Fictions

Une visite imprévue

 

Quand elle est remontée dans la chambre, Simone pleurait.

Je reposais tranquille dans mon cadre, sur la table de chevet, les joues roses, le regard franc et rieur. A l'arrière-plan, on apercevait un bout de plage, puis l'infinité de la mer.

Elle s'est littéralement jetée sur moi, m'a serrée contre elle et trempée de larmes. Heureusement, je suis protégée par un filtre plastifié - pas de verre, ont-ils dit à notre arrivée, risque de se blesser ! Ils avaient raison : à me serrer comme ça, elle aurait pu se couper et m'abîmer, aussi. Mon beau sourire fendu en deux.

J'aurais voulu comprendre la raison de ses larmes. Quand elle est descendue dans le réfectoire, à l'heure du goûter, rien ne laissait présager tant de désespoir. Elle semblait calme – triste mais calme, comme elle l'est depuis son arrivée ici, où seules mes visites semblent lui procurer du plaisir. Je veux dire : les visites de mon double humain.

 

La porte s'est ouverte à la volée pour laisser entrer Edna. Elle a beau être presque pliée deux, elle marche comme si elle partait au combat. Comme à son habitude, elle n'a pas frappé à la porte, n'a pas demandé la permission de s'asseoir, s'est affalée sur le lit, sans même ôter ses chaussures. Elle est comme ça, Edna. Grande gueule. Mauvaises manières. Simone l'adore, va savoir pourquoi.

- Allez Simone, elle a lancé, on va pas se laisser faire.

- Désolée, a bredouillé Simone, ça coule tout seul...

- Mais c'est très bien, les larmes, c'est bon contre la sécheresse de la cornée. Si seulement je pouvais pleurer. Alors vas-y. Verse tout. Après, on va parler.

 

Peu à peu Simone s'est calmée, a relâché son étreinte puis m'a reposée, avec précautions, sur mon socle en bois.

- C'est ta fille, hein ? a dit Edna en me jetant un coup d'oeil.

Simone a hoché la tête.

- Là elle avait quoi... vingt ans ? Trente ? Je l'ai croisée dimanche dernier, elle a bien vieilli, dis donc.

- Dieu sait quand je la reverrai, a marmonné Simone, et quelques larmes retardataires ont perlé à ses yeux.

- Dimanche, dit Edna, tu vas la revoir dimanche.

- Mais... commença Simone.

Edna poussa vers elle un journal qu'elle avait apporté : regarde.

Simone plissa les yeux pour lire le titre sans lunettes, puis les leva vers sa visiteuse. Interrogateurs. En grandes lettres, l'article annonçait « Emeutes dans les prisons italiennes contre la suppression des visites ».

- Mais on n'est pas des prisonnières, soupira Simone.

- Ah bon ? Tu crois ?

- Je veux dire : on n'a pas leur force. On n'a pas leur colère...

- Ah bon ? Tu crois ? répéta Edna.

 

Ce soir-là, Simone m'a soulevée et emmenée avec elle dans le réfectoire. C'est comme ça que je peux témoigner des incroyables événements qui ont sécoué le Home des Alouettes. Le Mouroir aux Alouettes, comme l'appelait Edna.

Lorsque le repas a été servi – un potage qui sentait bon les légumes en boîte – toustes, d'un même mouvement, ont saisi leur cuiller, mais au lieu de la tremper dans leur assiette, se sont mis à taper dessus. D'abord lentement – kling... kling.... – puis de plus en plus vite – kling kling kling – puis en variant le plaisir par un coup sur la table – kling tchak, kling kling tchak... Des personnes qui ne parvenaient plus à attraper une balle arrivaient soudain à suivre toutes les nuances du rythme imposé par Edna. Et certaines accompagnaient les coups d'un grand rire.

Au bout de quelques minutes, on a vu surgir le directeur, tout affolé.

- Mais qu'est-ce qui se passe ici ?

Edna s'est levée, très digne, bien que toujours courbée en deux, d'un seul geste de la main elle a ramené le silence, puis elle a fait face au directeur et d'une voix ferme elle lui a dit simplement : nous exigeons le maintien des visites.

- Voyons... a commencé le directeur.

Le virus. Les personnes ssensibles. La responsabilité. Les avis d'experts. Les consignes officielles. Tout y est passé. Edna est restée debout, sur ses jambes qui lui faisaient si mal, et quand il s'est arrêté de parler, elle a simplement répété, sans hausser le ton : nous exigeons le maintien des visites.

Et toustes ont repris en choeur, en s'accompagnant de coups de cuiller sur les tables : nous-exigeons-le-maintien-des-visites, nous-exigeons-le-maintien-des-visites...

*

 

C'est dimanche. Les visiteurs sont accueillis par l'équipe soignante, invités à se désinfecter les mains après avoir reçu un feuillet avec des recommandations.

Voici ma version humaine, avec des années et des kilos en plus. Edna avait raison : j'ai pris un coup de vieille. Je me vois m'approcher de Simone, d'abord timidement, lui toucher la main, puis l'épaule, et enfin la prendre dans les bras. Sans serrer trop fort parce qu'elle, elle n'est pas plastifiée, et qu'elle pourrait se briser.

Elles sont là, dans la chambre, assises sur le lit, sans parler, puis peu à peu des mots leur viennent, légers comme des nuages qui passent.

 

- Et comment ça se fait que la direction a changé d'avis ? demande mon double. J'ai reçu un mail m'informant que les visites sont interdites pendant deux semaines. Et tu m'as confirmé au téléphone...

- Oh, c'est une longue histoire... sourit Simone, qui n'a toujours pas lâché la main de sa fille. Il faudrait que je te parle de prisons, d'Italie... En tout cas, c'est grâce à Edna.

- Edna ? Ah tiens, je l'ai vue dans le salon, en train de lire un magazine. On dirait qu'elle n'a pas reçu de visite aujourd'hui.

- C'est normal, dit Simone. Depuis que je suis ici, personne n'est jamais venu la voir.

 

Mis à jour (Jeudi, 12 Mars 2020 12:22)

 

Retraite

L'enveloppe bleue est arrivée le lundi matin, avec son cachet officiel. Elle connaissait la date où elle la recevrait, puisqu'elle situait précisément le début du compte à rebours, comme un fumeur repenti se souvient à la minute près du moment de sa dernière cigarette. Elle en devinait aussi le contenu. Elle la prit du bout des doigts et la posa sur la table du petit-déjeuner. Lucas lui lança un regard interrogateur, mais d'un geste de la main elle lui indiqua qu'elle n'avait pas l'intention de l'ouvrir immédiatement.

Elle connaissait la règle. Elle ne pouvait pas dire qu'elle était prise en traître. Lorsqu'elle avait décidé, dix ans auparavant, d'être à charge de la collectivité, elle savait qu'il y aurait une limite. À son âge, en pleine possession de ses moyens et avec encore de belles perspectives de promotion, elle avait soudain tout lâché. Elle estimait avoir à peine vu grandir ses filles, et totalement loupé ses petits-enfants. Elle n'allait pas rater aussi les arrière-petits-enfants, car malgré son insolente santé, elle n'était pas sûre de pouvoir profiter pleinement de la génération d'après.

Tu vas être en retard, dit-elle à Lucas qui prenait tout son temps pour boire son café. Il avait déjà échappé à deux vagues de licenciements, ses compétences pointues le protégeaient mais son manque de ponctualité finirait par lui jouer des tours. Et ils auraient bien besoin de son salaire, bientôt l'unique revenu de la famille. La perspective de dépendre de lui déplaisait à Léa, mais elle ne voyait pas d'autre issue. Ses dix années de retraite étaient terminées, dans un mois elle n'aurait plus droit à rien. Pire, si elle ne se présentait pas à l'hôpital pour sa piqûre finale, elle devrait rentrer dans la clandestinité. C'était là précisément le contenu de l'enveloppe : la date et l'heure du dernier rendez-vous.

Lucas était d'accord. Du moins, dix ans auparavant, quand on avait fêté son septantième anniversaire à elle et qu'elle avait annoncé, aux invités médusés, qu'elle mettait fin à sa carrière, il l'avait soutenue. À mesure que l'échéance se rapprochait, il semblait plus hésitant. Ils en parlaient moins souvent et ces derniers temps, plus du tout. Un soir au coin du feu, elle le lui avait dit : je n'irai pas. Il avait détourné les yeux vers les flammes puis changé de sujet.

Elle aurait voulu lui dire qu'elle s'était renseignée, qu'elle avait même pris contact avec l'un de ces groupes rebelles, ces Panthères Grises qui terrorisaient les jeunes dans les cités et dont les méfaits faisaient les délires et les délices des médias. Bien qu'interdit à la radio nationale, leur rap faisait un tabac : « Décéder ou dissider, à toi de décider ! » La société se protégeait comme elle pouvait. Des rafles régulières dans les parcs ou les transports en commun avaient permis de mettre hors d'état de nuire quelques dizaines de ces parasites ; mais on savait que, comme dans la chanson, à chaque rebelle qui tombe un ami sort de l'ombre à sa place. Des rondes citoyennes traquaient les illégaux et n'hésitaient pas à dénoncer les complices qui leur venaient en aide. Certains hypermarchés interdisaient désormais l'entrée à tout senior non muni de son carnet de travail. Comment manger ? Où dormir ? Léa savait tout cela, et maintenant que l'échéance était là, dans cette enveloppe posée sur la table, elle n'était plus aussi sûre de pouvoir compter sur Lucas.

Pourtant, tout en elle s'obstinait : je n'irai pas.

Lorsque Lucas fut parti, elle s'assit à la table encore encombrée des restes du petit-déjeuner. L'automne était exceptionnellement doux, l'arbre qui se balançait derrière la fenêtre hésitait à se débarrasser de ses feuilles ; mais il suffirait d'une seule journée venteuse pour le mettre à nu. Elle s'en rendait compte seulement maintenant, tout au long de ces années, elle avait espéré un miracle : un changement politique, une révolution sociale, une catastrophe naturelle qui aurait bouleversé les règles du jeu. Parfois, elle perdait vraiment le contact avec la réalité, se gronda-t-elle ; impossible pour une société d'assumer ces gens qui s'entêtaient à vivre de plus en plus en plus longtemps. Dix ans de prise en charge, c'était déjà très généreux.

Elle se versa une autre tasse de café. Très mauvais, le café, pour sa tension ; cette mise en garde de son médecin la fit ricaner. D'un geste vengeur, elle remplit sa tasse à ras bord. Il lui avait aussi recommandé d'éviter les émotions trop fortes. Elle s'imaginait renvoyer à l'Office des Pensions l'enveloppe bleue, toujours fermée, accompagnée d'un petit mot : désolée, ma santé m'interdit de vous lire.

Son quatre-vingtième anniversaire avait été plus sombre, car même si personne n'en parlait, tout le monde savait. Chaque au revoir avait le goût d'un adieu. Les anciens collègues ne donnaient plus signe de vie, même les amis avaient cessé de téléphoner. Les enfants et petits-enfants avaient leurs propres soucis. Certains, sans doute, lui en voulaient pour ces dix années de folle liberté, dont eux-mêmes n'étaient pas sûrs de pouvoir profiter un jour. D'autres avaient simplement déjà pris congé d'elle, comme on fait son deuil après une dernière visite en soins palliatifs.

N'avait-elle donc élevé que des êtres soumis, des rampants, songea-t-elle même avec amertume. Pas de rebelles dans la famille ? Elle savait sa colère injuste ; elle-même n'avait rien fait pour retenir son père, au quinzième anniversaire de sa retraite – à l'époque, on avait droit à quinze années de répit, le pays était plus riche, les gens s'accrochaient moins à la vie. Elle l'avait accompagné à l'hôpital, lui avait tenu la main jusqu'à l'ultime soubresaut, au dernier moment il s'était tourné vers elle, avait souri et elle avait cru lire sur ses lèvres ces quelques mots : toi, tu n'iras pas. Je n'irai pas, confirma-t-elle à haute voix.

Elle se leva et débarrassa la table, avec une énergie retrouvée. Inutile de traîner, d'attendre la dernière minute. Elle songea à laisser un mot, mais renonça : toute chose qu'elle aurait pu écrire lui paraissait pompeuse, déplacée. Elle monta dans la chambre et jeta quelques affaires dans un sac à dos. Pas la peine de s'encombrer pour ce voyage. En redescendant, elle vérifia que la cuisine était bien rangée, puis ferma la porte et jeta la clé dans la boîte aux lettres.

À ce soir, avait dit Lucas en partant. C'était pas mal, comme dernier échange. Mieux en tout cas que : tu es folle, ne fais pas ça, mais est-ce que tu te rends compte… toutes choses qu'il lui aurait sans doute lancées, si elle lui en avait laissé l'occasion. Et il aurait sans doute terminé par le pire : et ma carrière, et la réputation des enfants, c'est toute la famille qui sera montrée du doigt, non, tu ne peux pas nous faire ça… Le genre de choses qu'on dit, quand on est à bout d'arguments, tellement risibles quand on songe à tout ce que les humains sont capables de se faire les uns aux autres.


Extrait du recueil "Déserteuses", Academia-L'Harmattan 2015

Mis à jour (Vendredi, 20 Décembre 2019 12:03)

 

Molenbêque-Plage


 

 

Qui aurait pu croire, quelques dizaines d'années plus tôt, que ce lieu deviendrait un jour the place to be, la commune désertée par les petits dealers et les candidats kamikazes aux noms exotiques, pour le plus grand profit d'honnêtes marchands d'armes et des filiales de la mafia russe ? Désormais, demandeurs d'asile économique franco-ucclois et réfugiés climatiques knokko-ostendais se retrouvaient ici aux côtés de fonctionnaires de la CEE, de CEO surpayés ou encore d'agents de la CIA reconnaissables à leurs lunettes solaires solidement plantées sur le nez, même durant les 300 jours d'averses nationales, rebaptisées « drache fédérale » sans que la situation en soit améliorée. Toutes et tous se donnaient rendez-vous là, à la station de métro Philippe-Moureaux, sortie par le côté droit, à la porte Françoise-Schepmans. Il suffisait alors de descendre le long du piétonnier Yvan-Mayeur pour arriver à la plage, avec ses nombreux lieux privatifs, brasseries, saunas, cabines de massage et plus si affinités. C'était luxueux et cher, avec ses toilettes qui, à 5 euros la séance, ne se préoccupaient manifestement pas de compétitivité.

Au fur et à mesure de la montée des eaux, des Flamands avaient racheté et rénové les maisons abandonnées par les djihadistes, leurs familles et leurs amis, fatigués de la traque médiatique. Le quartier était désormais devenu le symbole même d'une gentrification réussie, et certains le surnommaient déjà N-VK, pour « Nieuwe Vlaamse Kust ». Par bonheur, il suffisait d'imaginer la prononciation de ce nouveau nom dans les médias français pour dissuader les autorités d'adopter la modification. Officiellement, on en resterait donc à Molenbêque-Plage.

Le gouvernement flamand en exil s'était installé dans un bâtiment neuf de l'autre côté du canal, près de la station de métro si bien nommée Bons-Comptes-de-Flandre. Fidèle aux traditions familiales, Dirk De Wever avait refusé d'en prendre la présidence, préférant semer cailloux et chausse-trappes sous les pieds des ministres, y compris les malheureux de son propre parti, dont il ne cessait de critiquer sournoisement les décisions. Il faut dire que son père avait été contraint à la démission après le scandale de l'accord « Zand tegen tank », échange de chars de combat de qualité flamande contre des dizaines de millions de tonnes de sable saoudien, destinées à la arrêter la montée des mers – marché de dupes dans la mesure où, si les tanks avaient effectivement permis à la monarchie saoudienne de se maintenir au pouvoir, le sable n'avait pu qu'à peine retarder l'arrivée de la Mer du Nord jusqu'à la capitale. Ce qui n'empêchait pas le gouvernement en exil de se cramponner ses convictions climatosceptiques, persuadant sa population qu'il ne s'agissait de rien de plus que d'une grande, d'une très grande marée, qui finirait bien par se retirer, permettant aux réfugiés un retour dans leurs coquettes villas, au pied de leurs beffrois pour l'instant recouverts par des eaux chargées de fuel et de sacs en plastique, à l'aspect peu ragoûtant.

L'accès de Molenbêque-Plage était donc désormais réservé aux plus chanceux, mais la réputation du lieu était telle que l'habitude avait été prise de situer tout autre lieu de Belgique (ou ce qu'il en restait) par sa distance par rapport à la maison communale, entièrement reconstruite. Pour la Grand'Place, comptez 1400 mètres, ou une centaine de kilomètres jusqu'à la ville sous-marine de Bruges, appelée aussi la « Pompéi du Nord ».

 

Ce jour-là donc, le monde ébahi découvrait, en direct, l'opération policière de grande envergure qui se déroulait à quelques 7 km sud de Molenbêque-Plage, dans le quartier Armand-De-Decker, également appelé « la petite France ». Le plus souvent, les policiers étaient accueillis par une armada d'avocats, de comptables, de redoutables fiscalistes armés de leurs logiciels anti-impôts de la toute nouvelle génération, alors que les policiers, eux, n'avaient que d'antiques calculettes solaires pour se défendre. Le temps qu'ils frappent poliment à la porte, qu'on leur ouvre précautionneusement après avoir décortiqué leurs mandats de perquisition, les documents compromettants avaient eu tout le temps de partir en fumée dans les cheminées de marbre et de disparaître dans un nuage informatique à l'empreinte écologique vingt fois supérieure aux normes autorisées.

Apparaissant sur tous les écrans, la ministre-présidente déclarait gravement que la lutte contre la fraude fiscale était désormais une priorité régionale et que les services spéciaux avaient le droit de fouiller jusqu'aux poches et aux caleçons des mauvais payeurs pour prévenir leurs méfaits, dont la nocivité pour le vivre-ensemble n'était plus à démontrer. En entendant ces mots, quelques baigneurs de Molenbêque-Plage furent pris de tels tremblements que la piscine se transforma instantanément en une sorte de jacuzzi, agité de tourbillons d'angoisse. Mais les vagues se calmèrent rapidement, chacun se souvenant de la vanité de ces annonces quasiment annuelles, liées à la découverte tout aussi régulière du gouffre budgétaire ; une fois encore, ce ne serait pas aux heureux habitants de Molenbêque-Plage de le combler.

Pourtant, cette fois, les policiers semblaient déterminés, et au moment où ils s'apprêtaient à défoncer l'une des portes cossues d'une maison de maître en style Horta reconstitué, avec vue sur mer...

 

... A ce moment-là, mon réveil se met à sonner.

Je grimace en voyant l'heure, et plus encore en prenant conscience de la date. C'est aujoud'hui que je dois remettre mon texte pour l'Union des Prospectivistes de la Jeunesse Bruxelloise (UPJB) sur le thème « Imagine ta ville à l'orée du XXIIe siècle ». Et je n'ai pas la moindre idée de ce que je vais pouvoir raconter de sensé sur cette ville de fous.


(paru dans Points Critiques, mai 2016)

 

Peut-on encore aimer la mer ?

Peut-on encore aimer la mer... ?
Me voilà assise sur cette plage surpeuplée, par un jour de grande chaleur ; mais face aux vagues, je suis, j'ai toujours été, seule au monde. Ce jour-là, pourtant, je la regarde d'un autre oeil...
Comment aimer encore cette étendue grise, frissonnante d'écume, aux reflets argentés lorsque le soleil baisse ? Même si ce n'est pas elle qui renverse, avale, rejette, mais sa petite soeur du sud, plus chaude, plus bleue, en apparence plus calme.
Comment voir la mer désormais autrement que comme un grand cimetière, ou pire une belle meurtrière par indifférence, ne cessant de provoquer la mort sans intention de la donner ?
Certes les cimetières aussi sont des lieux de fraîcheur, de quiétude, d'apaisement parfois lorsqu'on s'y promène, sans intention précise ni chagrin particulier.
Mais dans les cimetières, les corps reposent en paix ; ils ont chacun leur nom, leur place, ils ont été lavés, habillés, une main douce, ou au moins amicale, en tout cas rarement hostile, leur a fermé les yeux. Ils sont allongés sur le dos, les mains jointes, et même s'ils ont vécu les pires souffrances, d'autres mains, expertes, les ont effacées de leur visage. Ils n'ont pas été ballottés au gré des vagues et des courants, pour finir par échouer, gonflés d'eau et de désespoir, sur une plage pleine de touristes, comme celle que j'observe en ce moment.
Peut-on encore aimer la mer... ?

 

(Bredene, 22 juillet 2019)

 

Gardien de nuit

Le plage était déserte, la mer hoquetait en répandant des langues de pétrole, le vent soulevait des nuées de mouettes en colère, et moi-même je ne me sentais pas trop bien.

Assis sur une éminence herbeuse à l'entrée des dunes, je frissonnais malgré ma toque de fourrure et ma veste molletonnée, arborant la médaille que m'avait décernée la Société Publique des Heures et Saisons, pour trente ans de bons et loyaux services. Moins d'un mois après la cérémonie, je recevais par la poste l'avis de ma nouvelle affectation, ce coin désolé dans l'axe des tempêtes, delaissé des touristes et des amoureux. « La planque ! » s'étaient exclamés des collègues envieux, obligés de patrouiller sur des lignes de front ou dans l'enfer des villes. Ici, pas de petit chef pointilleux qui chronomètre vos performances – « 18 secondes de moins qu'hier, vous avez une explication ? », pas de passant moqueur pour vous lancer : « Gardien de nuit ? Intéressant, comme métier ! Et vous gardez quoi, au juste ? » La nuit, bien sûr, je garde la nuit !

Moi, je n'ai jamais voulu de planque ; j'aimais mon métrier, je me nourrissais du chaos des villes, du danger qui peut surgir à tout instant, de n'importe où ; j'aimais veiller sur les lumières des boutiques, les sorties de théâtre, le comptoirs où la consolation coulait à flots ; j'aimais par-dessus tout protéger le sommeil des amants, repousser jusqu'à la limite de mes forces l'irruption de l'aube, la sale petite clarté qui soulève les paupières, desserre les étreintes et ne retient de la passion que les plaques de sueur et des draps froissés. J'aimais ce métier, jusqu'à la déraison, à en négliger mon avenir, oublier tout plan de carrière et renoncer à ces femmes diurnes que je me contentais d'aimer par contumace, sur mon lit pliant, blotti dans les couvertures et transi d'espoir.

Et me voilà moi, le grand professionnel, exilé dans la plus lointaine périphérie, guettant sans bouger cet instant magique où mon oeil exercé distinguera, avant tout le monde – si du moins il y avait quelqu'un - la limite entre ciel et mer et où je pourrai me lever, la conscience tranquille, le devoir accompli, encore une nuit de sauvée, retour à la cabane, à mon tour de rêver et d'avoir peur.

 

La plage était déserte, et je ne percevais pas le moindre frémissement de nature humaine ; pourtant je savais qu'il allait venir, apparaître d'un moment à l'autre, celui par qui le maheur arrive. Je l'imaginais surgissant de la mer, grand jeune homme à la démarche légère, vêtu d'une cape noire lui donnant l'allure d'un oiseau de proie. Je l'attendais, les yeux grands ouverts, la gorge sèche que ne parvenait pas à humecter le gros rouge de la bouteille plantée dans le sable à côté de moi.

C'était aussi l'heure difficile, entre baleine et cachalot, où l'angoissé s'éveille en sursaut et le solitaire reprend désespoir. Et c'est alors que mon oreille entraînée repéra le bruit, un glissement furtif qui venait des dunes, grains de sable remués sans intervention du vent. Tendu, immobile, j'attendais, déçu par cette ruse, cette façon d'arriver par derrière plutôt que vent debout, à l'avant d'un drakkar ou sur la pointe d'un tsunami ravageur. Le bruissement s'arrêta, j'entendis la voix de mon bourreau.

- C'est vous, le gardien ?

- C'est vous, le voleur ?  répondis-je en me retournant brusquement, car je pratique plusieurs arts martiaux, dont l'ironie.

Je l'attendais depuis le début de cette nuit, je l'avais imaginé de toutes formes et sous tous les accoutrements, pourtant je fus surpris de le découvrir si banal. Il ne ressemblait en rien au héros maléfique de mon imagination ; plutôt trapu, en costume cravate et chaussures vernies, il retenait d'une main un chapeau ridicule tandis qu'il me tendait l'autre, l'avant-bras coincé par un attaché-case. Cette façon de tendre la main à celui que l'on vient achever, voilà qui révélait la médiocrité du personnage. Je ne bronchai pas. Il rentra son geste dans sa malette, dont il tira aussitôt une liasse de papiers, auxquels je me gardai d'accorder la moindre attention.

- Il s'agit d'un changement de propriétaire, m'annonça-t-il.

- La propriété, c'ets le vol, lançai-je à tout hasard.

Il restait debout, ses souliers vernis enfoncés dans le sable, les papiers à la main et l'air quelque peu désemparé, si bien que je finis par le prendre en pitié et l'invitai à s'asseoir et à boire à ma bouteille, ce qu'il accepta avec soulagement. Mon gros rouge dut lui gratter la gorge. Il toussa, s'essuya la bouche avec le dos de la main que je n'avais pas voulu saisir, et avec un soupir, se laissa tomber à côté de moi.

- Vous savez, ça ne m'amuse pas non plus, me confia-t-il. Nous deux, perdus dans une infinité de sable, de mouettes et d'eau, voilà qui créait une certaine intimité, renforcée par le sentiment de fraternité que procure le mauvais vin.

- Je vais être franc : je ne crois pas que le nouveau propriétaire voudra vous garder. Dommage, vous êtes plutôt sympathique, lâcha-t-il en portant à nouveau le goulot à ses lèvres. Nous bûmes en silence, et ce fut lui qui remarqua soudain.

- Tiens, le ciel s'éclaircit.

- Et que compte-t-il en faire, de la nuit, le nouveau proprétaire ? m'enquis-je sans passion excessive.

Mon compagnon se raidit aussitôt, se tortillant sur son coin de dunes ; comme si je l'avais rappelé à l'ordre, du goulot au boulot, en quelques sorte.

- Oh vous savez, c'est comme dans toutes les privatisations : rationaliser, restructurer, peut-être même revendre ; les Japonais offrent un bon prix. En tout cas, plus question de tolérer ce gâchis : des nuits de sept, huit heures, voire dix ! Quelle folie !  s'emporta-t-il. Finie la fraternisation, le vin faisait manifestement son effet contraire.  

- Pensez à la concurrence ! A l'Europe de l'Est ! La Corée ! La Chine ! Vous croyez qu'ils se permettent des nuits de dix heures, les Coréens ?

Cette hypothèse absurde le fit glousser et il se mit à dessiner sur le sable des signes et des chiffres, destinés à me déniaiser, et que le vent dispersait aussitôt.

Constatant la vanité de ses efforts – trop dure, ma tête, trop vigoureux le vent- il leva vers moi des yeux froids d'expert : Le vent aussi, sans doute. On trouvera autre chose pour faire tourner les éoliennes.

- Qui, le vent ?

- Le vent aussi, et probablement le sable. Et la mer. Vous pouvez me dire à quoi ça sert, toute cette eau ? Il va falloir trancher dans le vif. Supprimer tous les phénomènes inutiles.

Je lui lançai un regard de biais, dans l'aube naissante, et je me sentis rangé parmi ces phénomènes inutiles ; et pris d'une immense tendresse, un incroyable sentiment de solidarité et de réconfort pour mes congénères, car cette catégorie comprenait un nombre de choses et de gens qui dépassait largement le vent, le sable, la mer et moi.

La clarté se faisait plus insistante ; je fermai les yeux, pressant de toutes mes forces mes paupières, comme pour y enfermer quelques lambeaux d'obscurité dont jaurais désormais la charge, moi, le dernier gardien de la toute dernière nuit, pour un musée futur, une école clandestine, ou pour moi seul, au fon de ma tanière, sur mon lit pliant, protégé par plusieurs couches de couvertures, là où je retrouvais mes amours, mes chagrins, mes regrets.

Je me redresai, ramassai la bouteille et sans ouvrir les yeux, titubai jusqu'à ma cabane.

 

(Avril 1990- Mars 2015)

 
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