Fictions

Déserteuses (extraits)

 

 

Prologue

 

« Tu sais, je me suis toujours demandé pourquoi il n'y a pas de féminin à 'déserteur'. Ou en tout cas, on l'utilise rarement. Etrange, non ?

- C'est tout simple : parce que les femmes ne désertent pas. La friteuse a beau prendre feu, le micro-ondes lancer des flammes métalliques et le congélateur les ensevelir sous la glace, elles restent debout, stoïques dans leur cuisine, après avoir évacué mari, enfants et animaux domestiques, capitaines courageuses de leur navire en perdition.

- Je te parle sérieusement.

- Mais moi aussi. Les femmes sont responsables. Elles n'abandonnent pas. Elle lavent, époussettent, relèvent, consolent ; et ce sont encore elles qui remettent debout les ruines que nous, les hommes, ne cessons de semer sur notre passage.


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Quand je seraie grande


 

Non, t'es qu'une fille. Les filles faut pas leur faire confiance. Même celles qui sont bonnes au foot. C'est vrai que t'es bonne. Les deux goals que tu leur a mis hier, purée. Leur tête aussi. Ils s'y attendaient tellement pas, c'était drôle. Moi en tout cas ça m'a fait rigoler.

C'est comme quand ils t'ont vue monter en PlayMobil toute une caserne de pompiers. Tu disais que tu voulais être pompière. Pompière ! Papa dit que ça n'existe pas, comme mot, et papa, il est quand même instit, il sait de quoi il parle. Alors tu as changé d'avis, tu dis que tu seras agente secrète. Tu ne l'as pas encore dit à papa, alors je ne sais pas si ça existe, agente secrète. En tout cas ça doit être possible. Parce qu'un homme, pour obtenir le projet des terroristes, il doit sortir son flingue, et tirer plus vite que son ombre, ou savoir déchiffrer un code, et pour ça paraît qu'il faut avoir la bosse des maths. Enfin, un minimum. Tandis qu'une femme,...



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Dans l'intérêt de l'enfant

 

(homodéparentalité)

 

Nous sortions du cinéma et c'est alors que, serrant ma main, Claudie me souffla : j'espère que tout va bien pour Anne-Lou.

Déjà ce nom ridicule : Anne-Lou. Il est vrai que la petite fille qui y correspondait me paraissait tout aussi nunuche, elle le méritait bien, son nom. Et Claudie, cette femme si belle, si forte, se laissait contaminer par toute cette nunucherie.

- Mais oui, mais oui, dis-je distraitement.

Claudie lâcha ma main et me regarda.

-Tu ne le penses pas vraiment, dit-elle. Au fond, tu t'en fous.

Alors là, ma belle, si tu savais combien...

- Mais non, mais non, mentis-je.

Là elle s'arrêta carrément. Nous étions au milieu du trottoir, comme elle s'était écartée de moi, nous bloquions le passage, les autres cinéphiles nous bousculaient en grommelant, des couples étaient obligés de se séparer pour franchir l'obstacle que nous formions.

- Allez viens, on va boire un verre, proposai-je.

- Non. Je rentre.

Cela prenait des proportions absurdes, insupportables.

- Claudie...  essayai-je, mais elle était déjà partie.


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Le sanglot de l'ours blanc

 

Ce matin j'ai failli sauver l'Amazonie, mais à la dernière seconde, mon doigt est resté suspendu. C'était écrit là, en grand, sur mon écran : « Pour sauver l'Amazonie, cliquez ici ». Personnellement, je n'ai rien contre l'Amazonie, elle a autant le droit d'exister que la banquise que j'ai préservée hier soir. Alors, qu'est-ce qui me retient ? Est-ce que Martin a cliqué ? Il bougonne qu'il n'est pas d'humeur à sauver des jungles lointaines pleines de bêtes sauvages, d'ailleurs il est déjà occupé à protester contre la fermeture d'un refuge pour chiens.

Quel refuge ? Il me répond par mail que je n'ai qu'à regarder sur le site toutou.net, en haut à gauche. Je vois pas. Tu m'envoies le lien ?

Martin et moi sommes assis face à face, et nos ordinateurs se tournent le dos, juste assez larges pour préserver nos intimités. Il semble plongé dans un travail de première importance, pourtant il est temps...


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Deuil pour deuil

 

 

1.

 

« Tu veux manger quelque chose ? » demanda mon père en jetant un coup d’œil au divan adopté par ma mère depuis plus de dix ans pour lire, bavarder et fumer. Longtemps, un léger nuage bleu avait enveloppé la pièce. Mes yeux commençaient à piquer dès que je franchissais le seuil. Même maintenant.

« Tu devrais manger, tu as entendu le docteur », insista mon père. Puis il soupira et, d’un pas traînant, partit vers la cuisine.

Dans quelques minutes, il me reprocherait de ne pas le soutenir. Moi, elle m’écouterait. Nous avions toujours eu une complicité dont lui, disait-il avec tristesse, s’était senti exclu. « Dis-lui, toi, répéterait-il, si elle ne mange pas, elle ne se remettra jamais ». Cette fois encore, je refuserais de jouer ce jeu macabre, raffermie par la perspective de ma toute prochaine désertion. Plus qu'une fois résister et dès ce soir, pensais-je avec un lâche soulagement, je rejoindrais ma famille si rassurante, mon mari, mes enfants, le chien, le congélateur quatre étoiles, plein de restes des repas préparés par ma belle-mère en mon absence. Au téléphone, mon mari riait : « Elle n’a toujours pas compris que la cuisinière de la maison, c’est moi ! Alors, chaque fois que tu pars, elle se croit obligée de nous préparer un festin ». Du moins, il en riait au début ; depuis deux ou trois jours, il paraissait plus distant au téléphone, mais je n’avais pas le courage de m’interroger sur ce changement. Il disait que tout allait bien.



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Otages


 

1.

 

Il ouvrit la porte de l'appartement et, constatant qu'il était vide, sentit monter son exaspération. Il détestait rentrer quand il n'y avait personne pour l'accueillir, écouter ses doléances, partager ses angoisses et son repas.

 

Il le lui avait demandé pourtant, d'être là quand il reviendrait à midi. Ce n'est pas comme s'il n'avait rien dit, ce n'est pas comme si elle ne savait pas.

 

En plus, elle avait pris la voiture, décuplant sa contrariété. Les copains ne passeraient pas leur vie à jouer le taxi.

 

Il ouvrit le frigo. Elle n'avait même pas fait les courses, mais qu'est-ce qu'elle foutait ? S’il avait su il aurait pris un sandwich en rentrant du chantier. Il se prépara en vitesse une tartine de fromage, aussi secs l’une que l’autre, et saisit une canette de bière. C’était la dernière. Il ne buvait jamais de bière à midi, mais il se sentait particulièrement à cran et de toute façon, il n’y avait pas de boulot pour l'après-midi. Plus de boulot jusqu’à la semaine prochaine. Il se laissa tomber dans le divan.

 

2.

 

Elle conduisait calmement, tout en jetant des coups d’œil réguliers dans le rétroviseur. Elle voulait être sûre que les enfants dormaient. Magda fronçait les sourcils, jusque dans son sommeil, avec son air de petit mec contrarié de ne pas avoir pu terminer la partie de foot au bas de l’immeuble. Léo souriait, comme il souriait toujours, perdu dans ses livres ou sa rêverie, inaccessible aux douleurs de la vie.

 

A chaque regard, elle fondait de tendresse. Mais sa décision était irrémédiable.


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Terroriste

 

Soudain, le vent s'était levé, soulevant et rabattant les clapets des boîtes aux lettres, comme autant de bouches furieuses proférant des insultes dans des langues inconnues. Et aussitôt la ville lui parut plus familière. Comme s'il n'y avait eu que cela durant toute son enfance : du vent, des nuages, la pluie, comme si jamais le ciel n'avait été dégagé, comme si le soleil s'était porté, durant toutes ces années, aux abonnés absents.

En venant de la gare, son chemin rejoignait celui qu'elle avait parcouru chaque matin, durant toutes ces années, avec des sentiments mélangés. Elle adorait l'école, tous ces nouveaux mots inconnus qui fondaient en bouche, la rudesse de ses ancêtres les Gaulois ou les formules magiques qui permettaient de partager équitablement une tarte aux pommes tout en devinant à quel endroit se croiseraient deux trains pendant que la baignoire se remplissait d'eau.... Mais il y avait aussi tout le reste, avec la peur au ventre, qu'est-ce qui se passerait aujourd'hui.... ? Et parce que ce matin, elle était en retard – un train supprimé, le suivant détourné pour cause de travaux – elle éprouvait le même affolement du coeur, la même angoisse que la petite fille d'alors, arrivant essoufflée juste avant la fermeture des portes, craignant moins les punitions que les moqueries, alors, ton réveil n'a toujours pas appris à sonner à l'heure belge... ?

Elle allait les retrouver, pour la première fois depuis plus de quarante ans.


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Sauve qui peut

 

 

 

 

 

Sa mère disait : il faut que tu apprennes à te débrouiller seule pour que, le jour où tu auras besoin d'une main secourable, tu en trouves deux au bout de tes bras. Elle se demande si ses propres bras, qui l'ont tant aidée dans d'autres circonstances, peuvent aussi la consoler.

 

Pelotonnée dans un coin du divan, elle essaie différentes positions, mais en vain. De son coussin, Zoulou l'observe avec cet air étonné et sérieux des animaux de bonne compagnie. Il voudrait l'aider, lui montrer comment on peut s'emmitoufler dans ses pattes et sa queue, comment trouver l'apaisement lorsque l'orage gronde. Mais elle ne le regarde même pas. Les humains se croient plus malins, ils pensent ne rien avoir à apprendre de vous, sous prétexte qu'ils sont vos fournisseurs de croquettes. Quand elle le laisse tout seul, longtemps, parfois des heures et des jours - elle dit qu'il a l'habitude, tu parles ! - il se couche sur son lit, à sa place, sur son oreiller si possible, et il dort aussi longtemps qu'il peut. Les humains ont bien essayé de s'en inspirer en inventant les cures de sommeil : les cures ! Le top de la médecine ! Alors que les chats l'expérimentent depuis des milliers d'années !


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Exil

 

 

 

Autrefois, bien avant le triomphe du Parti de la Liberté qui a fini par provoquer notre fuite, j'avais appris comment nous les avons accueillis, ceux-là même chez qui maintenant nous demandons asile. Je pouvais donc craindre le pire. Seule, je ne serais d'ailleurs pas partie. Les images de frêles esquifs chavirés dans la tempête, de corps épuisés échouant sur des sables inconnus et de camps de rétention gardés par des chiens – images généreusement diffusées par nos télévisions nationales – suffisaient à en dissuader plus d'un. Et après tout, si on se tenait tranquille, si on évitait de parler dans les lieux publics, de fréquenter les cafés saturés de mouchards, de critiquer le Président et ses sbires, la vie pouvait être tout à fait supportable.

 

Mais il y avait Anna. Chez nous, je ne pouvais lui espérer aucun avenir : trop espiègle, trop rebelle, incapable de se couler dans le moule imposé par les nouvelles autorités. Elle semblait surdouée pour la natation, et rêvait de médailles olympiques ; mais comment l'imaginer, tout en haut du podium, au garde-à-vous à l'écoute de notre nouvel hymne national ou pire, en reprenant les sanglantes paroles ? J'ai donc pris deux valises, rassemblé nos maigres biens et grâce à un cousin depuis longtemps brouillé avec la loi, j'ai pu prendre contact avec des passeurs.

 

Je ne dirai rien de notre voyage, je préfère l'oublier et avec Anna, nous avons tacitement convenu de le taire. Elle a une vie à reconstruire, même si je sais que certaines douleurs ne s'effacent jamais vraiment. Peut-être voudra-t-elle en reparler un jour ; pour le moment, tout ce qui précède notre installation ici est renvoyé à un cauchemar lointain, dont nous nous sommes réveillées à temps pour ne pas sombrer.

 

 

 

Dès notre arrivée ici, j'ai compris à quel point ces gens étaient différents de ce qu'on en présentait chez nous...


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Remue-ménage

 

 

 

 

 

Je ne sais pas comment font les autres. Moi je n'y arrive pas.

 

 

 

J'ai donc dessiné le plan de l'appartement et l'ai divisé en trente zones à peu près égales. Chaque zone correspond à un jour du mois. Le premier, je commence par la chambre, je m'occupe des tables de chevet, des tentures, le dessus de la garde-robe et le dessous du lit. Le deux, je termine la pièce. Le trois je m'attaque à la bibliothèque, qui nécessité bien deux journées. Le cinq mon bureau passe à la moulinette, et ainsi de suite. Le trente, enfin, je frotte la baignoire.

 

Les mois de trente-et-un jours, je m'octroie une journée de repos. Si Dieu a créé le trente-et-unième jour, ce n'est pas pour rien. Sauf bien sûr en mars, qui permet de rattraper les jours manquants de février.

 

Quand je reçois des amis à la maison, il m'arrive d'inverser l'ordre des priorités. En été, l'apéro en terrasse s'impose, alors soit j'invite en fin de mois, soit je transfère la zone 25 en zone 10, par exemple. Mais si je choisis la fin de mois, il faut aussi que j'adapte la zone 6, car après l'apéro, ils devront probablement passer aux toilettes. S'ils restent à dîner, la zone 19, avec sa table en bois et ses chaises au tissu clair, doit également être nettoyée à fond. Tout cela demande beaucoup de rigueur et d'organisation.


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INSÉCURITÉ

 

 

 

Le journal gratuit traînait sur le siège, elle l'ôta pour s'asseoir et puisqu'elle le tenait en mains, elle se mit à le feuilleter. Un titre attira son attention en page 3 : « Notre enquête : les stations de métro les plus dangereuses ».

 

Elle effectuait ce trajet depuis près de vingt ans, aller-retour, chaque jour ouvrable en dehors des vacances, sans avoir jamais subi le moindre désagrément, sinon les voitures surpeuplées, le frottement imposé des corps et le mélange audacieux des odeurs. Oh oui, des disputes familiales, des chahuts d'écoliers, des cris de supporters les soirs de matchs : rien de plus. Quelquefois le regard lourd des hommes mais avec l'âge, elle avait quitté la catégorie des proies pour l'ombre. Quand elle assistait, malgré elle, à des situations déplaisantes, il suffisait de passer son chemin, tourner la tête ou au contraire, échanger un sourire de fausse complicité.

 

Elle se moquait plutôt des angoisses urbaines, des conseils de prudence, des annonces d'alerte : « Avis aux voyageurs : des pickpockets sont signalés dans la station… » Et aussitôt les gens s'agrippaient à leur sac de courses, avec des regards suspicieux, toujours vers le même genre de personnes. Mais elle, elle n'avait pas cette sorte de peur, ni ces préjugés. Il ne lui était jamais rien arrivé de plus grave que la perte de son abonnement, tombé de sa poche, à cause de sa propre imprudence.

 

Et puis, elle voulait rester rationnelle, d'autant plus quand tant de messages en appelaient, au contraire, à l'émotion.


 

Jusqu'à l'article dans le journal gratuit.

 

Selon l'enquête, les deux stations qu'elle fréquentait quotidiennement – travail et domicile – figuraient en deuxième et quatrième positions dans le top dix des plus dangereuses. Les moments les plus périlleux pour les arrachages de sacs, les bousculades ou les agressions verbales se situaient non pas en pleine nuit, comme on aurait pu le croire, mais précisément dans la tranche horaire où elle quittait le magasin pour rentrer chez elle.

 

Elle posa le journal sur ses genoux et ferma les yeux...


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Les hommes savent pourquoi

 

 

 

 

 

Disparue.

 

Comment ça, disparue ?

 

Des navires qui sombrent, corps et bien, et dont des plongeurs retrouveront la trace dans un siècle ou deux...

 

Des avions qui, soudainement, échappent à l'oeil des radars...

 

Ou même un autocar, disons. Il quitte l'autoroute, on le signale encore cahotant sur une route de campagne, et puis rien. Bien des années plus tard, on retrouve sa carcasse dans une forêt touffue ou au fond d'un lac, tous ses occupants réduits à l'état de squelettes, encore sanglés dans leur ceinture de sécurité...

 

Mais une rame de métro... ? Comment une rame de métro peut-elle disparaître ?

 

Pourtant, il fallait se rendre à l'évidence : un soir de mai, celle-ci s'était bel et bien évaporée entre les stations Stromae et Eden-Hazard, avec son mélange de supporters alcoolisés, d'étudiants s'offrant une brève pause dans la période blocus et de simples passants venus profiter d'une belle soirée sur des terrasses du centre ville. Celles et ceux qu'on appelle des anonymes faute de s'intéresser à leur nom.

 

 

 

L'alerte ne fut pas donnée immédiatement. Les voyaguers qui attendaient sur le quai de la station Eden-Hazard avaient bien remarqué un dérèglement des horaires : une rame prévue dans trois minutes, l'annonce qui s'efface soudain et la suivante annoncée pour dix minutes plus tard. Etrange mais pas plus, finalement, que les bizarreries quotidiennes familières dans les transports en commun.

 

Les proches des disparus ne s'alarmèrent pas davantage ; chaque abandonné interpréta pour lui seul un rendez-vous manqué, un espoir évanoui ou encore un mariage de trente ans subissant son premier accroc. Les rares angoissés qui alertèrent un service de garde s'entendirent répondre, plutôt sèchement, que des adultes majeurs et vaccinés faisaient ce qu'ils voulaient de leur vie et que la police avait d'autres tâches priroitaires que de s'occuper d'époux volages, sans même vouloir s'étendre sur les restrictions budgétaires.

 

Au dispatching du métro, on ne s'affola pas non plus. Il arriva bien, vers une heure du matin, le signalement d'une rame qui n'était pas rentrée au dépôt, mais ce fut considéré comme une mauvaise plainsanterie, une erreur de calcul,un bug informatique, rien de grave en tout cas. La rame ne s'était tout de même pas envolée !

 

Et pourtant, il semblait bien que si.


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Retraite

 

L'enveloppe bleue est arrivée le lundi matin, avec son cachet officiel. Elle connaissait la date où elle la recevrait, puisqu'elle situait avec précision le début du compte à rebours, comme un fumeur repenti se souvient à la minute près du moment de sa dernière cigarette. Elle en devinait aussi le contenu. Elle la prit du bout des doigts et la posa sur la table du petit-déjeuner. Lucas lui lança un regard interrogateur, mais d'un geste de la main elle lui indiqua qu'elle n'avait pas l'intention de l'ouvrir immédiatement.

 

Elle connaissait la règle. Elle ne pouvait pas dire qu'elle était prise en traître. Lorsqu'elle avait décidé, dix ans auparavant, d'être à charge de la collectivité, elle savait qu'il y aurait une limite. À son âge, en pleine possession de ses moyens et avec encore de belles perspectives de promotion, elle avait soudain tout lâché. Elle estimait avoir à peine vu grandir ses filles, et totalement loupé ses petits-enfants. Elle n'allait pas rater aussi les arrière-petits-enfants, car malgré son insolente santé, elle n'était pas sûre de pouvoir profiter pleinement de la génération d'après.

 

Tu vas être en retard, dit-elle à Lucas qui prenait tout son temps pour boire son café. Il avait déjà échappé à deux vagues de licenciements, ses compétences pointues le protégeaient mais son manque de ponctualité finirait par lui jouer des tours. Et ils auraient bien besoin de son salaire, bientôt l'unique revenu de la famille. La perspective de dépendre de lui déplaisait à Léa, mais elle ne voyait pas d'autre issue. Ses dix années de retraite étaient terminées, dans un mois elle n'aurait plus droit à rien. Pire, si elle ne se présentait pas à l'hôpital pour sa piqûre finale, elle devrait rentrer dans la clandestinité. C'était là précisément le contenu de l'enveloppe : la date et l'heure du dernier rendez-vous.

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Ne tirez pas sur l'ange qui passe

C'est quoi, cette musique ? Vous voulez foutre la déprime à toute l'assistance ? D'accord, je les écoutais souvent, ces Méditations au violoncelle, mais c'était avant, je ne me rendais pas compte. C'est encore plus sinistre dans une église que dans monsalon. Et d'abord, pourquoi l'église, avec ce curé inconnu qui parlede moi comme si on avait élevé les apôtres ensemble, et toutes ces mines graves à écouter religieusement cette musique boursouflée, c'est d'une tristesse à mourir ! Oups, ça m'a échappé… je ne peux m'empêcher de pouffer, heureusement personne ne peut
m'entendre, ça casserait l'ambiance.
Le coin où j'ai trouvé refuge pour vous observer n'est pas des plus confortables, et le soleil qui brille derrière les vitraux crée un contre-jour qui me gâche la vue. Je veux vous voir vous lever, marcher jusqu'au micro, déplier une feuille de papier – haha, celui-ci a écrit son texte au dos d'une facture, le rapiat ! – vous éclaircir la voix pour proférer des platitudes, combien j'étais une amie fidèle, une collègue formidable, une militante sans compromission jusqu'à mon dernier souffle, et comment mon souvenir restera gravé à tout jamais dans les mémoires. Hé, n'oubliez pas de
rappeler combien je pouvais être drôle.

Celui qui s'avance ressent probablement une vraie perte. Qui d'autre mettra les lettres sous enveloppe et collera les timbres pour son association de défense des animaux ? C'est ce que j'avais trouvé de plus innocent pour m'impliquer sans fatiguer mon coeur, je m'occupais de l'administration tout en collaborant à la rédaction de leur plaidoyer, je ne suis pas arrivée au bout mais j'ai trouvé un titre formidable, Le sanglot de l'ours blanc. N'est-ce pas qu'il est formidable ? Je venais trois après-midis par semaine, j'étais encore à mon poste quelques jours avant mon hospitalisation. Voilà ce qu'il pourrait dire : Elle avait trouvé un titre formidable, mais je parie que non, il n'y pensera même pas. Il toussote dans le micro, il n'est
pas tout jeune non plus. Il tient en mains une feuille de papier tremblotante, il doit être intimidé par tous ces gens, il n'a pas l'habitude de s'exprimer sur des sujets humains. Il me fait presque pitié, le brave homme. Enfin, il parvient à bafouiller quelques phrases, puis, repliant son papier, il conclut : Sa disparition laissera t'un grand vide. T'un grand vide, au secours ! Mon gars, il faudrait vraiment faire gaffe à tes liaisons, et je ne parle pas de tes copines éventuelles. L'amour des animaux n'autorise pas le massacre de la langue française ! Tu pourrais croire que là où je me trouve désormais, je n'en souffre pas. Eh bien si, ça m'écorche toujours autant les oreilles !


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Mis à jour (Mardi, 17 Février 2015 18:10)

 

Que la lumière soit ! (scénario pour animation)

 

Une pièce sombre, juste éclairée par la lumière de la rue. On devine quelques meubles, une lampe sur pied.

On entend des pas. Une silhouette s'approche de la lampe et tente de brancher la prise mâle de la lampe dans la prise femelle dans le mur.

Il ne se passe rien.

L'ombre se redresse, ausculte la lampe, puis tente encore de la brancher : rien.

Soupir, haussement d'épaules, l'ombre s'en va.

...

 

On entend un bruit d'objet qui glisse. Et on voit ramper en se tortillant deux fils avec au bout d'un côté une prise mâle, de l'autre une prise femelle.

La prise mâle s'introduit dans la prise femelle du mur. Toujours rien. Elle se retire.

Elle hésite et va alors s'entrelacer à la prise mâle de la lampe : et la lumière jaillit !

La prise femelle libre va se coller contre la prise femelle du mur : toute la pièce est illuminée!

Les homoprises se mettent à batifoler, les fils se contorsionnent, on entend des soupirs de plaisir...

------

 

Bruit d'une porte qui s'ouvre. Un fil apparaît à terre et se tortille vers nos prises en pleine action érotique.

Nos autre prises se décollent pour observer l'intrus/e.

Au bout apparaît alors une prise de terre.

Elle est toute souriante et excitée, va de l'une à l'autre en présentant son meilleur profil.

Mais les autres prises sont perplexes (à traduire en images !), ne sachant que faire.

 

 

FIN

 

Comment impliquer les pères (avant le divorce)

Pour un sketch, ou un dessin :

Comment impliquer les pères (avant le divorce)
On voit un couple qui dort et on entend des pleurs de bébé.
La mère se réveille, le père dort à poings fermés.
Elle le bouscule un peu : "dis, tu entends ce bruit ? On dirait un cambrioleur..."
Lui bondit sur ses pieds, un cambrioleur, c'est une affaire d'hommes.
Les pleurs du bébé se font plus forts.
Elle : "Ah ben non, c'est juste le bébé qui pleure... Mais puisque tu es debout, tu peux aller voir ?"

 

Détective (anti)social

 

 

Le type à contrôler habitait au fond d’une impasse. Il suffisait de se laisser guider par la musique. Je me garai et sonnai à la porte. Je dus attendre les quelques secondes qui séparaient deux rock and roll endiablés pour avoir une chance de faire entendre mon coup de sonnette.

L’homme qui vint m’ouvrir avait les cheveux hirsutes, les yeux rouges de fumée et la chemise flottant hors de son pantalon. Il était essoufflé, et certainement pas pour s’être tordu de douleur causée par le mal de dos qui, officiellement, l’empêchait de se consacrer à son travail.

Il affichait un vague sourire, j’étais peut-être l’amie d’amis venue m’éclater à sa soirée.

« Non, merci, je n’entre pas. Je viens vous prévenir que votre employeur vous surveille, et que vous devriez peut-être fait attention si vous ne voulez pas d’ennuis.

- Hein ? Quoi ? Quels ennuis ? Qui me surveille ? » Il devait crier, à cause de la musique.

« Ecoutez, lui dis-je, j’ai été chargée de vous contrôler…

- Z’êtes médecin ? Z’avez vu l’heure ? C’est quoi ce cirque ? »

Il commençait à m’énerver. Il faut avoir les convictions solidement accrochées pour prendre le parti d’un macho vociférant, alors que son patron qui, lui, avait des manières si délicates. C’en était presque émouvant, en signant mon chèque il s’excusait presque. Moi qui pensais que dans nos démocraties surdéveloppées, les scrupules avaient été plus sûrement éradiqués que la variole ! « Vous comprenez, avec la conjoncture… Moi non, plus, je n’aime pas ces méthodes, mais que voulez-vous, la concurrence… »

Ma proie me toisait avec arrogance.

« Bon, et alors c’est quoi que vous voulez ?

- Vous avertir, c’est tout. Normalement, je devrais faire un rapport qui vous permettrait de vous reconvertir dans le rock and roll pour le restant de vos jours. Vous me comprenez, là ?

- Oh, mais c’est qu’elle me menace…  tenta-t-il d’ironiser, mais plus faiblement. C’est du chantage, ou quoi ?

- C’est ça, mon vieux. Vous avez tout compris. Vous dansiez, eh bien chantez maintenant ! »

Et sur cette grandiose réplique, je tournai les talons et m’engouffrai dans ma jaguar deux-chevaux (dont un seul galopait encore). J’étais presque sortie de l’impasse quand je le vis dans le rétroviseur se décider à claquer la porte.

 

La seule fois où j’ai remis un rapport honnête, du genre à me faire mal au ventre, c’est quand j’ai découvert que le faux malade consacrait une partie de ses congés injustifiés à tabasser sa femme. Là, je n’ai pas hésité. J’ai eu droit aux chaudes félicitations de mon commanditaire. Je n’en suis pas très fière, parce qu’après tout, qui me dit que lui aussi n’est pas un batteur d’épouse… ? Et les ennuis par moi occasionnés au batteur n°1 n’ont pas forcément amélioré la situation de sa chérie. Sur qui aurait-il pu passer ses nerfs, sinon sur elle ? Moi j’étais une inconnue et son chef hors de portée. Il n’avait ni enfants ni chiens.

 

Marjorie, 14 octobre 2012

J'ai rencontré Marjorie à la gare de Namur, un dimanche matin, devant le comptoir du Panos au moment où le volet se levait, une file s'était déjà formée dans le couloir. Mon train était supprimé, le sien seulement en retard, elle semblait pressée.

Avec ses cheveux blancs, sa canne et son sourire, elle inspirait confiance.

Je lui ai proposé de passer devant moi, me ramassant une bordée de remerciements.

Elle a pris tout son temps pour commander un café et une pâtisserie qu'elle a désignée avec sa canne, en précisant qu'autrefois, on l'appelait un « bolus ». Pendant que la machine préparait son café, elle m'a expliqué qu'elle avait dû se lever très tôt, que- heureusement - l'hôte qui la logeait l'avait conduite jusqu'au bus, qu'il lui restait quand même encore quatre heures de route, un train puis deux bus avant d'arriver à destination, qu'elle avait vraiment besoin d'un petit déjeuner d'autant qu'elle n'avait pas trouvé de cigarettes, mais qu'elle avait gardé – heureusement - un cigarillo à griller entre deux bus.

Le café était prêt, elle a pris son plateau pour s'installer au fond de la salle.

Apparemment, elle avait bien le temps. Son train devait avoir un gros retard.

A quelques tables d'elle - aussi loin que possible, en fait - , j'essayais de lire mon journal devant mon café accompagné de ce qu'aujourd'hui encore on appelle une couque au chocolat (du moins en Belgique). Un brouhaha agréable régnait dans la salle, à peine dominé par le papotage de Marjorie, qui semblait avoir trouvé une nouvelle oreille compatissante pour raconter son odyssée matinale. Puis soudain sa voix est montée d'un cran.

Vous avez dormi dans l'abri de nuit ? s'est-elle exclamée. Des têtes se sont levées, tournées vers elle.

Oui, l'abri de nuit, derrière la gare, a répondu une toute petite voix.

Deux hommes étaient assis au fond de la salle, buvant leur café, comme tous ces voyageurs dont le train était supprimé, ou en retard. Mais leurs visages n'étaient pas ceux de voyageurs en attente d'un train.

Elle a fait quelques commentaires d'un air navré, a englouti ce qu'autrefois on appelait un bolus, puis jeté un coup d'oeil au tableau d'affichage où son train n'était apparemment pas encore annoncé.

Alors elle s'est levée, a fouillé dans son sac pour en sortir un portefeuille et d'un geste théâtral, coller un billet dans la main de Serge (il s'appelait Serge), celui qui avait dormi dans l'abri de nuit derrière la gare, au vu et au su de tout le monde, désormais.

Puis, se tournant vers l'autre homme, elle a lancé à voix bien haute : vous aussi, vous êtes SDF ?

Elle a repris son portefeuille, mais Fernand (il s'appelait Fernand) n'a eu droit qu'à quelques pièces. Elle s'est excusée. Elle ne pouvait pas faire mieux.

Il a pris l'argent et soudain, a fondu en larmes.

Elle n'a pas paru déstabilisée. Posant sac et valise qu'elle s'apprêtait à reprendre, elle s'est penchée vers lui et l'a pris dans ses bras.

Et à son tour s'est mise à sangloter.

Tout le monde a ses petits malheurs, n'est-ce pas. Je ne comprenais pas tout. Elle parlait d'un ami atteint de la maladie d'Alzheimer et flanqué d'une épouse acariâtre, une vraie sorcière, mais - heureusement - Marjorie était là (elle s'appelait Marjorie) pour veiller sur lui. Puis, par je ne sais par quel enchaînement, elle en est revenue à son manque de cigarettes et les autres détails de son voyage, que je connaissais déjà.

Je pensais : elle a l'argent, ils ont le temps, après tout le deal n'est peut-être pas si mauvais...

J'ai un peu perdu le fil et ne l'ai retrouvé qu'au moment où elle s'est mise à leur parler de ses ondes positives. Elle ne pleurait plus, Fernand non plus, elle les a invités à prier avec elle, les yeux fermés. S'adressant au plafond du Panos, elle a supplié le Seigneur d'accorder sa protection à ces deux hommes qui visiblement, n'en attendaient pas tant.

Son train enfin annoncé a écourté la prière. Saisissant sa valise d'une main, sa canne de l'autre, elle leur a recommandé bien de penser à elle s'ils avaient encore des problèmes. Tout devrait s'arranger. Les ondes positives. Ou la ligne directe avec le Seigneur dans le plafond du Panos, et peut-être aussi dans celui de l'abri de nuit.

Serge est resté dans son coin, l'air triste, découragé. Fernand souriait. Peut-être un retour de foi, ou peut-être le soulagement après les larmes versées. Il a fait un signe de croix, s'est levé pour aller chercher un autre café.

J'ai pensé à cette phrase de Pierre Dac : « Donner avec ostentation, ce n'est pas très joli ; mais ne rien donner avec discrétion, ça ne vaut guère mieux ».

C'était un dimanche matin de trains en retard, de trains supprimés, à la gare de Namur.

 
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