Fictions

Un brin de résistance

Chaque année, c'était pareil.

Alors qu'avril avançait à grands pas vers sa fin, qu'un soleil poussif faisait éclater les bourgeons en bébés feuilles d'un vert tendre, que jacinthes et jonquilles couvraient les paysages de bleu et de jaune, une petite plante d'aspect plutôt timide attirait sur elle tous les regards et la majorité des portefeuilles. Eh oui, le convallaria majalis, avec ses clochettes blanches et ses minuscules baies rouges, symbole de bonheur et de paresse révolutionnaire, bref, en un mot, le muguet, écrasait toutes les autres plantes, avec plus qu'un brin d'arrogance.

Mais voilà qu'en cette année 2017, le modeste végétal prenait une nouvelle signification : celle de la résistance à un gouvernement néo-libéral qui, non content de faire sauter l'index et de réduire le remboursement sur les sprays nasaux, était à la recherche de nouvelles économies en complotant dans les coins pour supprimer un jour de congé légal. Car qui dit congé dit bras croisés, flemmardise et perte incommensurable pour le PIB ! Et bien sûr, en pole-position dans le collimateur, il y avait le 1er mai, cette Fête du Travail désormais réduite à une simple journée improductive.

Or, il en allait de la prospérité de la nation ! Il fallait certes, pour faire passer la pilule, trouver un objectif d'apparence sociale – la France avait bien supprimé le congé de Pentecôte sous prétexte de financer la dépendance des vieux. Entre la famine en Afrique, Viva for Life, le rachat d'Eden Hazard par un club belge, ou encore la caisse de chômage des ex-députés (biffez les mentions inutiles), les bonnes actions à mettre en avant ne manquaient pas. Outre le bénéfice financier, on pouvait espérer mettre fin du même coup à la célébration de souvenirs désagréables de grèves, de manifestations, d'acquis-conquis auxquels s'accrochaient encore quelques prolétaires incapables de rentrer dans la modernité. L'idée venait de la N-VA, soutenue par le VLD, le CD&V n'était pas chaud mais soulagé d'échapper à la suppression d'une fête chrétienne et le MR, comme d'habitude, était prêt à s'aligner, malgré le déchirement que constituerait le renoncement au défilé annuel à Jodoigne.

Mais voilà, le projet avait fuité, se retrouvant dans les dernières révélations de Wikileaks qui avait publié cet échange entre Bart De Wever et Charles Michel : « Je calme Theo, tu me donnes le 1er mai. - Peeters ne voudra jamais. - Peeters, je m'en charge. Ce sera le 1er mai ou Noël. Tu vas voir comment il va devenir flexible ». (Pour la commodité de lecture, nous avons traduit l'échange qui s'est évidemment déroulé en flamand, et coupé quelques insultes qui dépareraient dans une revue sérieuse).

A l'époque des réseaux sociaux, comment imaginer que le secret des négociations puisse être gardé ? L'information se répandit comme une traînée de pollen au vent. Les formes de résistance s'étant elles aussi adaptées – à l'exemple des pétitions facebookées – il fallait trouver un symbole pour la défense du Premier Mai. Quoi de plus adéquat que les gentilles clochettes, toujours en vente libre malgré leurs vertus toxiques qui avaient déjà réussi à venir à bout de plus d'un chat récalcitrant ? Immédiatement, le muguet se mit à fleurir un peu partout : qui à la boutonnière, qui dans les cheveux, en collier, en boucles d'oreilles, en piercing, derrière le pare-brise des voitures. D'aucuns allaient jusqu'à l'arborer à l'école, au guichet des services publics, sur les plateaux de télévision. Le « lily challenge » envahissait Twitter et Facebook, chacun agrémentait sa photo de profil d'un petit brin. C'en était trop !

Le gouvernement décida de sévir. Passe encore que l'on préfère le rouge au brun et la paresse à l'effort, la liberté d'opinion était un bien sacré, mais il n'était pas question de tolérer le prosélytisme ! Le port ostentatoire du muguet était désormais passible d'une de ces fameuses sanctions adminsitratives communales, faute de place dans les cours d'assises.

Cependant, en ce premier mai, n'importe quel journaliste un peu curieux ne pouvait manquer de croiser l'un ou l'autre dissident, comme on le découvrit le soir, à la télé, les visages des contrevenants étant bien sûr floutés et leurs noms anonymisés, la caméra zoomant sur le petit brin impertinent.

« Voyons, Madame... je vois que vous portez du muguet ? Quel en est le sens ?

- Eh bien, je trouve que c'est joli, avec du blanc, du vert, du rouge... comme le drapeau italien, vous voyez.

- Ah moi, c'est parce que ça sent bon.

- Pourquoi je le porte ? Blanc et vert, c'est trop cool avec la couleur de mes chaussettes.

- Eh bien moi, c'est juste une façon de rappeler qu'on est le premier mai, souvenir déjà lointain des luttes des...

Mais cette personne n'eut pas le temps de terminer sa phrase, car c'était justement l'heure de la pause publicitaire. Quel dommage : les générations futures ne pourront pas découvrir, même en podcast, de quoi le premier mai fut le nom.

 

The Refugee, Saison 1

 

Bienvenue. Welcome. Bienvenida...

La banderole se balançait au vent, à l'entrée du port, souhaitant la bienvenue en dix-sept langues, des plus courantes aux plus rares, selon les origines des candidats.

C'était là une attention touchante pour tous ceux, toutes celles qui avaient passé avec succès la première épreuve. Et qui avaient bien besoin de ce réconfort avant les suivantes, dont la nature leur était totalement inconnue.

En s'inscrivant sur le site refugee.com, on s'engageait à accepter des conditions qu'on n'avait guère le temps de lire, et dont l'article principal stipulait que les organisateurs déclinaient toute responsabilité pour les éventuels incidents, accidents et autres échecs qui émailleraient le parcours d'obstacles. Tout ce que les candidats savaient, c'est qu'il s'agissait d'une nouvelle politique sur laquelle l'Union européenne avait réussi à se mettre d'accord après que la convention avec la Turquie lui avait claqué entre les doigts.

L'idée avait germé dans le cerveau d'un Secrétaire d'Etat à l'Immigration et aux Jeux de Hasard, qui avait eu l'illumination de réunir ses deux compétences. Et si on en faisait un jeu... ? avait-il lancé lors d'une réunion particulièrement arrosée, où le point « réfugiés » figurait dans les « divers », entre la température de conservation de la tarte au riz et la courbure des concombres. Génial ! s'était écrié l'un ou l'autre collègue, et les autres, surtout pressés de regagner leur lit, avaient renchéri : mais oui, pourquoi pas ? N'est-ce pas une manière de ne garder que les meilleurs ?

Certes - l'auteur de la proposition l'admettait lui-même - le passage des épreuves réclamait, à côté de multiples compétences, une bonne dose de chance. Mais la vie elle-même n'était-elle pas un mélange arbitraire d'efforts personnels et de bonne fortune ? Regardez-moi, disait-il à des interlocuteurs quelquefois sceptiques : pensez-vous vraiment que je sois arrivé là où je suis par mon seul mérite... ? Vous voyez bien.

Dès l'épisode-pilote, les avantages de la méthode avaient sauté aux yeux – ainsi que quelques effets secondaires indésirables mais finalement de peu de poids dans le décompte final. C'en était donc fini d'écouter ces fugitifs, leurs histoires, souvent éprouvantes, de vérifier leur réalité, de tenter de les piéger sur un nom de village, une date, une forme de torture qui ne correspondait pas exactement aux traces laissées sur leur corps. Fini de tenter de déceler à la loupe les faux papiers, les fausses persécutions, les tricheries sur l'âge, le degré de parenté et autres carabistouilles. Désormais, il suffisait de désigner, de manière parfaitement objective, les plus méritants, les plus doués, capables de se qualifier à chaque étape aux dépens de la concurrence.

A la fin, un classement rigoureux offrait une série d'avantages selon la place obtenue. Le vainqueur avait le droit de choisir son pays d'accueil, et même la ville, l'appartement, l'emploi, et de faire venir jusqu'à cinq membres de sa famille. Les autres finalistes n'avaient droit qu'au choix du pays et à trois enfants mineurs. Et ainsi de suite, jusqu'aux derniers qualifiés qu'on envoyait pourrir tout seuls dans un coin perdu de Slovaquie ou un village flamand sous administration N-VA. Une fois le quota annuel atteint, les éliminés étaient impitoyablement ramenés de l'autre côté du Mur érigé en plein milieu de la Méditerranée, un ouvrage d'art dont le monde entier admirait l'exploit technique et la capacité à tenir les délais, au moment où la mise en fonction du RER bruxellois venait encore d'être retardée de cinq ans.

 

Une fois débarqués de leur frêle esquif, les survivants de la première épreuve, à forte valeur éliminatoire, car tous n'y survivaient pas, étaient donc pris en charge, nourris, désaltérés et conduits vers des douches installées en hâte sur les quais. Des médecins, des psychologues et des coiffeurs se tenaient à la disposition des candidats, dont certains étaient partis de chez eux depuis des mois, dès l'annonce de cette dernière chance qui leur serait donnée d'atteindre l'eldorado. Les enfants étaient pris en charge par des équipes de bénévoles de toutes provenances, dans un irrésistible élan humanitaire.

Les équipes de télévision filmaient vingt-quatre sur vingt-quatre, soucieuses de ne laisser échapper aucun moment de joie ou de découragement, aucune scène de séparation déchirante ou au contraire, de retrouvailles entre membres d'une même famille qui s'étaient mutuellement cru noyés. Il était possible de suivre les événements en temps réel sur les réseaux sociaux, puis le soir en prime-time à la télévision, un résumé des meilleurs moments. Quelques personnalités émergeaient déjà, et les agences de paris en ligne explosaient leur chiffre d'affaire en proposant de miser sur tel mineur non accompagné afghan, au visage d'ange et maniant parfaitement l'anglais, telle Soudanaise à la taille mannequin s'arrachant le voile en direct pour révéler une chevelure flamboyante, telle famille hongroise handicapée, certes, par ses racines roms, mais pourvue d'adorables bambins dont un bébé né durant la traversée (et venir de Hongrie en Italie par voie maritime n'était pas le moindre de ses exploits).

Une fois lavés, rehydratés et sustentés, les plaies refermées et autres petits bobos soignés, les candides candidats étaient dirigés vers des tentes, répartis au hasard, pour être pris en mains par des coaches plus ou moins bienveillants qui devaient les préparer à l'épreuve suivante, à savoir...

 

 

(Ici, nous devons malheureusement nous arrêter, pour des raisons de confidentialité imposées par le niveau d'alerte 3 qui nous interdit de révéler publiquement la suite des épreuves. Mais dans un pays incapable de tenir secrètes les questions de l'examen de fin d'année primaire, les plus débrouillards n'auront aucun mal à se procurer les informations souhaitées. La souscription à un abonnement à Points Critiques est un plus. Bonne chance à toutes et tous !)


Texte paru dans Points Critiques

 

Molenbêque-Plage

Qui aurait pu croire, quelques dizaines d’années plus tôt, que ce lieu deviendrait un jour the place to be, la commune désertée par les petits dealers et les candidats kamikazes aux noms exotiques, pour le plus grand profit d’honnêtes marchands d’armes et des filiales de la mafia russe ? Désormais, demandeurs d’asile économique franco-ucclois et réfugiés climatiques knokko-ostendais se retrouvaient ici aux côtés de fonctionnaires de la CEE, de CEO surpayés ou encore d’agents de la CIA reconnaissables à leurs lunettes solaires solidement plantées sur le nez, même durant les 300 jours d’averses nationales, rebaptisées «  drache fédérale  » sans que la situation en soit améliorée. Toutes et tous se donnaient rendez-vous là, à la station de métro Philippe-Moureaux, sortie par le côté droit, à la porte Françoise-Schepmans. Il suffisait alors de descendre le long du piétonnier Yvan-Mayeur pour arriver à la plage, avec ses nombreux lieux privatifs, brasseries, saunas, cabines de massage et plus si affinités. C’était luxueux et cher, avec ses toilettes qui, à 5 euros la séance, ne se préoccupaient manifestement pas de compétitivité.

Au fur et à mesure de la montée des eaux, des Flamands avaient racheté et rénové les maisons abandonnées par les djihadistes, leurs familles et leurs amis, fatigués de la traque médiatique. Le quartier était désormais devenu le symbole même d’une gentrification réussie, et certains le surnommaient déjà N-VK, pour «  Nieuwe Vlaamse Kust  ». Par bonheur, il suffisait d’imaginer la prononciation de ce nouveau nom dans les médias français pour dissuader les autorités d’adopter la modification. Officiellement, on en resterait donc à Molenbêque-Plage.

Le gouvernement flamand en exil s’était installé dans un bâtiment neuf de l’autre côté du canal, près de la station de métro si bien nommée Bons-Comptes-de-Flandre. Fidèle aux traditions familiales, Dirk De Wever avait refusé d’en prendre la présidence, préférant semer cailloux et chausse-trappes sous les pieds des ministres, y compris les malheureux de son propre parti, dont il ne cessait de critiquer sournoisement les décisions. Il faut dire que son père avait été contraint à la démission après le scandale de l’accord «  Zand tegen tank  », échange de chars de combat de qualité flamande contre des dizaines de millions de tonnes de sable saoudien, destinées à arrêter la montée des mers – marché de dupes dans la mesure où, si les tanks avaient effectivement permis à la monarchie saoudienne de se maintenir au pouvoir, le sable n’avait pu qu’à peine retarder l’arrivée de la mer du Nord jusqu’à la capitale. Ce qui n’empêchait pas le gouvernement en exil de se cramponner à ses convictions climatosceptiques, persuadant sa population qu’il ne s’agissait de rien de plus que d’une grande, d’une très grande marée, qui finirait bien par se retirer, permettant aux réfugiés un retour dans leurs coquettes villas, au pied de leurs beffrois pour l’instant recouverts par des eaux chargées de fuel et de sacs en plastique, à l’aspect peu ragoûtant.

L’accès de Molenbêque-Plage était donc désormais réservé aux plus chanceux, mais la réputation du lieu était telle que l’habitude avait été prise de situer tout autre lieu de Belgique (ou ce qu’il en restait) par sa distance par rapport à la maison communale, entièrement reconstruite. Pour la Grand-Place, comptez 1400 mètres, ou une centaine de kilomètres jusqu’à la ville sous-marine de Bruges, appelée aussi la «  Pompéi du Nord  ».

Ce jour-là donc, le monde ébahi découvrait, en direct, l’opération policière de grande envergure qui se déroulait à quelques 7 km au sud de Molenbêque-Plage, dans le quartier Armand-De-Decker, également appelé «  la petite France  ». Le plus souvent, les policiers étaient accueillis par une armada d’avocats, de comptables, de redoutables fiscalistes armés de leurs logiciels anti-impôts de la toute nouvelle génération, alors que les policiers, eux, n’avaient que d’antiques calculettes solaires pour se défendre. Le temps qu’ils frappent poliment à la porte, qu’on leur ouvre précautionneusement après avoir décortiqué leurs mandats de perquisition, les documents compromettants avaient eu tout le temps de partir en fumée dans les cheminées de marbre et de disparaître dans un nuage informatique à l’empreinte écologique vingt fois supérieure aux normes autorisées.

Apparaissant sur tous les écrans, la ministre-présidente déclarait gravement que la lutte contre la fraude fiscale était désormais une priorité régionale et que les services spéciaux avaient le droit de fouiller jusqu’aux poches et aux caleçons des mauvais payeurs pour prévenir leurs méfaits, dont la nocivité pour le vivre-ensemble n’était plus à démontrer. En entendant ces mots, quelques baigneurs de Molenbêque-Plage furent pris de tels tremblements que la piscine se transforma instantanément en une sorte de jacuzzi, agité de tourbillons d’angoisse. Mais les vagues se calmèrent rapidement, chacun se souvenant de la vanité de ces annonces quasiment annuelles, liées à la découverte tout aussi régulière du gouffre budgétaire ; une fois encore, ce ne serait pas aux heureux habitants de Molenbêque-Plage de le combler.

Pourtant, cette fois, les policiers semblaient déterminés, et au moment où ils s’apprêtaient à défoncer l’une des portes cossues d’une maison de maître en style Horta reconstitué, avec vue sur mer...

... A ce moment-là, mon réveil se met à sonner.

Je grimace en voyant l’heure, et plus encore en prenant conscience de la date. C’est aujourd’hui que je dois remettre mon texte pour l’Union des Prospectivistes de la Jeunesse Bruxelloise (UPJB) sur le thème «  Imagine ta ville à l’orée du XXIIe siècle  ». Et je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais pouvoir raconter de sensé sur cette ville de fous.

(Nouvelle parue dans Points Critiques, mai 2016)

 

Exil

Autrefois, bien avant le triomphe du Parti de la Liberté qui a fini par provoquer notre fuite, j'avais appris comment nous les avons accueillis, ceux-là même chez qui maintenant nous demandons asile. Je pouvais donc craindre le pire. Seule, je ne serais d'ailleurs pas partie. Les images de frêles esquifs chavirés dans la tempête, de corps épuisés échouant sur des sables inconnus et de camps de rétention gardés par des chiens – images généreusement diffusées par nos télévisions nationales – suffisaient à en dissuader plus d'un. Et après tout, si on se tenait tranquille, si on évitait de parler dans les lieux publics, de fréquenter les cafés saturés de mouchards, de critiquer le Président et ses sbires, la vie pouvait être tout à fait supportable.

Mais il y avait Anna. Chez nous, je ne pouvais lui espérer aucun avenir : trop espiègle, trop rebelle, incapable de se couler dans le moule imposé par les nouvelles autorités. Elle semblait surdouée pour la natation, et rêvait de médailles olympiques ; mais comment l'imaginer, tout en haut du podium, au garde-à-vous à l'écoute de notre nouvel hymne national ou pire, en reprenant les sanglantes paroles ? J'ai donc pris deux valises, rassemblé nos maigres biens et grâce à un cousin depuis longtemps brouillé avec la loi, j'ai pu prendre contact avec des passeurs.

Je ne dirai rien de notre voyage, je préfère l'oublier et avec Anna, nous avons tacitement convenu de le taire. Elle a une vie à reconstruire, même si je sais que certaines douleurs ne s'effacent jamais vraiment. Peut-être voudra-t-elle en reparler un jour ; pour le moment, tout ce qui précède notre installation ici est renvoyé à un cauchemar lointain, dont nous nous sommes réveillées à temps pour ne pas sombrer.

 

Dès notre arrivée ici, j'ai compris à quel point ces gens étaient différents de ce qu'on en présentait chez nous. Au lieu de soldats casqués et de mitraillettes pointées dans les côtes, nous avions droit à une banderole de bienvenue ; dès notre entrée dans leurs eaux territoriales, des bateaux colorés nous attendaient pour nous amener à bon port. Nous étions accueillis dans notre propre langue – les réfugiés qui nous avaient précédés étaient les meilleurs éclaireurs pour notre nouvelle vie ; notre arrivée leur offrait un emploi. Nous recevions un appartement adapté à la dimension de notre famille et des services sociaux efficaces suivaient nos premiers pas hésitants dans notre nouvelle patrie. À part quelques vieux ronchons élevés dans d'anciennes habitudes de compétition et de méfiance, les voisins eux-mêmes nous aidaient de leur mieux. Ils se moquaient gentiment de nos traditions, de notre accent et de nos spécialités culinaires, mais ils finissaient par les apprécier et les partager. Nos bizarreries devenaient des modes, avant de se fondre complètement dans le paysage.

 

Aussi est-ce sans la moindre appréhension que je me rendis à la convocation de la directrice de l'école pour discuter de l'avenir de ma fille, comme elle me l'annonçait dans son petit mot, Anna n'avait eu aucun mal à maîtriser la langue locale et son nouvel environnement, et c'était elle, souvent, qui me servait de guide dans les ruelles les plus secrètes de la capitale.

La directrice avait le charme souriant des gens d'ici, cette décontraction que l'on ne trouve que dans les lieux où la coopération l'emporte sur la concurrence. Son bureau était petit mais convivial, avec un canapé à deux places et un fauteuil profond dans lequel je m'enfonçai à son invitation. Elle m'offrit une tasse de leur boisson locale à laquelle, je l'avoue, j'avais un peu de mal à m'habituer, mais mon désir d'intégration me fit ravaler ma grimace.

– Comment va Anna ? me demanda-t-elle après avoir posé deux tasses sur la table basse. Anna allait bien. Très bien même.

– Je suis heureuse de l'entendre. C'est une élève modèle. Parfois, je voudrais que ma fille soit comme elle…

Elle plongea ses lèvres dans le liquide brûlant sans me quitter des yeux.

– Nous avons juste un petit souci. Rien de grave, rassurez-vous.

Anne ne m'avait parlé de rien. Apparemment, tout se passait bien, avec ses profs comme avec ses camarades.

– C'est pour la piscine, me dit la directrice. Elle parlait lentement, en détachant les syllabes. Elle savait que je maîtrisais la langue beaucoup moins bien que ma fille.

Bien que cela ne parût pas vraiment redoutable, je sentis un nœud dans mon estomac : le nœud de qui ignore les codes locaux, comme si le terme « piscine » contenait un explosif inconnu, qui pouvait à tout moment me péter à la figure.

– Elle adore nager, dis-je un peu bêtement.

– Oh oui, m'interrompit-elle en riant. Une vraie future championne. Si elle n'était pas aussi forte en maths, je l'encouragerais bien à se préparer pour les prochains Jeux olympiques.

J'aurais souri s'il n'y avait cette montée d'angoisse.

– En réalité, il s'agit d'autre chose. C'est… un peu délicat.

J'attendais. Elle buvait par petites gorgées.

– Vous comprenez, il ne s'agit nullement pour nous de discuter de ses convictions, ni des vôtres. Quand elle sera adulte, elle choisira librement, nous sommes libres dans ce pays. Mais c'est encore une enfant…

Chaque jour, je découvrais un nouveau changement chez ma fille : comme un trait d'enfance qui avait fondu pendant la nuit pour être remplacé par un attribut de femme. De la même façon, je voyais disparaître la sympathie dans les yeux de la directrice, pour y lire d'abord de l'embarras, puis comme un début d'hostilité.

– C'est son maillot, lâcha-t-elle enfin.

Nous y voilà.

Je l'avais évoqué avec Anna. L'adolescence venant, elle se sentait un peu mal à l'aise avec ce corps en pleine transformation. Ses camarades de classe, débarrassées des religions et autres pruderies depuis au moins deux générations, semblaient vivre cette métamorphose avec une espèce de joie saine, et même si j'en étais moi-même troublée dans mes habitudes, j'étais prête à laisser Anna s'aligner sur leur mode de vie, si elle le souhaitait. Ce qu'elle faisait dans beaucoup de domaines et je l'y encourageais – mais en matière vestimentaire, elle avait encore du mal.

– Comprenez-moi, disait la directrice. Personnellement, je crois qu'il faut laisser à chacune son propre rythme, et je suis sûre qu'Anna, comme les autres, nous rejoindra à long terme. Malheureusement, le Conseil de participation de notre école a pris une décision et je dois m'y tenir. Et après tout – sa voix montait et son regard tournait à la glace – il s'agit de nos valeurs les plus fondamentales.

Je me taisais, les mots me manquaient dans ma langue d'accueil. Peut-être m'auraient-ils manqué tout autant dans ma langue maternelle. Elle devina mon embarras et se radoucit.

– Je sais que c'est difficile à comprendre pour vous, qui venez d'un pays où les hommes et les femmes sont encore séparés, travaillent dans des secteurs différents, gagnent des salaires différents et marquent encore cette différence par un tas de symboles un peu absurdes, comme la longueur des cheveux, le port d'un vêtement ou la hauteur des talons des chaussures… Et ont même, me suis-je laissé dire, des toilettes distinctes ! ajouta-t-elle avec un petit rire soulignant l'absurdité de cette coutume. Mais chez nous, l'égalité entre garçons et filles est une valeur sacrée. La plus sacrée d'entre toutes, peut-être.

Elle s'arrêta en me regardant comme si elle voulait vérifier que j'étais toujours en vie. Il est vrai que j'avais fermé les yeux, le nœud dans mon estomac devenant de plus en plus douloureux.

– Cela peut vous sembler ridicule, excessif, pinailleur… mais voilà, certains craignent que nos valeurs ne soient menacées. Aussi, nous avons décidé de ne plus tolérer tous ces petits signes de différence, ni dans nos piscines, ni ailleurs. Votre fille porte un maillot au lieu d'un slip de bain, comme tous les enfants. Cela pose question. Je ne vous cacherai pas que certains parents se sont plaints. Je dois en tenir compte.

Devant mon silence, elle se demandait si j'avais bien compris.

– Je sais que c'est gênant à dire, mas je vais être très claire : si les garçons nagent torse nu, vous devez comprendre que nous ne pouvons tolérer que les filles, et votre fille en particulier, se couvrent la poitrine.

Comment lui expliquer que ce n'était pas possible, que chez nous, les seins sont réservés au mari, au compagnon ou à la compagne, mais certainement pas au public, et que les plus audacieuses se contentent de montrer leur nombril ?

– Peut-être qu'un bikini… tentai-je. On en avait ramené de chez nous. Je n'étais même pas sûre de pouvoir convaincre Anna, mais je pouvais essayer.

– Je regrette. À la piscine, c'est un slip de bain ou rien. Écoutez, nous voulons vraiment garder Anna dans notre école. Elle a de l'avenir. Vous n'allez pas lui gâcher sa jeunesse…

Elle voulait m'aider. Elle se pencha vers moi et baissa la voix, bien qu'il n'y eut personne d'autre dans la pièce.

– Peut-être a-t-elle un problème ? Une… malformation ? Une tache gênante… ? Non ? fit-elle, déçue. Dans ce cas…

Elle se redressa.

– Dans ce cas, si elle ne s'adapte pas à nos coutumes, je ne vois pas d'autre solution que de la dispenser de piscine. Il y aura bien un médecin qui lui fournira un certificat médical…

– Non. Ma fille aime nager. On ne peut pas…

– Écoutez, je pense que je vous ai tout expliqué. Vous avez un mois. Si après ce délai, votre fille essaie d'entrer à la piscine avec cet… accoutrement, l'entrée lui sera refusée. Nous en avons fini.

Elle n'ajouta pas « sinon, vous n'avez qu'à rentrer chez vous ». Mais je l'entendis quand même, et je saignais de l'intérieur.

 

(Extrait du recueil "Déserteues", Academia-L'Harmattan, 2015)

 

Un grand silence

 

 

Quand ça commençait je mettais les mains sur mes oreilles mais souvent ça traversait mes mains et se glissait entre mes doigts comme un liquide empoisonné ou un serpent venimeux, j'avais envie de crier moi aussi pour surmonter le cri de l'autre mais quand je crie, Ben s'énerve, toutes ces bonnes femmes rien que des hystériques.

Ben tranchait on ne s'en mêle pas c'est pas nos oignons, c'est vrai ce sont d'abord ses oignons à elle et je pensais qu'elle devait les peler souvent à voir ses yeux rouges quand je la croisais dans l'escalier, même si elle tournait la tête pour qu'on les voie pas. Je me le disais à moi mais je ne le disais pas tout haut, sinon Ben s'énervait sur toutes ces bonnes femmes qui jacassent et racontent des histoires.

Maintenant Ben dit qu'Alain c'était pas vraiment un pote juste un voisin, et il me lance son regard genre toi surtout dis pas le contraire. Mais avant ils allaient souvent se taper des verres au bowling et bien sûr j'aurais pu en profiter pour aller boire un thé avec Lila ou au moins frapper à sa porte demander si elle n'avait besoin de rien, et maintenant je pourrais encore dire que c'est Ben qui me l'a interdit mais pas du tout, il n'a même pas eu besoin de me l'interdire, je ne l'ai pas fait c'est tout. Quand la police est venue la première fois, il était même pas là pour m'obliger à dire non j'ai rien vu rien entendu, pourtant c'est bien ce que j'ai dit à la jeune policière qui a pris note puis est partie. La deuxième fois c'était une autre, plus âgée, et j'ai répété la même chose même si elle m'a regardée comme si elle me croyait pas. J'espère que je vais pas avoir des problèmes, après ce qui s'est passé, mais on peut pas obliger les gens à voirentendre, si ? Non assistance à personne à danger, s'emporte Ben, mais comment on aurait pu savoir qu'il y avait danger ? Lui il voyait même pas qu'il y avait deux personnes. Seul Alain existait pour lui.

Ben n'a même pas voulu qu'on aille à l'enterrement et le procès, on le lira bien dans le journal. Pourvu qu'on ne soit pas cités comme témoins, dit Ben. On n'a rien à dire. Témoins de moralité, a dit l'avocate, mais comment témoigner de la moralité de quelqu'un qu'on connaît à peine ? Vous étiez bien là quand la police est venue, plus d'une fois, n'est-ce pas ? insiste-t-elle. Mais c'est pas nous qui avons appelé les agents, elle n'a qu'à demander aux voisins que le bruit gênait, j'imagine que c'est pour ça qu'ils ont téléphoné. Tapage nocturne. Drôle d'expression, je me dis, comme si taper dans la nuit était plus grave que taper sur une femme, mais je garde cette réflexion pour moi. Comme beaucoup d'autres réflexions d'ailleurs, si bien que certains doivent penser que je ne réfléchis pas du tout.

Quand c'est arrivé j'étais seule à la maison, Ben était au boulot ou au bistrot, il ne me raconte pas tout et ce n'est pas à moi de le surveiller. J'ai soudain entendu un grand silence, c'est bizarre à dire comme ça, mais c'est exactement ce que j'ai entendu, je l'ai dit à la police : un grand silence. Le bruit on s'habitue, même les cris quand ils ne sont pas trop forts, c'est quand ça s'arrête qu'enfin on entend quelque chose. Les cris ont soudain cessé, il y a eu le bruit d'un objet tombant sur le sol au-dessus de ma tête, puis plus rien. Plus tard j'ai su que c'était un couteau, un grand couteau qu'Alain avait reçu en cadeau, parce qu'il était chasseur. Celui qui le lui a offert n'a sûrement pas pensé qu'il finirait comme ça, en arme du crime, il pouvait pas savoir, c'est comme nous. Ben a acheté le même genre de couteau, mais il ne s'en est jamais servi, je l'ai rangé tout au fond d'une armoire et je prie pour qu'il y reste jusqu'à la fin de mes jours.

J'étais soulagée qu'on n'aille pas à l'enterrement et je n'irai pas non plus voir Lila en prison. Quand Ben la traite de salope je ne dis rien. Mais j'espère que le jury retiendra la légitime défense, comme le dit l'avocate dans les journaux. Je l'espère vraiment.

 

 

 

AFP, 28 octobre 2014

L’homme a battu et violé pendant des années sa femme et ses filles. Le fils de la famille, également victime de violences de la part de son père, s’est suicidé.

Une femme qui avait tué son mari en 2012 après plusieurs dizaines d’années d’un enfer conjugal fait de coups et d’abus sexuels de ses propres filles, a été condamnée mardi à dix années de réclusion par la cour d’assises du Loiret. L’avocate générale avait requis entre douze et quatorze ans de prison, mais sans retenir la préméditation contre Jacqueline Sauvage, 65 ans, initialement mise en examen pour assassinat, qui a tiré trois coups de fusil dans le dos de son mari le 10 septembre 2012.

Lors de l’audience entamée vendredi, les filles de la victime ont témoigné violemment à charge contre leur père, entrepreneur d’une société de transport, mort à 65 ans. «Notre père est décédé et pour moi, c’est un soulagement», a déclaré l’une d’elles, violée à l’âge de 16 ans et victime de graves violences alors qu’elle était devenue une adulte.

«Il était sans pitié, c’était plus fort que lui», a ajouté sa sœur aînée. «Il m’a détruite intérieurement, je n’arrive pas à tourner la page», a ajouté la troisième. Toutes trois ont été violées, battues comme l’était leur mère. Leur frère, également victime des violences de son père, s’est suicidé la veille du jour où leur mère a finalement tué son mari.

Au cœur de l’audience, la présidente de la cour, Catherine Paffenhoff, a en revanche longuement questionné la passivité de l’épouse face à ce mari tyran, gros consommateur d’alcool, la non-dénonciation des coups, des incestes. «On avait peur de lui, il nous terrifiait», a répondu l’une de ses filles.

AFP, 28 octobre 2014

 
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