Axelle

Anne Sylvestre, sorcière et frangine


Elle a bercé des générations d'enfants avec ses « Fabulettes », elle a ému des générations de féministes avec sa « Sorcière comme les autres »... Après plus de 50 ans de carrière, Anne Sylvestre nous revient en grande forme avec son nouvel album, « Juste une femme ».

 

En avril dernier, le Centre culturel de la petite ville de Le Quesnoy faisait la fête à Anne Sylvestre. Une salle comble et enthousiaste, en majorité féminine, pour réécouter des chansons devenues des classiques et découvrir quelques nouvelles en avant-première Et pour commencer « Juste une femme », un coup de poing à tous les harceleurs, de rue comme de bureau, aux maris violents et à tous ces autres qui trouvent toujours des excuses pour estimer que « ce n'est pas grave ».

« Ce n'est pas grave/c'est juste une femme/ juste une femme à saloper... juste une femme à humilier/ Je pense pas qu'on doive s'en inquiéter/c'est pas un drame/ c'est juste une femme ».

Dans une interview sur France Info, Anne Sylvestre explique que cette chanson lui a été inspirée par l'affaire DSK ou plutôt, par les réactions à la plainte de cette femme de chambre noire qui accusait le patron du Fonds Monétaire International de l'avoir agressée sexuellement. On a entendu à l'époque des mâles resserrer les rangs autour de l'accusé, comme cet homme politique estimant qu'on en faisait trop, qu'après tout « il n'y a pas eu mort d'homme ». A quoi Anne Sylvestre répond dans sa chanson : « Dès qu'une femme/Est traitée comme un paillasson (...) Dites vous qu'il y a mort d'âme ».

Parmi les dix chansons de son nouvel album, on trouve aussi le portrait de « Violette » : celle que des commerçants appellent « ma petite dame », croyant être gentils, mais non : « C'est une enfant de la guerre/ C'est du chiendent pas de la bruyère (...)/Les quelques années qui lui restent/elle veut les vivre à fond de caisse/ (...) Mettez-vous ça bien dans la tête/ C'est pas une petite dame, Violette ».

Les femmes de ces nouvelles chansons viennent rejoindre la longue cohorte de femmes opprimées, mais aussi de femmes fortes, révoltées, drôles ou en colère. Même si Anne Sylvestre a aussi chanté bien d'autres thèmes, le bonheur et le malheur d'aimer, l'engagement et la liberté, ou encore l'écologie comme dans le récent et magnifique « Lac Saint-Sébastien ».

 

« Non, tu n'as pas de nom »

 

Mais revenons aux portraits de femmes. Voici la déjà ancienne « Bergère », qui ne manque pas de répondant : « Ah dis-moi donc bergère/Tu as de bien beaux yeux/- Vous parlez d´mon derrière/Je le sais bien monsieur/Mais c´est pas votre affaire/Le touche qui je veux ».

Voici « Clémence en vacances », une ancêtre de Violette sans doute, qui décide qu'elle a assez travaillé dans sa vie : «  C'est la maîtresse d'école/Qui l'a dit au pharmacien/Clémence est devenue folle/Paraît qu'elle ne fait plus rien/Mais selon l'apothicaire/Dans l'histoire le plus fort/N'est pas qu'elle ne veuille rien faire/Mais n'en ait aucun remords ». Sur un ton plus grave, « Des fleurs pour Gabrielle », cette enseignante qui s'est suicidée après avoir été condamnée à la prison pour une relation avec un jeune garçon de 16 ans :« Monsieur Pognon peut bien demain/S´offrir mademoiselle Machin/Quinze ans, trois mois et quelques jours/On parlera de grand amour » .

Anne Sylvestre n'oublie pas le versant masculin des rôles imposés, comme le délicieux « Xavier », ce petit garçon qui, lorsqu'on lui offre une petite voiture, la berce comme un bébé : « Je dois pourtant vous rassurer/ Sur Xavier/ Il a passé sans avanies/ Son permis /Ses sentiments pour son auto/ Sont normaux/ Tous ne peuvent pas en dire autant/ Bien souvent » . Avec la même tendresse mêlée d'ironie, elle s'adresse aux hommes vieillissants, dans « Que vous êtes beaux »: « Que vous êtes beaux / Vous n'aimez pas qu'on vous le dise/ Que vous êtes beaux / Quand les années vous fragilisent / Que vous êtes beaux / Quand l'arrogance un peu vous passe »...

Mais Anne Sylvestre, c'est aussi la « barde » de nos combats collectifs. Bouleversante quand, avant la dépénalisation de l'avortement, elle chante « Non, tu n'as pas de nom » : «  Non tu n´as pas d'existence/Tu n´es que ce qu´on en pense (...) Oh non, tu n´es pas un être/Tu le deviendrais peut-être/Si je te donnais asile/Si c´était moins difficile (...)Tu ne seras pas mon centre/Que savent-ils de mon ventre ?Pensent-ils qu´on en dispose/Quand je suis tant d´autres choses ? » Et bien avant le psychodrame français du « mariage pour tous », elle chantait non sans une pointe de critique « Gay gay marions-nous » : « Passons-nous la corde au cou/Et puis à nos agapes/On invit'ra le pape ».

Contre l'utilisation des corps des femmes dans la publicité, elle nous offre « Mon mystère » : « Je suis la femme, l´éternelle/Celle dont on voit tant et plus/Le soutien-gorge de dentelle/Passer sur tous les autobus/Mon collant va bientôt vous plaire/Mes fesses au niveau de vos yeux/Quant à mon slip, il prolifère/Dans le métro, c´est merveilleux! (...) Mais bientôt, mais bientôt, merveille!Cet esclavage aura vécu/Bientôt, enfin, je serai vieille/Vous ne m´imaginerez plus ».

Et chaque femme pourrait se reconnaître dans cette espèce de biographie (« Comment je m'appelle ») où elle change de nom autant que de rôle, depuis la petite fille qu'on « appelait fleur, sucre ou bien dentelle », puis l'adolescente qui devient « la moche, la ronde, la pleurniche et la mal lunée », et enfin la mère : «  je fus berceau et puis biberonne/Puis me réveillai un matin torchonne (...) J´étais paillasson, carreau de cuisine/Et j´étais l´entrave à mes propres pas ».

 

 

« Mais un jour la terre s'ouvre... »

 

Aucune résignation pourtant chez Anne Sylvestre. Quelle que soit la situation, les femmes se lèvent, les femmes se révoltent, les femmes comptent sur leur solidarité. Ainsi, dans « Petit bonhomme », « le mari de Maryvonne était mon amant/Quelquefois je m'en étonne/ Encore maintenant ». Mais plutôt que de cultiver les jalousies, la maîtresse, la femme, puis la mère se rencontrent et s'apprécient, prennent de vacances ensemble en attendant que la nouvelle amante vienne les retrouver !

Cette solidarité, on la retrouve aussi dans « Frangines » : ces filles puis ces femmes qu'on dresse les unes contre les autres à l'école, au travail ou dans la vie amoureuse, alors qu'ensemble, on est tellement plus fortes : « « Si on se retrouvait frangines/On n´aurait pas perdu son temps/Unissant nos voix, j´imagine/on en dirait vingt fois autant/Et qu´on ferait changer les choses/Et je suppose, aussi, les gens/Allez! On ose/Il est grand temps ! »

Et bien sûr, impossible de quitter Anne Sylvestre sans évoquer cette chanson, la plus belle peut-être qui ait jamais été consacrée femmes, « Une sorcière comme les autres » :

« Vous m´avez aimée servante/ M´avez voulue ignorante/ Forte, vous me combattiez/ Faible, vous me méprisiez /Vous m'avez aimée putain/Et couverte de satin/ Vous m'avez faite statue/ Et toujours je me suis tue/ (...) Mais un jour la terre s'ouvre/et le volcan n'en peut plus/Le sol se rompant découvre/ des richesses inconnues/ La mer à son tour divague/ de violence inemployée/Me voilà comme une vague/ Vous ne serez pas noyés ».

Allez... on ose ?

(article paru dans le Hors Série d'Axelle, juillet-août 2013. Voir aussi www.axellemag.be)

 

A écouter : « Juste une femme », CD

A lire : Daniel Pantchenko, « Elle chante encore ? », éditions Fayard, 2012

 

Penser la violence des femmes


 

Amazones, guérillères, résistantes, émeutières, policières, boxeuses, mais aussi criminelles, infanticides, kamikazes... La violence des femmes est une réalité longtemps tue, qui met à mal l'image d'une femme forcément douce, née pour s'occuper et se préoccuper des autres. Et détruit quelques stéréotypes.

Lorsqu'en 2004, les télés du monde entier ont montré la soldate Lynnie England tenant en laisse un prisonnier irakien dénudé, le monde fut stupéfait. Non seulement l'image en elle-même était d'une terrible violence, mais en plus, la tortionnaire était une femme ! Mais si l'on y réfléchit, qu'y a-t-il là de tellement incompréhensible ? L'évolution de nos sociétés, poussées par les combats féministes, a prouvé que les femmes peuvent être aussi compétentes que les hommes ; pourquoi seraient-elles incapables de se montrer aussi odieuses ?

 

« Sexe fort »

Pourtant, on sait qu'il y a eu des reines cruelles, mais aussi des femmes qui de tout temps, se sont battues pour leur liberté. On les a vues dans les manifestations ou les émeutes, elles ont participé aux révolutions, de la Commune de Paris au printemps arabe... et pourtant, elles sont comme invisibles, ou alors présentées comme des « exceptions ».

C'est que ces images vont à l'encontre de tous les stéréoptypes sur la « nature » féminine. Mais aussi parce que les féministes elles-mêmes ont hésité à aborder le sujet de front, pour ne pas donner de munitions à leurs ennemis.

Deux livres récents s'attaquent à ce sujet sensible, avec un regard féministe. Le premier est un travail journalistique, de rencontres avec le « sexe fort » ; l'autre une étude collective qui brasse différentes disciplines, histoire, sociologie, anthropologie, linguistique...

Après avoir longtemps travaillé sur les femmes victimes de violences au sein d'Amnesty International, Moïra Sauvage a voulu changer de perspective. Constatant à quel point les femmes « fortes » sont oubliées dans la « grande histoire », elle a décidé de partir à la rencontre de ces battantes, celles qui prennent les armes, que ce soit légalement ou non, celles qui luttent pour leurs droits aux côtés des hommes ou contre eux, ou encore les femmes qui ont choisi des sports réputés « virils ».

Un voyage passionnant et des rencontres marquantes, avec souvent des motivations semblables : l'indignation devant les injustices, la conviction de se rendre utile mais aussi, souvent, la volonté de fuir un destin tout tracé et stéréotypé.

Ces femmes sont montrées dans toute leur complexité, y compris par leurs côtés les moins sympathiques. Moïra Sauvage n'évite pas les sujets difficiles comme les gangs de filles ou les femmes qui ont choisi la voie du terrorisme. Pour conclure : « La violence est avant tout humaine et elle est plus ou moins favorisée, chez les hommes comme chez les femmes, par l'organisation de la société ».

 

Dénaturaliser la violence

Le livre coordonné par Coline Cardi et Geneviève Pruvost creuse le même sillon. Des révolutionnaires du passé aux combattantes d'aujourd'hui, que ce soit en Palestine, au Pérou ou en Irlande du Nord, on voit que les femmes n'hésitent pas à faire preuve de la même détermination, du même courage que les hommes – mais aussi de la même cruauté. Femmes génocidaires au Rwanda, jeunes filles brésiliennes engagées dans les activités criminelles, auteures de violences intrafamiliales... aucune de ces réalités n'est laissée de côté. Outre les portraits des femmes elles-mêmes, replacées dans leur contexte familial, social et politique, les analyses s'intéressent à la façon dont la société reçoit, commente ou occulte la violence des femmes : littérature, cinéma, médias, justice ont aussi leurs cadres propres et contribuent à façonner notre regard.

En ce qui concerne la justice, par exemple, il semble que les tribunaux soient plus indulgents avec les femmes déviantes qu'avec les hommes, avec une tendance à les déresponsabiliser en les considérant comme « simples complices » ou comme des malades à psychiatriser.

Après ces lectures, on en revient à la réticence initiale : à mettre ainsi en lumière la violence des femmes, ne risque-t-on pas de donner des munitions aux ennemis des femmes en général et des féministes en particulier ?

Conscientes de ce risque, les auteures répondent d'abord qu'il vaut mieux regarder la réalité en face, fût-elle désagréable. La négation de la violence des femmes amène des dégâts collatéraux : ainsi en Colombie, les programmes de réhabilitation pour les guérilleros des FARC ignorent les femmes, qui représentent pourtant quelque 40% des effectifs. De même, les filles sont invisibilisées dans la lutte contre le phénomène des enfants soldat/e/s.

Plus fondamentalement, le déni de la violence des femmes ne contribue pas à améliorer leur situation. « Moins violentes » peut aussi signifier « plus soumises ». « Nier la violence des femmes, c’est leur retirer la possibilité d’accès au pouvoir (...) et de modifier l'état des rapports sociaux de sexe  », expliquent C. Cardi et G. Pruvost dans une interview aux Inrocks (1). Et pour enfoncer le clou : « Il s'agit de penser la violence, pas de la prôner. (...) Si ce livre pouvait avoir un projet politique, ça serait celui de dessiner un horizon dans lequel la menace comme la vulnérabilité ne sont pas assignées d’avance. C’est une fois qu’on aura dénaturalisé la violence qu’on pourra se poser la question de la non-violence. »

(article paru dans Axelle, décembre 2012)

 

(1) http://www.lesinrocks.com/2012/10/22/actualite/penser-la-violence-des-femmes-11314823/

Les Inrocks, 22 octobre 2012

 

A lire :

Moïra Sauvage, « Guerrières, à la rencontre du sexe fort », Actes Sud

« Penser la violence des femmes », ouvrage collectif sous la direction de Coline Cardi et Geneviève Purvost, La Découverte