Quelques moments avec Angela Davis


Donc, le 14 mai, Angela Davis recevait les insignes de Docteure Honoris Causa de l'Université Libre de Bruxelles. J'en parle dans mon texte précédent comme d'une « Ridiculus Causa ». Un mot encore là-dessus. On peut considérer que c'était là une belle occasion de l'honorer et mieux encore, de la rencontrer, de la faire connaître aux jeunes générations. C'est vrai. Il reste que cette capacité de récupération des anciens « rebelles », pourvu qu'ils se soient assagis (ce qui n'est pas son cas), ou qu'ils vivent et se battent dans des contrées éloignées, a quelque chose de crispant. Car cette même université qui glorifie les « empêcheurs de tourner en rond » n'hésite pas à qualifier de « fasciste » ou de quasi « terroriste » une action de chahut qu'on peut trouver stupide, contre-productive, mais qui ne mérite certainement pas la « sanction exemplaire » qu'on lui promet. Elle honore une militante qui soutient une cause – le boycott d'Israël – interdite au sein de cette même université. Il ne s'agit pas là de simples « désaccords », légitimes en démocratie, mais de diaboliser d'une main ce qu'on honore de l'autre. Peut-être est-il permis d' « empêcher de tourner en rond » mais pas en carré ou en triangle...

Mis à jour (Lundi, 21 Avril 2014 08:35)

 

Ridiculus Causa

 

Peut-être n'avez-vous jamais assisté à une remise d'insignes de Docteur Honoris Causa, avec toge et petit chapeau noir délicatement posé sur crâne dégarni, orchestre et discours en latin. Pour moi, c'était la première fois ; je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager mes surprises, mes émotions et mes fous-rires (ou presque).

Mis à jour (Samedi, 02 Juin 2012 10:15)

 

Fermez les frontières !

Vous me connaissez (ou pas), je ne suis pas du genre à retourner ma veste ni à céder au premier chant de sirène, surtout venu de droite. Mais voilà que soudain, en ces derniers jours de campagne présidentielle française, la voix de Sarkozy se met à résonner agréablement à mes oreilles...

Avant de me faire enfermer ou pire, de me virer de votre groupe d'ami/e/s sur Facebook, lisez plus loin.

Qu'est-ce qui a donc pu me charmer ainsi, dans le fatras de chiffres truqués, d'élans patriotiques et de promesses creuses ? Eh bien voilà, je l'avoue : c'est l'idée de fermer les frontières, seule manière de préserver notre civilisation.

Non ! Ne me virez pas encore !

Je ne voulais pas le croire, mais je dois bien l'admettre, après avoir entendu ces plaintes qui abreuvent nos sillons : le modèle belge est en péril. « Ces gens-là », prêts à nous envahir dès la semaine prochaine, ne sont vraiment pas comme nous. Ils ne partagent pas nos valeurs, ils ne comprennent rien à nos principes d'égalité et, si on les laisse faire, ils n'hésiteront pas à venir, jusque dans nos bars, écluser nos bières et nos champagnes !

D'où vient cette envie de fuite de la France qui souffre ? La faute à François Hollande, favori à l'élection présidentielle : dans un moment de folie, il s'est engagé à instaurer une forme de « taxe des millionnaires » chère à notre PTB, en imposant à 75% les tranches de revenu annuel au-dessus d'un million d'euros.

Panique générale sinon dans les chaumières, du moins dans les châteaux.

 

« Situation épouvantable »

Tenez, prenez Françoise Hardy. Comme tous les garçons et les filles de son âge, elle se préoccupe de ses vieux jours. Et voilà qu'elle entend cette terrible nouvelle, qu'elle a du mal à croire, mais c'est son amie la rose qui lui a dit ce matin.

Françoise Hardy, donc, après une vie faite de sueur et d'extinction de voix, craint de se retrouver dans un home du CPAS ou pire, à la rue (1). Déjà qu'elle qu'elle paie 40 000 euros d'impôt sur la fortune, si elle doit payer encore plus, comment fera-t-elle ? Si elle paie 40 000 euros d'ISF, c'est qu'elle dispose d'un patrimoine d'au moins 5 millions d'euros. Mais vous savez, la vie est si chère, et le prix de la baguette qui ne cesse d'augmenter...

« Je vais être obligée de déménager, de quitter Paris à cause de l’ISF, se lamente-t-elle dans Paris-Match. Je crois que la plupart des gens ne se rendent pas compte du drame que l’ISF cause aux gens de ma catégorie. Je suis forcée, à pas loin de 70 ans et malade, de vendre mon appartement et de déménager. Si Hollande passe, je ne suis pas certaine que mon revenu suffira à payer mes impôts. Je suis sûre de ne pas être la seule dans ce cas de figure. Tous les gens qui ont 150 000 euros de revenus (c’est mon cas aujourd’hui, ce sera autre chose demain), et qui, en même temps, ont économisé toute leur vie pour avoir un patrimoine immobilier, résidence principale et résidence secondaire, se retrouvent dans cette situation épouvantable ».

Epouvantable : c'est le mot. Un petit calcul permet de constater que si on dispose d'un revenu supérieur à un million d'euros par an, c'est qu'on a déjà pu garder, disons en gros, un demi million en net. 500 000 euros : que peut-on encore faire avec 500 000 euros ? Françoise Hardy ne le sait pas et à vrai dire, moi non plus. Il me faudrait quelque 30 ans de travail pour arriver à cette somme.

En hommage à son glorieux passé, on pourrait lui chanter ce charmant petit quatrain, réécrit pour elle par Isabelle Marchal (grand merci à elle !) :

« Sous aucun prétexte je ne veux
Vendre mon duplex, il est classieux
Il faut que je m'exile à Montreux
Qui l'eût cru, mes aïeux ! 
»

 

« Spoliateur, ridicule... »

Mais bon, Françoise Hardy n'est pas connue pour être franchement de gauche. Or des artistes de gauche, ça existe aussi.

Prenez Patrick Bruel, un homme qui se targue d'avoir toujours soutenu la gauche. On l'imagine offrant son poitrail bien garni aux inspecteurs du fisc : prenez, mes braves, prenez,... Eh bien non. « Je suis très content de participer à une solidarité, très content de reverser une grande partie de ce que je gagne. Là, ça atteint des proportions où ça devient limite confiscatoire et spoliateur », affirme-t-il sur RTL (2). Casser la voix, d'accord, mais casser sa tirelire, non. Quant à Djamel Debouzze, en véritable héros prêt à tous les sacrifices, il maintient son soutien à Hollande tout en trouvant cette mesure « ridicule ». Courage, mon grand, avec un peu de chance et de pressions, le nouveau président trouvera bien un moyen d'adoucir l'addition... (je ne sais pas pourquoi, j'ai comme un doute...)

Bien sûr, rien ne dit que ces malheureux fuyant les persécutions fiscales choisiront la Belgique pour faire accoster leur radeau (ou plutôt leur yacht). Mais voilà qu'un frémissement saisit les agences immobilières de chez nous : la demande de logements, venant de Français, est en nette hausse (3). Pas n'importe quels logements : des villas dans le million d'euros, ce genre-là, vous voyez.

Je vous le disais : ces gens-là, ils ne vivent pas comme nous. Sarkozy a raison : il faut fermer nos frontières !

 

(1) http://www.parismatch.com/People-Match/Musique/Actu/Katie-Melua-et-Francoise-Hardy-messages-personnels-388101/

  1. http://www.lepoint.fr/politique/patrick-bruel-prend-ses-distances-avec-hollande-05-04-2012-1448850_20.php

  2. http://www.rtbf.be/info/societe/detail_les-francais-se-ruent-sur-l-immobilier-en-belgique?id=7758798

 

 

 

 

 

 

Après la Gay Pride, un peu de gay modestie ?

 

Si quelque chose a changé en Belgique pour les gays et les lesbiennes, plus que le mariage, plus que le droit d'adopter, c'est la façon dont les grands médias parlent d'homosexualité et d'homophobie. En dénonçant les agressions, en montrant une image moins caricaturale de la Gay Pride, en présentant sans hostilité des familles homoparentales... Un coup de pouce précieux contre des préjugés qui sont encore trop répandus.

Ce qui n'a pas changé, par contre, c'est l'invisibilité des lesbiennes dans ces mêmes médias.

Le meurtre d'Ihsane Jarfi a sans doute contribué à secouer les consciences, même si certains en profitent pour insister sur l'homophobie des « allochtones »... alors que justement, Ihsane était d'origine marocaine et ses agresseurs pour la majorité « bien de chez nous ». Le racisme mange vraiment à tous les râteliers, même les plus pourris.

Mais comment se fait-il qu'on n'ait guère entendu parler - ou si peu ! - de cette jeune fille de Virton battue et violée par son père qui, découvrant son homosexualité, voulait lui apprendre ainsi les joies du droit chemin (1) ? Le père vient d'être condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, mais voilà une histoire qui n'a guère conscientisé les esprits quant aux spécificités de la lesbophobie. Violer une lesbienne n'a apparemment pas la même gravité que « casser du pédé » . Et qu'on ne dise pas que c'est exceptionnel. Les « viols correctifs » sont tellement « communs », en particulier dans un pays comme l'Afrique du Sud, que le terme a les honneurs de Wikipedia (2). Et si chez nous le phénomène semble très rare, c'est qu'il est extrêmement difficile pour des lesbiennes d'aller trouver la police ou la justice pour des agressions quand, en plus, elles se passent dans la sphère privée et sont le fait d'un proche. On sait que plus généralement, les cas de viol sont largement sous-estimés – des études avancent le chiffres de 10% de plaintes seulement. Il ne faut pas oublier que dans le premier grand procès pour viol en France, en 1978, les victimes étaient un couple de lesbiennes auxquelles des voisins de camping voulaient donner une bonne leçon (3).

Le « lesbian raping » est donc bien moins visible que le « gay bashing », ce qui n'a rien d'étonnant quand on constate l'absence de lesbiennes - ou de femmes en général d'ailleurs – parmi ceux qui parlent de la situation des homosexuel/le/s. C'est d'ailleurs plus largement le cas de la lesbophobie, qui n'est pas réductible à l'homophobie.

Le 9 mai, la FGTB lance une campagne contre l'homophobie au travail : quatre orateurs, quatre hommes. Certains ont beau évoquer les « lesbigays », pas un mot de la spécificité de la lesbophobie. Former les délégués à repérer et combattre l'homophobie est une excellente initiative, à condition de ne pas oublier la moitié de la population – et des travailleur/se/s.

Le 13 mai, les débats dominicaux, aussi bien sur la RTBF que sur RTL, sont consacrés à l'homophobie. Et comme d'habitude, les plateaux sont squattés par des hommes : témoins, représentants d'associations ou... des religions, ils tiennent, bien sûr, des discours « universels ». Une seule femme sur les deux plateaux, la ministre de l'Intérieur et de l'Egalité des Chances, Joëlle Milquet, qui ne s'émeut guère de ce déséquilibre. Pas plus que les autres invités, pour qui l'invisibilité des lesbiennes n'est apparemment pas un problème (4).

Il y a là une forme d'arrogance gay, poussée à son comble lors d'un chat organisé par l'hebdomadaire le Vif le 11 mai (5). Là, les interlocuteurs sont deux, un homme et une femme, Jean-Jacques Flahaux et Zoé Genot. Et JJ Flahaux a cette phrase incroyable : « Le plus important est le grand soutien des femmes, car elles comprennent que leur combat est lié à celui des gays ». Voilà, c'est aux femmes de comprendre, par exemple quand le même Flahaux soutient la « gestation pour autrui » sans se demander une seconde ce qu'en pensent les gestatrices présumées. Les femmes « comprennent », en effet, ce qui n'est pas le cas des gays, malgré tout ce que le féminisme a fait pour déconstruire les normes de genre. A de rares exceptions près, les gays ne soutiennent guère les combats des femmes, ni pour l'égalité des salaires, ni contre les violences qui leur sont faites, ni pour l'individualisation des droits – non, ils ont préféré revendiquer le mariage, avec ses droits dérivés et ses privilèges !

Au fait, la Gay Pride s'est rebaptisée « Belgian Pride ». Histoire de faire place aux « autres », lesbiennes, bisexuel/el/s, transgenres, intersexes... ? Pas du tout : pour montrer son ouverture aux hétérosexuels. Et je mets volontairement ce terme au masculin, parce qu'homos, hétéros, même combat : comme le mâle est censé représenter l'entièreté de la condition humaine, le gay prétend résumer la condition homosexuelle.

Alors, amis gays, une suggestion : après la gay pride, un peu de gay modestie, ça ne ferait pas de mal. Pas pour retourner vous cacher : simplement, vous rendre compte qu'il y a des placards encore plus profonds que les vôtres et que ,pour qu'ils puissent s'ouvrir, il vous faudra quelquefois accepter de ne plus prendre toute la place. Nous ne lutterons que mieux ensemble, vraiment ensemble.

 

 

  1. http://www.tetu.com/actualites/international/belgique-battue-et-violee-par-son-pere-parce-quelle-etait-lesbienne-21512

  2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Viol_correctif

  3. Voir par exemple http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/gisele-halimi/

  4. Contactés sur Facebook, certains participants m'ont assuré avoir fait la remarque aux journalistes : dommage qu'ils ne l'aient pas répété pour les spectateurs/trices. Un autre a reconnu et regretté un certain machisme gay

  5. http://www.levif.be/info/actualite/belgique/homosexuels-non-a-la-dictature-du-tous-dans-le-meme-moule/article-4000094018470.htm

 

 

Mis à jour (Lundi, 14 Mai 2012 07:07)

 

Ni fête, ni travail, ni muguet

1er mai : partout, des stands de muguet. Partout, la glorification du travail. Partout, l'idée de « fête ». Les socialistes la revendiquent comme la « leur », les libéraux prétendent qu'ils en sont les vrais propriétaires et Marine Le Pen va parader à la gloire de Jeanne d'Arc...

C'est le moment de rappeler que le 1er mai n'est ni un simple jour de congé, ni la « fête du muguet », ni une célébration du travail à la sauce libérale... mais la journée internationale des travailleur/se/s, une journée de lutte. Chaquée année, le 8 mars, on nous remet la « fête de la femme » au lieu de la « journée internationale des femmes » ; pour le 1er mai, c'est pareil, la « fête du travail »...

Eh bien non, le 1er mai, c'est autre chose ! En souvenir du 1er mai 1886 à Chicago (Etats-Unis), du 1er mai 1891 à Fourmies (France), des manifestations répimées dans le sang mais qui ont fini par déboucher sur la conquête de la journée de 8 heures... Loin donc du « travailler plus pour gagner plus », loin du « travailler dans n'importe quelles conditions pour ne pas se faire accuser d'assistanat », loin même du travail comme « valeur » en soi... Au contraire, l'exigence d'une vie qui n'est plus entièrement dévorée par le boulot, le droit à un revenu décent, à la possibilité de s'organiser collectivement pour obtenir de meilleurs salaires, une meilleure protection sociale aussi lorsqu'on n'a pas ou plus d'emploi.

.... Toutes choses remises en cause aujourd'hui ! Alors tous ces « fêtards » récupérateurs, qu'ils soient socialistes ou libéraux, mériteraient d'avaler leur brin de muguet (qui est, je le rappelle, un poison notamment pour les chats, qui savent ce que la vraie lutte veut dire...)

Et pour enfoncer le clou, ce petit rappel historique (1) : « Hitler, pour se rallier le monde ouvrier, fait, dès 1933, du 1er mai une journée chômée et payée. (... En France), c'est sous l'Occupation, le 24 avril 1941, que le 1er mai est officiellement désigné comme la «Fête du Travail et de la Concorde sociale» et devient chômé ».

« Fête du travail et de la concorde sociale » : on comprend que ça fasse saliver les libéraux de tout poil...

Allez, bonne lutte, camarades !

 

 

(1) Pour une brève histoire du 1er mai, voir http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=18860501

 

 
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