Ne me protège pas, je m'en charge !

 

Inutile.

Voilà ce qui te caractérise par les temps qui courent (droit dans le mur) : ton inutilité.

Autrefois, certes tu coûtais un max à la société : 1250 euros par mois si tu es un homme, 800 si tu es une femme, et tout ça, pour ne rien faire ! Mais enfin, tu gardais les petits-enfants, tu formais le gros des troupes du bénévolat pour aller rendre visite aux malades, soutenir des élèves en difficulté, trier des dons pour personnes précaires ou réfugiées... Aujourd'hui, c'est fini : couché, les vieilleux. A la maison. De repos. Eternel.

Parce que, plus encore qu'inutile et d'un coût prohibitif, tu es aussi irresponsable. « Personnes à risque » et mêmes pas foutues de faire gaffe, après il faut vous ramasser.

Tu encombres les hôpitaux de tes bobos et les politiques de tes jérémiades. On te protège, tu râles. On t'entoure de sages conseils, tu marmonnes que t'as plus quatre ans. Ah ça non, t'as plus quatre ans, t'as vingt fois plus, pour marcher tu as besoin d'une canne, pour lire il te faut des lunettes, peut-être même un appareil pour entendre ces sages conseils et quand ton sale caractère te donne l'envie de mordre, tu ne peux même pas le faire avec tes propres dents !

Bref, t'es un·e senior du troisième ou quatrième âge, le cinquième c'est le cimetière.

 

« Disciplinés et patients»

Tu n'es plus un personne mais une catégorie. Il arrive qu'on te demande ton avis, mais on a déjà décidé pour toi. Bien sûr que ta tête comme tes jambes sont plus lentes, qu'il arrive que tes mots tremblent comme tes mains. La lenteur n'est un défaut que dans un monde qui se veut trépidant. S'il faut te répéter une question, c'est parce que tu réfléchis avant de répondre. S'il t'arrive de refuser de manger, d'oublier de boire, c'est parce que c'est parfois la dernière forme de protestation qui te reste, si tu n'as plus la force de monter sur les barricades.

Et pourtant, les barricades, ce n'est pas l'envie qui te manque, tu en oublierais presque ton arthrose ! Tu as entendu parler du Gang des Vieux en Colère (bon, c'est du masculin universel, mais à la care comme à la care, hein ! Tu ne vas pas chipoter). En colère, tu parles ! Tu tombes sur le message « en pause jusqu'en fin de confinement » ! C'est un peu comme si SOS Suicide suspendait ses activités jusqu'à la fin d'une vague de dépressions.

Parce que ce « confinement », ça te concerne, et même en premier lieu. Outre que toute activité solidaire t'est désormais interdite, certain·es ont même suggéré qu'on t'empêche de sortir de chez toi ; tu as fait partie de la première catégorie interdite de visites et tu seras en queue de liste pour pouvoir te déplacer librement, voyager, serrer tes proches dans tes bras. Macron l'a dit avant de se rétracter, et Ursula Von der Leyen (elle a quel âge, hein?), a déclaré que « sans vaccin il faut limiter autant que possible les contacts des seniors ». C'est pour ton bien, sais-tu ! A quand l'interdiction de vente d'alcool aux plus de 60 ans, ou un « accord filial » nécessaire pour leur permettre l'accès à certains contenus sur le web ?

« Je sais que c'est difficile et que l'isolement pèse mais c'est une question de vie ou de mort, nous devons rester disciplinés et patients », a ajouté la présidente de la Commission européenne.

« Patient·es », c'est pour rire... ? On peut dire ça à des enfants, tu verras quand tu seras grand·e... Mais toi, c'est quoi ? Tu verras quand tu sera mort·e ?

Et la « discipline », alors ? Tu fais partie d'une génération qui a valorisé la désobéissance, la rébellion, « il est interdit d'interdire », tu te souviens... ? Au-delà de son irréalisme vite constaté, le slogan avait de la gueule, quand même. Mille fois plus en tout cas que ces assignations à domicile en résidence surveillée avec bracelet électronique moral.

Bien sûr, tu n'as pas envie de tomber malade et encore moins de mourir dans la solitude, en tenant une main étrangère et gantée (si tu as la chance d'en tenir une) avec l'image d'un dernier sourire masqué. Tu ne veux non plus mettre d'autres personnes en danger, tu vas donc prendre les précautions nécessaires, respecter distances et barrières, mais qu'on ne t'empêche pas de bouger, d'échanger des regards vivants, à défaut de caresses ! Et si ta « fragilité » les inquiète tant, parce que tu coûterais cher en soins, rassure-les : tu as pris une précaution supplémentaire en remplissant les papiers pour l'ADMD (Associations pour le Droit de Mourir dans la Dignité) : pas d'acharnement, pas de réanimation, pas ce long chemin de rééducation indispensable pour reprendre vie, et quelle vie ? A ton âge tu n'as plus ni la patience, ni la discipline nécessaires.

 

Ivresses et douceurs

Qu'on ne voie ici aucun « éloge de la vieillesse » et sa sagesse supposée. Il y a des vieilleux stupides, racistes, désagréables, scrogneugneu, d'une grande méchanceté – comme les jeunes, hein ? Il y en a aussi qui n'ont plus d'autre besoin que d'être choyé·es, respecté·es, se sentir entouré·es d'humanité, tout simplement.

Mais il y a toustes les autres, plein·es d'énergie et d'envies déraisonnables, des envies d'air et de feu, d'ivresses et de douceurs, d'apprendre une langue, un instrument de musique, ou même qui sait, de se mettre au kayak !

Tu repenses à l'un de tes slogans féministes préférés : « Ne me libère pas, je m'en charge ! » Et tu as envie de leur crier de même : « Ne me protège pas, je 'en charge ! » Si tu as besoin de conseils ou d'aide, tu les demanderas. En attendant, qu'on te laisse vivre ta vie. Les quelques années qui te restent de vie, de désirs, de folie. Toi qui, en ce moment, es surtut une "personne fâgée".

Mis à jour (Mercredi, 29 Avril 2020 09:13)

 

Extension du domaine du bénévolat

Cela a commencé, le 18 mars dernier, par un appel aux dons du CHU Saint-Pierre pour l'acquisition de respirateurs. Il s'agissait de sauver des vies, ce n'était pas le moment de discuter et moins encore de s'indigner; faire un virement semblait la seule réaction possible. Aussi les médias se faisaient-ils l'écho de cet appel au secours, sans la moindre analyse ni mise en contexte, peut-être pour ne pas décourager les bonnes volontés, ou peut-être aussi par aveuglement devant ce qui représente en réalité une honte pour un pays riche : la nécessité de faire appel à la générosité citoyenne pour sauver des vies, comme si ce n'était pas là la première tâche d'un Etat et la destination la plus évidente des impôts qu'il perçoit (en principe proportionnels aux moyens de chacun·e – en principe, car la réalité est fort différente, depuis l'ingéniérie fiscale accessible aux plus riches, particulier·es comme entreprises, jusqu'à la fraude organisée).

Il fallait vraiment quelques esprits tordus pour crier au scandale (visant l'Etat, pas les donateurs/trices ni l'hôpital qui faisaient ce qu'ils pouvaient avec les moyens du bord) et pour rappeler les quelque 5 milliards engagés par ce même Etat, avec ces mêmes impôts, pour le renouvellement de son aviation de combat. Le prix d'un seul de ces nouveaux coucous aurait suffi à financer des centaines de respirateurs. Aucun rapport entre santé et défense, fut-il répondu à ces constats. Quand on voit qu'on en est aujourd'hui à envoyer l'armée en renfort du personnel débordé des maisons de repos, on peut se dire que l'étanchéité entre les deux budgets n'est pas si évidente, et que le sacrifice de quelques avions de combat pour équiper des services de soins n'était peut-être pas une idée si absurde que ça...

 

« Do it yourself »...

Après les respirateurs, les masques : devant la pénurie (et face à des discours officiels incohérents sur la nécessité de le porter ou non), des dizaines de couturières (en écrasante majorité des femmes) ont ressorti leurs machines à coudre pour équiper leurs proches ainsi que des personnes en contact avec le public (autres que les soignant·es de première ligne, qui ont besoin d'un matériel plus professionnel). Des « tutos » ont fleuri sur internet, sur le modèle « Do it yourself » des sites de bricolage. D'individuelles et solidaires, ces intiatives ont été récupérées par des autorités publiques qui se sont mises à organiser la confection de masques, fournissant une partie du matériel mais réclamant un travail entièrement bénévole ! Des femmes (en écrasante majorité, rappelons-le) parfois précaires, parfois ayant perdu leur travail et devant vivre chichement d'allocations de chômage, ou encore n'ayant droit à rien, se sont vu priées de bosser avec des conditons dignes d'un règlement de travail – à la différence près qu'aucun salaire n'était prévu.

Après les masques, les blouses médicales : on a vu apparaître des appels tels que celui-ci.: "URGENT / Appel à volontaires - Fabrication de blouses médicales". On remarquera les injonctions, dont certaines sans doute justifiées par des considérations sanitaires, mais annoncées sur un ton tranchant : « aucun retard permis », « pas de sortie hors du bâtiment de 10h30 à 17h», et bien sûr, « pas de défraiment ». Par contre il faut un minimum de compétences, puisque « les volontaires devront être en mesure de travailler avec des machines à coudre industrielles », ce qui n'est pas rien.

 

... mais à vos frais !

Cette culture du bénévolat se répand si bien qu'on en arrive à ce que des couturières se ramassent des insultes quand elles prétendent faire payer le fruit de leur travail. On peut lire ainsi le témoignage d'Annabelle Locks qui fabrique des costumes pour le théâtre ou l'opéra et qui se retrouve sans revenu avec l'arrêt de toute vie culturelle. « Pour certains, la couture, c'est un hobby. Pour nous, c'est un métier. Avec la crise, nous avons perdu tous nos contrats de travail. Et cela jusque septembre ou octobre… au moins ». Matières premières, électricité, heures de travail.. tout cela a un coût. Et comme elle dit : « Si moi je vais chez mon boucher et que je lui demande de me donner trois steaks gratuits, il me dira non » !

Comme le relève Antoinette Brouyaux sur le site Association 21 : « Pourquoi notre société n’est-elle plus capable de rémunérer les couturières à la hauteur de cette fonction redevenue essentielle ? Il est temps de professionnaliser le mouvement. Pourquoi ne pas contraindre légalement toutes les entreprises de la grande distribution à rémunérer des couturières pour équiper leurs employé.e.s, de masques en tissu, répondant à certaines normes de qualité ? »

C'est que l'extension sans fin du domaine du bénévolat n'est pas sans dangers, ce que certain·es ont parfaitement compris, comme Marie-Eve qui écrit sur Facebook : « Voilà pourquoi bien qu’en ayant les capacités et les machines adéquates, je ne couds pas de masques. Je connais trop de couturières en difficulté et la moindre des décences serait que l’Etat les paye. Mais je vais de ce pas commander des masques, que je payerai ».

Car si on ne peut qu'applaudir toutes ces personnes qui mettent leurs compétences au service de leurs congénères, souvent pour compenser l'imprévoyance et la piètre gestion des autorités publiques, il n'est pas acceptable d'exiger que le travail bénévole devienne une sorte de nouvelle « norme ». Comme c'est déjà trop souvent le cas dans des associations qui pallient aussi les manquements de l'Etat en assumant un rôle de protection des populations vulnérables, sans avoir les moyens de se passer de « volontaires »; et comme l'est, encore et toujours, le travail de reproduction gratuit des femmes, l'une des plus grandes inégalités de genre et un point aveugle des politiques même les plus progressistes.

Mis à jour (Mercredi, 15 Avril 2020 10:52)

 

Soutenir ou dénoncer : et si on faisait les deux ?

 

Ce fut d'abord, le 18 mars, cet appel du CHU Saint-Pierre, repris par les médias : l'hôpital « lance un appel aux dons pour acheter des respirateurs ».

On peut comprendre, dans une Europe complètement dépassée par une pandémie longtemps sous-estimée (je reconnais que moi-même je n'y ai pas vraiment cru), un appel urgent pour éviter le pire. Mais enfin, la Belgique reste un pays riche, ou du moins qui abrite des citoyen·es riches et des entreprises prospères, et si l'Etat est nettement moins fringant, c'est parce que depuis des décennies, il a organisé lui-même son régime amincissant (diminution des « charges sociales », « économies » dans la Sécu, désinvestissement du « non marchand », organisation d'une ingéniérie fiscale et indulgence pour la fraude...)

L'appel a été largement répercuté dans les médias (on peut le comprendre aussi), mais sans la moindre contextualisation et moins encore de l'esprit critique (et on le comprend déjà moins). C'est sur les réseaux sociaux qu'on a trouvé des indignations parfaitement légitimes : quoi, la Belgique n'a pas les moyens, ou plutôt ne se donne pas les moyens d'acquérir du matériel de première nécessité, alors même, rappelaient certain·es, qu'elle est prête à investir des milliards dans l'achat de nouveaux avions de combat ? Des avions incapables d'abattre le moindre virus...

 

 "Viva fort Life" permanent

Le débat était lancé, parfois virulent, entre celles et ceux qui s'indignaient et les autres qui choisissaient de faire un virement immédiat – comme s'il fallait vraiment choisir entre les deux.

Le 22 mars, rebelote : ce sont  les hôpitaux des provinces de Namur et de Luxembourg qui lancent à leur tour un appel aux dons. Toujours pas de prise de distance dans les médias. On en arriverait à une sorte de « Viva for Life » permanent (au sens littéral, car il s'agit bien de sauver des vies).

Cela fait pourtant des mois et des années que le secteur de la santé tire la langue et alerte contre le sous-financement, dénonçant les restrictions budgétaires accompagnées d'un discours culpabilisant sur les « coûts » : il y aurait « trop » d'étudiant·es en médecin, « trop » de lits d'hôpitaux, pour des séjours « trop » longs... Voir par exemple le collectif La santé en lutte, qui réclame « plus d'effectifs, plus de salaires, plus d'humanité ». On savait déjà que nos gouvernernements avaient une calculette à la place du coeur; on constate que cette calculette remplace aussi le cerveau, avec des conséquences dramatiques.

Le courage du personnel de santé est reconnu par un nombre croissantce citoyen·nes qui, tous les soirs à 20h, expriment leur reconnaissance en ouvrant les fenêtres de leus appartements confinés pour applaudir longuement, en n'oubliant pas tou·es ces autres sans qui nos vies deviendraient infernales: travailleur·ses du secteur de l'alimentation, de la livraison, du nettoyage, des services à domicile, du ramassage des poubelles...

Une iniative qui pouvait sembler faire l'unanimité, et puis on a découvert ce cri de colère d'un urgentiste liégeois : « Une bonne partie des gens qui applaudissent, votent chaque année pour les connards qui diminuent les budgets, font des hashtags #keepsophie en oubliant qu'elle a été ministre du Budget d'un gouvernement qui a retiré plusieurs milliards d'euros dans les soins de santé. (...) La prochaine fois que vous voyez des manifestations pour refinancer les soins de santé, soutenez-nous ». Et à nouveau apparaît le clivage entre celles et ceux qui trouvent cette action trop hypocrite pour y partciper et d'autres qui pensent qu'il faut applaudir et que pour le reste, « on verra plus tard ».


 Aider à "tenir"

C'est peut-être une question d'âge, une dernière flamme de sagesse avant que commence la confusion... Ou peut-être que simplement je ramollis. En tout cas, de plus en plus souvent, j'ai envie de remplacer le « ou... ou.. » par le « et... et... », même si ce n'est pas toujours confortable.

Ainsi je ne crois pas qu'il faut remettre réflexions, analyses et indignations à un « plus tard » hypothétique, parce qu'il faudrait avant tout, ou même seulement parer au plus pressé. « Plus tard », il y a bien plus de (mal)chances de voir les gens se précipiter dans les cafés, les magasins ou enocre sur les plages, que s'asseoir pour réfléchir ou descendre dans la rue pour manifester. Non, c'est maintenant, dans le feu de l'action (ou parfois de l'inaction des autorités) qu'il faut faire entendre haut et fort les voix dissidentes : les politiques d'austérité sont non seulement injustes mais aussi irresponsables, et il n'est pas question d'y retourner lorsque l'alerte sera passée.

Mais cela n'empêche pas, dans le même temps, d'aider quand on peut, comme on peut, de là où on se trouve, avec les moyens qu'on a. On peut hurler contre la nécessité d'en appeler à la « générosité » citoyenne pour acheter du matériel de première nécessité, tout en participant à la collecte. On peut se préparer à rejoindre le personnel de santé dans les luttes à venir, mobiliser les personnes autour de soi, puiser dans les appaludissements de l'énergie pour la colère, et être tout de même sur son balcon ou à sa fenêtre soir après soir.

Parce que cette brève reconnaissance, certain·es membres du personnel de santé témoignent que ça les aide à tenir. Mais aussi parce que ce moment de partage, avec des voisin·es connu·es ou non, après une journée de confinement, parfois dans la solitude, parfois dans les cris et les disputes, nous aide à tenir, nous aussi.

 

PS : En ces temps de confinement, des acteurs·trices de la culture, de la formation ou du sport, de simples citoyen·nes qui ont quelque chose à partager ou même des entreprises commerciales mettent gratuitement à disposition leurs catalogues et/ou compétences. Il suffit de chercher un peu sur le net selon ses propres intérêts.

Mais il y a quelque chose de gênant dans ces gestes de solidarité, c'est le discours qui les accompagne : il s'agirait de « s'occuper », de « passer le temps ». A quoi il faut quand même rappeler que d'une part, la culture, l'éducation intellectuelle et physique ne sont pas un « passe-temps » mais une part importante de notre humanité ; et que d'autre part, tout le monde n'a pas du « temps à passer »: entre (télé)travail, prise en charge des enfants et/ou de personnes dépendantes, courses aussi indispensables que compliquées, entretien du quotidien... beaucoup d'entre nous sont plus près du risque de burn out que d'une impression de vacances ou d'ennui à meubler.

 

Mis à jour (Dimanche, 22 Mars 2020 11:11)

 

Bas les masques !

 

Il est bien possible qu'un jour, ça devienne obligatoire. Et en bonne citoyenne, je me plierai à l'obligation. Peut-être même serai-je convaincue que c'est la meilleure solution.

En attendant, permettez-moi d'exprimer toute la tristesse mêlée de colère que m'inspire le masque. Je ne parle de celui indispensable pour le personnel de santé et plus largement, pour toutes celles et ceux obligé·es de se confronter toute la journée à des humain·es parfois malades, parfois sans respect des distances, parfois dans une proximité impossible à éviter. Non, je parle du masque de rue, des lieux publics, celui de simples passant·es qu'on ne fait que croiser, qui de toute façon s'écartent à votre approche. Ce masque qui empêche d'échanger un sourire, qui rend plus ardue la compréhension si on est malentendant·e par handicap ou simplement par l'âge, qui aplatit les voix et qui interdit ces interactions non verbales sans lesquelles les mots ne sont que des sons froids émis par des robots.

Permettez-moi aussi de m'étonner en constatant avec quelle désinvolture on balance des « évidences » d'hier. Il y a quelques années à peine, lorsqu'il s'est agi d'interdire le port de la burqa, la dissimulation du visage semblait une atteinte insupportable au « vivre ensemble ». Qu'on se rappelle seulement cet arrêt de la Cour européenne des Droits de l'Homme, rejetant l'argument de l'atteinte à l'égalité entre femmes et hommes mais acceptant celui de la «sociabilité» : «La Cour admet que la clôture qu’oppose aux autres le fait de porter un voile cachant le visage dans l’espace public puisse porter atteinte au " vivre ensemble ". A cet égard, elle indique prendre en compte le fait que l’État défendeur considère que le visage joue un rôle important dans l’interaction sociale. Elle dit aussi pouvoir comprendre le point de vue selon lequel les personnes qui se trouvent dans les lieux ouverts à tous souhaitent que ne s’y développent pas des pratiques ou des attitudes mettant fondamentalement en cause la possibilité de relations interpersonnelles ouvertes qui, en vertu d’un consensus établi, est un élément indispensable à la vie en société. La Cour peut donc admettre que la clôture qu’oppose aux autres le voile cachant le visage soit perçue par l’État défendeur comme portant atteinte au droit d’autrui d’évoluer dans un espace de sociabilité facilitant la vie ensemble ».

Précision : je n'essaie pas par là de justifier le port de la burqa, qui m'est toujours apparue comme une prison portative, même si j'ai émis quelques réserves quant à son interdiction ; je n'essaie pas non plus de prétendre que le masque c'est pareil. Je veux simplement pointer le fait qu'un argument qui semblait indiscutable s'est soudain évaporé comme par magie. Je peux comprendre qu'on doive s'imposer une contrainte - comme le confinement actuel – cela n'en reste pas moins une contrainte, qui n'a pas seulement des enjeux strictement sanitaires.

 

Quand la science bafouille

Il est vrai que pour le moment, les scientifiques ne semblent pas tou·tes d'accord sur la généralisation port du masque. Certain·es le défendent comme une nécessité absolue, d'autres avec comme argument principal que « ça rassure » (pas moi en tout cas) ; d'autres encore mettent en garde contre une mauvaise utilisation ou le risque d'un sentiment de fausse sécurité. Outre le soupçon que c'est la pénurie de masques qui motive le scepticisme quant à leur nécessité, il y a des gens que ces désaccords entre expert·es angoissent ou énervent : moi, ils me rassurent plutôt. Cela veut dire que la science n'a pas de vérités absolues, qu'elle est toujours en recherche, qu'elle bafouille, se trompe, évolue, et qu'il n'est pas question de lui laisser le dernier mot sur nos vies. Parce que tout simplement il n'existe pas UNE solution : dans certaines régions ou certaines catégories de la population, le choix se pose entre mourir du virus ou mourir de faim, entre mourir du virus ou mourir de solitude. Et ce choix n'est pas individuel, car le plus angoissant peut-être est le fait que chacun·e d'entre nous peut représenter un danger pour les autres.

Alors oui, s'il le faut, on portera des masques. Mais je ne peux pas entendre que c'est « juste un bout de tissu » et que nous devons tous et surtout toutes ressortir nos machines à coudre dans la joie et la bonne humeur. Moi, je ne me sentirai vraiment « déconfinée » que le jour où nous pourrons boire un verre, en voyant autour de nous des visages souriants, ou sévères, ou mêmes ronchons - mais libres.

Mis à jour (Lundi, 06 Avril 2020 09:31)

 

Appeler une chatte une chatte

 

« Un Belge sur deux victime de violences sexuelles » (RTBF)

« Un jeune sur quatre a déjà été exposé à un viol » (Le Soir)

Voilà comment nos médias présentent majoritairement (1) les résultats d'un sondage effectué par Amnesty et SOS Viol et présentés dans un Dossier spécial sur le viol.

On peut trouver en fin d'article des liens plus précis sur les chiffres et les recommandations, mais je voudrais insister sur un point : l'absence, hélas une fois de plus, d'une analyse genrée explicite.

En 2014 déjà, une campagne officielle était intitulée « Le viol n'a pas de sexe », à quoi l'asbl Garance avait réagi en précisant que si, le viol avait même deux sexes : celui (F) des victimes et celui M) des auteurs, du moins en très grande majorité.


Masculin universel

Dans la présentation de cette nouvelle enquête, si le dessin est très explicite, le texte l'est beaucoup moins. On y lit que « la population - et en particulier les jeunes - est exposée à la violence sexuelle dans des proportions alarmantes »  et plus loin : « Près d’un·e Belge sur deux a déjà été exposé·e à au moins une forme de violence sexuelle ». Les médias qui ne s'embarrassent pas d'écriture inclusive peuvent alors tranquillement titrer en « masculin universel ».

Mais la présentation d'Amnesty elle-même pose problème, commençant ainsi le communiqué de press : « Une personne sur deux en Belgique a été victime de violences sexuelles (47 %), un jeune sur quatre a été victime de viol (24%) » avant de préciser (mais on se demande pourquoi soudain on parle de femmes...) que « Une femme sur cinq a été victime de viol (20 %), seules 14% des femmes qui ont porté plainte pour des faits de violence sexuelle se déclarent satisfaites de cette démarche ».

Certes, si on se donne la peine de lire plus loin, on apprend que« les femmes et les jeunes sont surreprésenté·e·s parmi les victimes ; ce qui  laisse penser qu'il s'agit seulement d'une différence d'ordre statistique, qu'on retrouve en page 33 du rapport complet : « Au cours des 12 derniers mois ou encore actuellement (régulièrement ou fréquemment), 15 % des personnes interrogées sont victimes d’au moins une des sept formes de violences sexuelles que nous avons testées ; la proportion de personnes exposées est double chez les femmes par rapport aux hommes » (2).

Voilà tout pour "analyse de genre", tout aussi absente d'ailleurs dans les recommandations (3).

 

Culture du viol

Pourquoi est-ce si important ? Parce que, tout simplement, on ne peut pas imaginerdes remèdes efficaces quand le diagnostic de départ est biaisé.

C'est ce qu'a très bien compris l'Espagne, souvent donnée en exemple, sans qu'on rappelle suffisamment combien cette efficacité est justement liée au choix politique de s'en prendre spécifiquement aux violences envers les femmes. C'est aussi le sens du terme « féminicide » plutôt que « crime passionnel » ou même un neutre « meurtre entre conjoints », indiquant bien qui est la victime et pourquoi elle l'est devenue.

De même la Convention d'Istanbul, ratifiée par la Belgique en 2016, et désormais devenue une référence, insiste sur cette dimension de genre : « De nombreuses formes de discrimination, de pratiques dangereuses et de stéréotypes de genre forment la matrice des comportements violents. C'est pourquoi la Convention s'attaque tout particulièrement aux stéréotypes de genre dans les domaines de la sensibilisation, de l'éducation, des médias et de la formation des professionnels. Elle institue aussi l'obligation de fonder sur une compréhension de la violence fondée sur le genre les mesures de protection et d'aide ainsi que les enquêtes et les procédures judiciaires » (c'est moi qui souligne).

S'investir contre les violences sexuelles implique notamment de démonter la « culture du viol », qui ne signifie pas que tout le monde viole tout le monde, mais que la société tolère que certaines catégories d'hommes expriment par des agressions sexuelles leur rapport de pouvoir sur les enfants, les femmes et aussi d'autres hommes. Amnesty l'évoque d'ailleurs en pointant certains stéréotypes qui sont, eux, tout à fait genrés :Elle dit non, mais ça veut dire oui”, “Les femmes aiment la violence”, “Les hommes ont une sexualité incontrôlable”.

Garance notait aussi cette différence de fond : « Pour les hommes, le viol n’est pas une menace permanente, ne fait pas l’objet de mises en garde systématiques les poussant à éviter certains lieux, certaines heures, certaines façons de s’habiller ; ce n’est pas un risque toujours présent dans la tête, limitant leur liberté. Pour ce qui est des attouchements sexuels, les hommes ne subissent pas la même pression dans la rue, dans les transports en commun ». En ajoutant : « Il n’est pas question ici de nier que des hommes puissent aussi être victimes de viol et qu’il est encore plus difficile pour eux d’en parler. Encore faudrait-il préciser que les violeurs sont, là aussi, en écrasante majorité des hommes ».

Et voilà le « point aveugle » de bien des enquêtes sur les violences basées sur le genre : il y a les victimes, bien sûr, mais qu'en est-il des auteurs ? Quand un article évoque une « femme tuée à coups de couteau », on peut avoir l'impression que le couteau a frappé tout seul... De même, s'il y a ces "personnes violées", qui sont les "personnes qui violent" ?

Ici encore, l'absence d'analyse de genre, de mise en question d'une certaine forme de « masculinité toxique », reste flagrante.

La Convention d'Istanbul, encore : « Le concept de genre imprègne donc la Convention en profondeur. » Malheureusement, le même concept n'imprègne pas suffisamment le sondage d'Amnesty et SOS Viol, et moins encore le compte-rendu qu'en font les médias, surtout au niveau des titres... mais c'est la première chose qu'on voit, et parfois la seule.

Si cette enquête est donc bien d'utilité publique, on ne peut que regretter une grosse lacune qui en brouille la compréhension. Pour combattre efficacement le fléau des violences sexuelles, il est indispensable d'oser appeler une chatte une chatte.


(1) A noter que De Morgen se démarque en titrant : « Eén op vijf Belgische vrouwen werd ooit verkracht ».

(2) On peut aussi regretter que si l'âge et le genre sont pris en compte (et même pas pour toutes les questions), tout autre critère soit absent, comme l'orientation ou l'identité sexuelle, ou encore l'origine – mais cela demanderait sans doute beaucoup plus de temps et de moyens. La Convention d'Istanbul en tient compte, insistant d'une part sur le sort des femmes migrantes et indiquant d'autre part : « Si la Convention s'attache tout particulièrement à toutes les formes de violence à l'égard des femmes, (...) elle reconnaît que la violence fait aussi d'autres victimes, comme les garçons et les hommes, et notamment les gays, les hommes transgenres, ou les hommes qui ne se conforment pas à un comportement jugé acceptable par la société. (...) La perspective de genre s’applique aussi à ces groupes de victimes » (c'est encore moi qui souligne).

(3) Dans ses recommandations (voir lien ci-dessous), le seul point implicitement genré est la demande d'amélioration de "la collecte et la publication de données sur le viol (prévalence, profil des victimes, condamnations, etc.)"

 

Liens directs :

Enquête Amnesty et SOS Viol : l'enquête complète est ici : https://www.amnesty.be/IMG/pdf/2020_pres_resultats_sondage_dedicated_violences_sexuelles.pdf

Pour aller directement aux chiffres (souvent mais pas toujours genrés), c'est là : https://www.amnesty.be/camp/droits-femmes/viol/article/sondage-viol-chiffres-2020

Pour les recommandations, c'est là : https://www.amnesty.be/camp/droits-femmes/viol/recommandations-viol-2020

Mis à jour (Jeudi, 05 Mars 2020 15:11)

 
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