lui jouer des tours. Et ils auraient bien besoin de son salaire, bientôt l'unique revenu de la famille. La perspective de dépendre de lui déplaisait à Léa, mais elle ne voyait pas d'autre issue. Ses dix années de retraite étaient terminées, dans un mois elle n'aurait plus droit à rien. Pire, si elle ne se présentait pas à l'hôpital pour sa piqûre finale, elle devrait rentrer dans la clandestinité. C'était là précisément le contenu de l'enveloppe : la date et l'heure du dernier rendez-vous.

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Ne tirez pas sur l'ange qui passe

C'est quoi, cette musique ? Vous voulez foutre la déprime à toute l'assistance ? D'accord, je les écoutais souvent, ces Méditations au violoncelle, mais c'était avant, je ne me rendais pas compte. C'est encore plus sinistre dans une église que dans monsalon. Et d'abord, pourquoi l'église, avec ce curé inconnu qui parlede moi comme si on avait élevé les apôtres ensemble, et toutes ces mines graves à écouter religieusement cette musique boursouflée, c'est d'une tristesse à mourir ! Oups, ça m'a échappé… je ne peux m'empêcher de pouffer, heureusement personne ne peut
m'entendre, ça casserait l'ambiance.
Le coin où j'ai trouvé refuge pour vous observer n'est pas des plus confortables, et le soleil qui brille derrière les vitraux crée un contre-jour qui me gâche la vue. Je veux vous voir vous lever, marcher jusqu'au micro, déplier une feuille de papier – haha, celui-ci a écrit son texte au dos d'une facture, le rapiat ! – vous éclaircir la voix pour proférer des platitudes, combien j'étais une amie fidèle, une collègue formidable, une militante sans compromission jusqu'à mon dernier souffle, et comment mon souvenir restera gravé à tout jamais dans les mémoires. Hé, n'oubliez pas de
rappeler combien je pouvais être drôle.

Celui qui s'avance ressent probablement une vraie perte. Qui d'autre mettra les lettres sous enveloppe et collera les timbres pour son association de défense des animaux ? C'est ce que j'avais trouvé de plus innocent pour m'impliquer sans fatiguer mon coeur, je m'occupais de l'administration tout en collaborant à la rédaction de leur plaidoyer, je ne suis pas arrivée au bout mais j'ai trouvé un titre formidable, Le sanglot de l'ours blanc. N'est-ce pas qu'il est formidable ? Je venais trois après-midis par semaine, j'étais encore à mon poste quelques jours avant mon hospitalisation. Voilà ce qu'il pourrait dire : Elle avait trouvé un titre formidable, mais je parie que non, il n'y pensera même pas. Il toussote dans le micro, il n'est
pas tout jeune non plus. Il tient en mains une feuille de papier tremblotante, il doit être intimidé par tous ces gens, il n'a pas l'habitude de s'exprimer sur des sujets humains. Il me fait presque pitié, le brave homme. Enfin, il parvient à bafouiller quelques phrases, puis, repliant son papier, il conclut : Sa disparition laissera t'un grand vide. T'un grand vide, au secours ! Mon gars, il faudrait vraiment faire gaffe à tes liaisons, et je ne parle pas de tes copines éventuelles. L'amour des animaux n'autorise pas le massacre de la langue française ! Tu pourrais croire que là où je me trouve désormais, je n'en souffre pas. Eh bien si, ça m'écorche toujours autant les oreilles !


Suite à lire bientôt dans "Déserteuses"






Mis à jour (Mardi, 17 Février 2015 18:10)

 

Gardien de nuit

Le plage était déserte, la mer hoquetait en répandant des langues de pétrole, le vent soulevait des nuées de mouettes en colère, et moi-même je ne me sentais pas trop bien.

Assis sur une éminence herbeuse à l'entrée des dunes, je frissonnais malgré ma toque de fourrure et ma veste molletonnée, arborant la médaille que m'avait décernée la Société Publique des Heures et Saisons, pour trente ans de bons et loyaux services. Moins d'un mois après la cérémonie, je recevais par la poste l'avis de ma nouvelle affectation, ce coin désolé dans l'axe des tempêtes, delaissé des touristes et des amoureux. « La planque ! » s'étaient exclamés des collègues envieux, obligés de patrouiller sur des lignes de front ou dans l'enfer des villes. Ici, pas de petit chef pointilleux qui chronomètre vos performances – « 18 secondes de moins qu'hier, vous avez une explication ? », pas de passant moqueur pour vous lancer : « Gardien de nuit ? Intéressant, comme métier ! Et vous gardez quoi, au juste ? » La nuit, bien sûr, je garde la nuit !

 

Mis à jour (Lundi, 18 Mai 2015 13:32)

 

Que la lumière soit ! (scénario pour animation)

 

Une pièce sombre, juste éclairée par la lumière de la rue. On devine quelques meubles, une lampe sur pied.

On entend des pas. Une silhouette s'approche de la lampe et tente de brancher la prise mâle de la lampe dans la prise femelle dans le mur.

Il ne se passe rien.

L'ombre se redresse, ausculte la lampe, puis tente encore de la brancher : rien.

Soupir, haussement d'épaules, l'ombre s'en va.

...

 

On entend un bruit d'objet qui glisse. Et on voit ramper en se tortillant deux fils avec au bout d'un côté une prise mâle, de l'autre une prise femelle.

La prise mâle s'introduit dans la prise femelle du mur. Toujours rien. Elle se retire.

Elle hésite et va alors s'entrelacer à la prise mâle de la lampe : et la lumière jaillit !

La prise femelle libre va se coller contre la prise femelle du mur : toute la pièce est illuminée!

Les homoprises se mettent à batifoler, les fils se contorsionnent, on entend des soupirs de plaisir...

------

 

Bruit d'une porte qui s'ouvre. Un fil apparaît à terre et se tortille vers nos prises en pleine action érotique.

Nos autre prises se décollent pour observer l'intrus/e.

Au bout apparaît alors une prise de terre.

Elle est toute souriante et excitée, va de l'une à l'autre en présentant son meilleur profil.

Mais les autres prises sont perplexes (à traduire en images !), ne sachant que faire.

 

 

FIN

 
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