Autres

A propos d'un non-article dans le Monde des Livres

Lettre ouverte au Monde des Livres

 

Dans votre édition du 5 décembre, le Monde des Livres consacre une page aux « Trésors de dictionnaires « , ces publications qui, à vous lire, « recensent toutes les marottes, les obsessions, les curiosités ». Vous citez pêle-mêle une série de thèmes parmi les sorties d'ouvrages récents, comme « les chats, le vin, (...) les cépages, le tango, les créatrices… »

Les créatrices ? Laissez-moi deviner : une femme qui crée, est-ce une « marotte », une « obsession », ou une « curiosité » ?

En tout cas, si c'est une « curiosité », elle n'a pas été jugée digne d'éveiller la vôtre. En effet, dans votre article qui reprend les huit ouvrages les plus « séduisants », le tout récent Dictionnaire universel des créatrices (1) n'a pas été retenu.

A la lettre C, on aurait pu attendre « Créatrices ». Mais non : vous avez préféré les « chiens de fiction ».

A la lettre F, on aurait pu espérer le mot « Femme ». Vous savez, ces êtres étranges qui forment la moitié de l'humanité ? Mais non, et là vous avez fait encore plus fort : « F comme Fourneaux ». Si on évoque les fourneaux, plus besoin de s'intéresser aux femmes, n'est-ce pas ? Elles sont là dans leur élément !

Ah si seulement un auteur masculin avait proposé un « dictionnaire amoureux des femmes », rendant un hommage enflammé aux muses, aux icônes, aux mères, aux amantes, discrètes et silencieuses derrière leurs grands hommes... ah là, ce dictionnaire avait toutes les chances de retenir votre attention ! Mais ici, les femmes prennent elles-mêmes la parole, elles montrent leur force et leur créativité, leur façon de regarder et de transformer le monde : et ça, franchement, qui est-ce que ça peut intéresser ?

Ne me répondez pas que ce sont quatre femmes qui signent l'article : la servitude volontaire n'est pas un concept récent. Et comme pour souligner que seuls les hommes sont dignes de créer, parmi les directeurs des ouvrages choisis, on trouve 10 hommes... et une femme.

Le Dictionnaire universel des créatrices, ce sont des années de travail, des centaines de contributeurs et contributrices, des milliers d'entrées, des femmes célèbres et des inconnues, des artistes et des scientifiques, des innovatrices individuelles et des collectifs, à travers le monde entier ; la plus ancienne est une scribe mésopotamienne qui vivait au 19e siècle avant notre ère et la plus récente, la Pakistanaise Malala Yousafzai, a 16 ans.

On peut donc dire que, du haut de ce dictionnaire, quarante siècles nous contemplent. Et que voient-ils ? Rien. Le vide, l'éternelle invisibilité des femmes. Comment qualifier cette absence ? I comme Ignorance ? M comme Mépris ? Ou S comme sexisme ?

 

(1) Dictionnaire universel des créatrices, Editions des Femmes, 2013


 

Un "troisième sexe" ?

Fille ou garçon ? C’est la première question que l’on pose lorsque l’enfant paraît.

Femmes ou homme ? Féminin ou masculin ? En français, il est impossible de parler d’un individu sans mentionner son sexe.

Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples, et certains enfants possèdent à la naissance, à des degrés divers, des organes sexuels masculins comme féminins. L’ADN n’est pas d’un grand secours : contrairement à ce que l’on croit communément, les combinaisons XX et XY ne sont pas les seules possibles et ne correspondent pas forcément aux organes visibles de l’enfant. Dans ces cas ambigus, comment faire, ne serait-ce que pour déclarer la naissance ?

"Pour l’association Genres pluriels, il faudrait aller plus loin en sortant de cette « binarité ». Il faut cesser de croire qu’il existe deux sexes clairement délimités, et rien entre les deux."

En ce mois d’août, les médias nous ont appris que l’Allemagne avait décidé de reconnaître un « troisième sexe » à côté du « masculin » et du « féminin ». Les articles étaient souvent assez approximatifs, mélangeant sexe (biologique), genre (social) et sexualité (comportement). Il ne s’agit d’ailleurs nullement d’un « troisième sexe » mais de la possibilité pour des parents de laisser une « indétermination » qui permettra plus tard à la personne elle-même de se situer comme homme ou comme femme – ou aucun des deux.

Bien que le phénomène d’intersexualité soit connu depuis l’Antiquité – on parlait alors d’hermaphrodites – le sujet reste largement méconnu, alors qu’il concernerait une naissance sur 5000 en Europe (estimation probablement sous-évaluée d’ailleurs). Jusqu’aux années 90, ces bébés « indéterminés » étaient en quelque sorte « réparés » par les médecins, assignés à l’un ou l’autre sexe, souvent sans même que les parents le sachent. Et quand il fallait bien impliquer les parents, les médecins brandissaient l’argument de l’ « acceptation sociale » qui exigerait qu’on soit garçon ou fille. Une fois le sexe ainsi « choisi » (ou plutôt imposé), il fallait l’entretenir à grandes doses d’hormones et interventions chirurgicales ressemblant parfois à de véritables mutilations génitales. Certains intersexes ont ainsi subi des dizaines d’opérations !

A partir des années 1990, des intersexes se sont organisé/e/s, ce qui leur a permis de poser leurs propres revendications, notamment au sein de l’OII (Organisation Internationale Intersexe).

Mais apparemment, l’OII n’a pas eu son mot à dire dans la nouvelle législation allemande. Elle s’en distancie d’ailleurs clairement dans un communiqué : « Cette loi [...] instaure une mise ’hors sexes’ de certaines personnes, et ce d’après le seul jugement des médecins qui conservent leur autorité en matière d’assignation des sexes. Malgré le fait que des enfants aient des corps différents dont les traits sexués sont distincts d’un quelconque problème de santé, le milieu médical impliqué dans leur prise en charge persiste à les décrire comme des maladies, des anomalies, des désordres ou des troubles ». [...] Ce ’sexe indéterminé’ est encore une façon de marquer une ’anomalie’, alors qu’il existe des alternatives comme en Suisse, « qui a fait le choix de ne plus mutiler les enfants intersexués et de reconnaître leur auto-détermination. Il n’est possible de procéder aux opérations que si et quand l’enfant le demande, et ce lorsqu’il est en âge de le formuler. En attendant, l’enfant est déclaré dans le sexe le plus probable à l’état civil et des mesures sont prises pour qu’il puisse changer de sexe administratif facilement s’il le demande ». Dans une interview à Rue89, Vincent Guillot explique [1] : « On veut juste qu’on laisse nos corps tranquilles tant que la personne n’est pas en capacité de s’autodéterminer [...]. L’intersexuation n’est ni une maladie, ni un handicap, juste un corps différent ».

Pour l’association Genres Pluriels [2], il faudrait aller plus loin en sortant de cette « binarité ». Il faut cesser de croire qu’il existe deux sexes clairement délimités, et rien entre les deux. « Il existe cinq sexes », écrit la biologiste Anne Fausto-Sterling, dans un petit livre stimulant [3]. Voilà qui renforce une des revendications des personnes transgenre (qu’il ne faut pas confondre avec les intersexes), qui demandent qu’on enlève la mention du sexe sur les cartes d’identité ou tous ces formulaires où, pour réserver un voyage en avion ou prendre un quelconque abonnement, il faut préciser si on est une « madame » ou un « monsieur », quand il n’y a pas aussi l’horrible « mademoiselle » [4]... En effet, « les F et M sur la carte d’identité ne représentent absolument pas le "sexe" mais bien "le rôle social de genre" car avec un F, on s’attend donc à voir une personne ayant des attitudes genrées féminines, des codes vestimentaires féminins, ... et une socialisation de "femme" ».

Ce sujet a, étrangement peut-être, peu intéressé les féministes. Il existe tout de même un numéro de Nouvelles Questions Féministes consacré entièrement à l’intersexualité  Le slogan féministe « Mon corps m’appartient » trouve évidemment un écho dans la lutte des intersexes pour leur autodétermination et leur intégrité physique. De plus, « sans la bicatégorisation naturalisée des sexes, non seulement l’intersexualité mais encore toutes les autres catégories d’orientation de désir, de sexualité et d’identités (homo/hétérosexualité, bisexualité, transexualité) n’auraient tout simplement aucune pertinence sociale. De plus, l’essentialisation des catégories de sexe nourrit l’idéologie de leur complémentarité naturelle qui permet à son tour de justifier non seulement la division sexuelle inégalitaire du travail, mais aussi la norme hétérosexuelle ».

Pourtant, ce n’est pas aussi simple, même si c’est surtout avec des personnes transgenre que des féministes ont eu récemment des conflits, comme à la « Lesbopride » à Marseille cet été. Suffit-il en effet de s’autodéfinir comme « femme » pour avoir accès, par exemple, aux espaces non mixtes ? Ce n’est pas une question de détail car sur certains sujets, comme la prostitution, les opinions majoritaires de ces deux « catégories » sont assez éloignées. Et plus fondamentalement, les féministes craignent que l’effacement des catégories « masculin » et « féminin » dans une continuité de « genres fluides » ne contribue à brouiller les rapports de domination et les inégalités toujours bien réelles entre hommes et femmes. Gros débats en perspective...

[1] http://www.rue89.com/rue69/2013/08/24/les-intersexes-voulons-quon-laisse-corps-tranquilles-245067

[2] www.genrespluriels.be

[3] Anne Fausto-Sterling, Les cinq sexes : Pourquoi mâle et femelle ne suffisent pas, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot no 917 »

[4] Un terme censé indiqué la situation maritale (ou la disponibilité ?) des femmes, indication dont les hommes, eux, sont exemptés. Les femmes restent ainsi définies par rapport à leur mari (ou l’absence de mari) alors que les hommes sont des individus "entiers"...

[5] Nouvelles Questions Féministes, 2008 : http://www.unil.ch/liege/page57903.html

 

(paru sur le site de la Revue Politique, dans Zone Libre, 30 août 2013)

 

N'en jetez plus, les SAC sont pleins !

 

Ce jeudi 30 mai, la majorité fédérale PS-MR-CDH-Open VLD-CD&V-SP.a devrait adopter, sans états d’âme, la nouvelle loi durcissant le système des sanctions administratives communales, les SAC : montants plus élevés, nombre de faits concernés élargi, baisse de l’âge des auteur/e/s sanctionnables de 16 à 14 ans.

C’est surtout cette dernière mesure qui fait l’objet de fortes contestations : du Conseil de la Jeunesse au Délégué aux Droits de l’Enfant, en passant par la Ligue des Droits de l’Homme ou même l’Unicef, ce sont plus de 200 organisations qui se sont prononcées contre cette sévérité accrue. Jusqu’aux présidents des organisations de jeunes de quatre des six partis de la majorité (SP.a, CD&V, Open VLD et PS ) qui se sont fendus d’une lettre ouverte publiée ce jeudi dans le quotidien De Morgen, où ils se demandent si l’on ne va pas vers une société de plus en plus intolérante, particulièrement envers les jeunes. « Nous espérons que les jeunes auront la chance de pouvoir vivre leur jeunesse, comme leur parents ou leurs grands-parents », écrivent-ils. Il faut dire que déjà dans l’ancienne version, des jeunes ont reçu des amendes pour avoir mangé des sandwiches sur les marches d’une église en laissant des miettes à terre ou pour avoir lancé des boules de neige...

Le 28 mai, le Service des Grandes Villes du SPP Intégration Sociale organisait un colloque consacré à la nouvelle loi et plus précisément, le rôle de la médiation, obligatoire pour les mineur/e/s et facultative pour les personnes majeures. Une salle comble remplie de juristes, policier/e/s, représentant/e/s de communes (y compris quelques bourgmestres), travailleur/se/s sociaux/ales, agent/e/s « sanctionnateurs/ses », étudiant/e/s et chercheurs/ses, pour une journée animée par Elke Devroe, criminologue à l’Université de Gand et auteure d’une somme sur le sujet (en néerlandais), « A swelling Culture of Control ? » dont nous reparlerons dans un prochain article. On peut regretter l’absence des opposant/e/s à l’élargissement de la loi, ce qui donnait l’impression fausse d’un large consensus social autour des SAC.

Autre impression désagréable, un débat qui ignorait complètement la réalité multiculturelle de nos grandes villes, alors qu’on ne cessait de parler du « vivre ensemble », dimension ignorée aussi bien dans les sujets abordés que dans la composition de la tribune, belgo-belge d’une manière presque caricaturale (à l’exception d’une représentante de Joëlle Milquet, mais dont le rôle se limitait à transmettre la pensée de la ministre). La mixité de genre était plus ou moins assurée, même si elle ne représentait pas vraiment la salle, très largement féminine. Mais dans les interventions, la question de genre n’a jamais été abordée, à part une allusion au fait que l’une des « incivilités » les plus souvent constatées, la « miction sauvage » (entendez : uriner dans l’espace public) est une activité masculine, même si quelques femmes ont aussi été prises sur le fait. Très significativement, la rareté de toilettes gratuites, accessibles et bien signalées n’a pas été évoquée. Ce qui montre bien le souci avant tout répressif, même si le terme « prévention » était brandi à tort et à travers.

Nous consacrerons un autre article aux effets de la nouvelle loi, mais contentons-nous de pointer ici les problèmes principaux,inspirés par l’intervention critique du professeur Stefaan Pleysier, de la KUL. Nous passerons su rla contestation de l’abaissement de l’âge des auteur/e/s visé/e/s, qui fait déjà l’objet d’une large médiatisation.

  • - l’arbitraire : chaque commune décide d’appliquer ou non les SAC, définit les faits passibles de sanctions, le montant des amendes, l’âge minimum des auteur/e/s pouvant être poursuivi/e/s, ce qui peut amener à des situations absurdes, notamment à Bruxelles où il suffit de traverser la rue pour changer de commune ;
  • - la commune juge et partie : la plupart des faits punissables n’ont pas de victime identifiable, c’est donc la commune qui est considérée comme victime... et qui juge aussi de la sanction ;
  • - le « bâton derrière la porte » : une vraie médiation implique une certaine égalité entre les parties et l’absence d’un rapport de pouvoir. Or ici, l’auteur/e aura « l’épée dans les reins » pour accepter le résultat de la médiation, l’indépendance du /de la médiateur/trice n’étant par ailleurs pas totalement garantie ;
  • - l « ’implication parentale » qui permet d’éviter les poursuites si des mesures éducatives jugées suffisantes sont prises par les parents, risque de ne pas être jugée de la même façon selon l’origine ou la classe sociale des jeunes, ce qui crée des inégalités supplémentaires (et que l’on songe aussi aux familles monoparentales, des mères seules obligées de surfer entre obligations professionnelles et responsabilités éducatives) ;
  • - dérives possibles : on a vu ainsi la semaine dernière à Anvers des personnes participant à une manifestation paisible (mais non autorisée) contre Monsanto arrêtées en masse, alors que des supporters de foot déchaînés pouvaient tirer des feux de Bengale et jeter des canettes à terre sans être sanctionnés.

Une dernière remarque : après la sortie du film de Sofie Peeters, « Femme de la rue », le gouvernement et certaines communes ont essayé de nous « vendre » les SAC comme l’une des réponses possibles aux injures sexistes et au harcèlement de rue. Notre directrice Irene Zeilinger avait même été invitée par RTL pour en débattre avec Bertrand de Buisseret, fonctionnaire sanctionnateur à Ixelles. Touts deux semblaient sceptiques. Qu’en est-il, neuf mois après ? Nous avons posé la question à quelques responsables présent/e/s au colloque : pour la zone Ixelles/Bruxelles-Ville, deux amendes. A Tournai, Huy, Turnhout : zéro. On hésite entre « effet d’annonce » et « poudre aux yeux ».

 

 (écrit pour Garance, 30 mai 2013)

Mis à jour (Vendredi, 31 Mai 2013 08:21)

 

Non, Dustan n'est pas "universel" !

Deux pages pour annoncer la parution des oeuvres complètes de Guillaume Dustan : pourquoi pas. Il a sans doute marqué sinon une génération, du moins une partie d'une génération, et il a pris une place bien à part dans le monde littéraire. Je suis d'avis que l'art dépasse la personnalité de ses créateurs et ses créatrices, et que le personnage en effet détestable de Dustan ne doit pas empêcher de s'intéresser à son oeuvre.

Pourtant, la manière dont Thomas Clerc le présente (Le Monde des Livres, 31 mai 2013) m'a fait sursauter à plusieurs reprises. Je ne parlerai pas de la « force littéraire » de cette oeuvre, à laquelle je suis totalement insensible. Mais pour ce qui est de sa « force politique », il me semble qu'il y a quelques contresens. J'en relèverai deux.

Le premier est un détail, mais quand même : écrire que la boîte de nuit est « l'espace où se dessine un monde partagé » ou mieux encore, qu'elle « réalise l'idéal démocratique » est stupéfiant, quand on sait que c'est l'un des lieux où les discriminations « au faciès » sont les plus fréquentes, et les plus violentes. Demandez donc aux jeunes hommes issus de l'immigration, régulièrement refoulés à l'entrée de cet « idéal démocratique », ce qu'ils en pensent.

L'autre partie qui m'a fait sursauter est la portée soi-disant « universelle » des questions mises en avant par Dustan. Je ne sais pas si tous les hommes (ou la majorité d'entre eux) se sentent vraiment concernés par cette « marginalité »-là, inclus dans la « fraternisation globale » de «passions communes» ; en tout cas je peux vous dire que ce n'est pas le cas d'une grande partie des femmes. Il serait bon de ne pas oublier que l' « universalité fraternelle » exclut quand même une moitié de l'humanité (et je sais bien que Virginie Despentes considère Dustan comme « le meilleur d'entre nous », mais ce n'est pas non plus une position « universelle »). Rien d'étonnant à cela : Dustan avait le plus profond mépris pour les femmes, comme j'ai eu l'occasion de le constater lors des UEEH à Marseille (Universités d'Eté des Homosexualités) où ses remarques allaient d'une misogynie basique « entre copains » à une violence verbale en assemblée générale, où il a été jusqu'à déclarer que « les femmes puent ». On n'a pas été nombreuses (et encore moins nombreux) à se lever et sortir en signe de protestation. Je sais qu'il aimait provoquer, mais aurait-il bénéficié de la même indulgence presque amusée s'il avait sorti (ou craché) la même insulte à l'intention des Noirs, des handicapés ou... pourquoi pas, des homosexuels ?

Non, Dustan n'est pas « universel », il a joué sur une extrême marginalité pour se faire une place. Et je ne parlerai pas pour ceux qu'il a entraînés – car il avait sa part de charisme – à « partouzer no kapot », pour le citer, et dont j'espère que certains sont encore vivants pour s'en souvenir.

 

Défendre la liberté, ou flinguer les féministes ? (réponse à Catherine François)

(Revue Politique, paru sur le site le 27 mai 2013)

Ainsi donc, pour Catherine François, la liberté sexuelle « transpire le plus quand on s’approche des personnes prostituées ou des actrices porno et de toutes celles et ceux qui pratiquent la sexualité hors format ». Oublions un instant le hors format – car le format, et par conséquent le hors format, sont largement déterminés par une époque, un environnement - pour nous concentrer sur ses deux premières catégories. Sans même rentrer dans le débat sur la prostitution et la pornographie, on peut s’étonner que le summum de la liberté des femmes (car c’est d’elles qu’il s’agit ici) soit représenté par la tâche de s’occuper du plaisir et/ou des fantasmes des autres – en l’occurrence des hommes. Car la plus « libre » des prostituées n’est quand même pas payée pour s’envoler au septième ciel, il s’agit bien de satisfaire le client et si jamais elle prend son pied (sans faire semblant, supposons) ce n’est là qu’un effet secondaire (comme disait l’une d’elles, « je jouis deux fois, une fois quand le client me paie et l’autre quand il s’en va »).

C’est devenu un tic de langage que de délégitimer la parole de celles/ceux dont on ne partage pas les opinions en les taxant de « bien-pensants », créatures de la « pensée dominante » sinon « unique », termes que l’auteure manie avec générosité.

Wilhelm Reich, qui reste, malgré certains délires de la fin de sa vie, l’un des grands théoriciens de la liberté sexuelle et de son lien avec la liberté tout court, considérait d’ailleurs la prostitution comme un « phénomène préoccupant », dû à la répression sexuelle de la société bourgeoise.

Mais Catherine François a une autre cible favorite : l’ « élite féministe », qu’elle place aux côtés des Eglises, comme autant de « groupuscules qui s’acharnent à vouloir pénaliser tout ce qui ébranle la bien-pensance ». C’est devenu un tic de langage que de délégitimer la parole de celles/ceux dont on ne partage pas les opinions en les taxant de « bien-pensants », créatures de la « pensée dominante » sinon « unique », termes que l’auteure manie avec générosité. Il ne manque plus que le « politiquement correct ». Dans le même numéro de Politique, l’article bien plus intéressant et réfléchi de Colette Bériot, « Vivre sa sexualité dans les quartiers populaires », montre pourtant bien que s’il y a « fliquage des prolottes » (encore une citation de CF), il n’est pas vraiment l’œuvre de « l’élite féministe ».

Emportée par son élan, Catherine François dénonce un autre scandale : « On n’a jamais entendu ces pourfendeur/ses/s de la liberté sexuelle s’indigner devant l’existence des contes de fées qui salissent l’égalité des sexes et figent les jeunes filles dans des rôles de potiches soumises confirmées dans une sexualité passive ». C’est sûr, les féministes adorent les contes de fées et recommandent aux jeunes filles d’abandonner études et travail pour attendre, bras et jambes croisés, l’arrivée du Prince Charmant, en pratiquant l’art si féminin du tricot. Mais où Catherine François est-elle allée chercher cette caricature ? Pour ne prendre qu’un exemple, elle n’a jamais dû entendre parler de cette action d’Osez le féminisme réalisant de petites capsules vidéo à la gloire du clitoris, certes pas chez les prostituées ou les actrices du porno mais dans la rue, sur les marchés et même, à Bruxelles, lors de la Fête du Premier mai : pour une auto-réappropriation du plaisir des femmes !

Après avoir ainsi tiré dans le tas, sans crainte de se tromper de cible, la flingueuse termine son jeu de massacre par une grande idée révolutionnaire :« Notre rôle dans l’éducation sexuelle est de rappeler qu’il n’y a que le consentement qui nous distingue de l’animal. C’est à partir du consentement qu’on peut jeter les bases d’une société de dialogue et de respect. Le consentement ne peut impliquer que des êtres libres et majeurs sexuellement. (...) Le consentement des personnes est tout ce qui cimente notre civilisation ». Tout ça pour ça, aurait-on envie de dire. Certes aucune relation ne peut être émancipatrice sans consentement mais pour le coup, voilà Catherine François bien modeste, pour quelqu’une qui prétend défendre la liberté sexuelle des femmes.

Pour m’en expliquer, je me permets de reprendre un extrait de l’un de mes articles, « Consentir n’est pas désirer », : « Mon Robert historique m’informe qu’à l’origine le terme ’consentir’ signifiait "être d’un même sentiment" donc, en effet, il pourrait indiquer le partage d’un même désir. Mais aujourd’hui, précise le bon Robert, "consentement a été adjectivé au sens général et aussi avec la valeur ’qui accepte une relation amoureuse, sexuelle’ (au féminin)". Voilà donc l’origine de mon malaise : le "consentement", ça n’existe qu’"au féminin". Loin d’être une manière de "sentir avec", c’est un pur produit de relation d’inégalité, voire de domination. Je comprends bien que la loi doit tracer une frontière au-delà laquelle commence le délit ou le crime : le viol est donc défini par le non-consentement de la victime à certains actes de nature sexuelle. La définition précise des actes pris en compte variant avec le temps et le lieu, tout comme la définition du consentement : faut-il un « oui » ou suffit-il d’une absence de « non » ? (...)

Au-delà de l’aspect légal, le "consentement" (au féminin uniquement) n’est-il pas le signe d’une relation d’une grande pauvreté ? (...) Je ne prétends pas qu’il faut toujours se priver et priver l’autre si on n’est pas au top du désir bestial, là tout de suite sur la table de la cuisine. On peut en effet « consentir » pour un tas de raisons. Parce qu’on a envie de faire plaisir à l’autre, tout simplement. Parce qu’on l’aime, bêtement, même si on n’a pas envie, là tout de suite. Parce que dans l’intimité d’une relation entre deux - ou plusieurs - adultes, il existe une infinité de figures complexes. Mais quand une femme "consent" juste parce qu’elle se sent prise au piège, qu’elle n’a pas envie de complications, ou qu’elle a peur de passer pour une coincée du vagin, le consentement même explicite, et même si la loi n’est donc pas transgressée - eh bien, le consentement n’est rien d’autre que de la résignation à un rapport de force défavorable.

Un dictionnaire en ligne donne d’ailleurs ce délicieux exemple pour illustrer le mot : « La direction consent à l’augmentation des salaires ». Alors je vous le dis, chers camarades masculins : si quand vous batifolez avec une femme il vous suffit, pour prendre votre pied, qu’elle soit aussi « consentante » à vos caresses qu’une direction à une augmentation salariale, c’est que vous manquez vraiment d’ambition. Pour ne même pas parler de respect ou d’amour ».

La liberté sexuelle des femmes, pour moi, ne se réduit donc pas au consentement ; elle consiste à désirer, choisir, proposer ses propres règles du jeu, inventer, décider, même si le désir lui-même n’est pas tout à fait épargné par les contraintes et les injonctions d’une époque. Dans les années 70, non seulement on avait des comportements plus « libres » qu’aujourd’hui, mais aussi des désirs plus sauvages, moins formatés – ou sans doute formatés autrement. Vive la liberté, donc, mais sans leçons – ni de morale, ni de « contre-morale ». Les féministes ne sont pas les ennemies !

 

 

 
Plus d'articles...