Jan Fabre : quand le tort tue (ou pas)

 

 

 

 

Bertrand Cantat, Roman Polanski, Jan Fabre... A chaque nouvelle affaire de violence ou de harcèlement sexuel, la question resurgit : faut-il, peut-on, séparer l'homme de l'artiste, et l'artiste de l'oeuvre ? Et la question qui en découle : que faire des oeuvres d'un artiste condamné ? (je l'écris au masculin car de fait, jusqu'ici, cette question ne concerne que des hommes).

Pour ce qui est de Jan Fabre, condamné le 29 avril à 18 mois de prison avec sursis suite à la plainte d'uen douzaine de (ex)danseuses de sa troupe, les réactions des autorités, culturelles ou politiques, sont diverses. A Anvers, Gand, Namur, Nieuport, ses sculptures restent en place ; le Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, lui, a décidé de ne plus éclairer ses oeuvres durant les 18 mois correspondant à sa condamnation. De leur côté, des féministes ont organisé une action-choc à Namur, avec un slogan à lire sur leurs fesses (une manière efficace d'attirer l'attention des médias, pas forcément pour le slogan).

 

Une culture appauvrie ?

D'un côté, les partisan·es d'une stricte séparation entre l'homme et l'oeuvre imaginent la pauvreté d'un monde culturel expurgé de tous ses racistes, sexistes, agresseurs, condamnés ou non... La littérature sans Céline, la musique sans Wagner, la peinture sans Gauguin, la philosophie sans Heidegger... et ce ne sont que quelques exemples, parmi les plus flagrants. En face, d'autres demandent qu'on imagine ce que doivent ressentir les victimes devant la glorification de l'oeuvre de l'auteur de violences qu'elles ont subies (de sa part ou d'un autre dans le même contexte).

Il me semble que c'est une vraie question que les invectives réciproques n'aident pas à éclairer.

En fait, il existe des situations très diverses, selon que l'auteur soit mort ou vivant, qu'il reconnaisse ou non sa responsabilité (ce qui est si important pour les victimes), qu'il soit lui-même ou non fêté, bénéficiaire d'éloges et/ou de subsides.

En ce qui me concerne (mais je ne prétends pas avoir la bonne réponse), je n'ai pas de problème à apprécier des oeuvres d'artistes disparus, quoi qu'ils aient pu commettre en tant qu'humains : ils ne sont plus là pour en profiter. Pour les vivants, j'estime qu'une fois leur peine accomplie, ils ont le droit de reprendre leur activité (comme ce serait le cas de n'importe quel employé ou artisan), comme nous avons le droit de les boycotter. Je fais cependant une différence entre ceux qui assument la responsabilité de leurs actes et ceux qui rejettent toute faute en se posant eux-mêmes en victimes. De même, voir un tableau, écouter une chanson, lire un livre, n'est pas la même chose qu'aller applaudir un artiste sur scène, lui décerner un prix ou en faire un représentant culturel officiel.


Ou une re-création ?

Il reste une autre possibilité, sans doute pas réaliste mais qui aurait ma préférence : relecture, détournement, re-création. Par exemple, renommer les oeuvres. Pour la Citadelle de Namur, on pourrait imaginer, à la napoléonienne : "Du haut de cette tortue, un agresseur sexuel vous contemple" ou encore, plus poétique et militant à la fois : "Tandis que les femmes volent vers la liberté, les hommes n'avancent qu'à dos de tortue". Quant à "L'homme qui mesure les nuages" du Musée d'Art Contemporain de Gand, il pourrait être rebaptisé "L'homme qui prend enfin la mesure de sa responsabilité".

Faites vos jeux, l'imagination au pouvoir !

Mis à jour (Lundi, 02 Mai 2022 11:46)

 

Rencontre avec Angela Davis

Pour les personnes de ma génération, Angela Davis fait partie de notre éducation politique. Dans les années 70, son poster poing levé était épinglé sur bien des murs, entre rockers et footeux. Lorsqu’elle a été emprisonnée sous l’accusation de prise d’otage mortelle, beaucoup d’entre nous ont manifesté, signé des pétitions, jusqu’à son acquittement en 1972.
Cinquante ans après, il était plus que réconfortant de voir un Cirque Royal plein à craquer (on a dû refuser beaucoup de monde) pour écouter sa conversation avec la journaliste Safia Kessas, devant un public enthousiaste et d’une grande diversité d’âge, d’origine, d’habillement – s’il avait été présent, Conner Rousseau ne se serait sans doute “pas senti en Belgique”.

Radicalité et complexité

Par ses écrits et ses engagements, bien avant qu’on ne parle d'”intersectionnalité”, Angela Davis nous avait appris à ne pas hiérarchiser les luttes, à refuser l’idée qu’il existerait un “combat principal” et des “fronts secondaires”. Son livre “Femmes, race et classe” en témoigne largement. Aujourd’hui, elle intègre avec la même force de conviction les luttes LGBT+, son engagement pour l’abolition des prisons (du « système industrio-carcéral »), pour la défense des sans papiers ou l’engagement des jeunes pour le climat.
Sa présence à Bruxelles s’est déroulée en trois temps: une conférence de presse le matin, la conversation du soir mais aussi, dans l’après-midi, une rencontre plus conviviale avec des associations de jeunes, de femmes, d’artistes.
Quelques articles ont rendu compte de ces rencontres (notamment en accès libre ceux de L’Echo et de BX1), mais moi qui ai aussi la chance d’assister à la rencontre de l’après-midi, je pense intéressant de développer, en toute subjectivité, un aspect particulier de sa pensée : sa radicalité mais aussi sa complexité, son refus de raisonner en « ou…ou… » pour tenter de développer les liens, en « et…et… »
Le soir, au Cirque Royal, son entrée était précédée par une performance chantée et dansée par des femmes sans papiers. L’après-midi, leur Comité lui avait demandé si elle accepterait d’être leur marraine, et elle avait répondu sans hésiter (et en français) : “Absolument!“.
La lutte des sans papiers lui paraît l’une des plus essentielles d’aujourd’hui, et elle va très loin: si les positions les plus radicales plaident pour l’ouverture des frontières, elle-même se demande s’il ne faudrait pas, tout simplement, revendiquer la suppression des papiers. Les relations humaines peuvent se passer de papiers, plaide-t-elle.

“Nos différences peuvent nous rassembler”

A la question de l’enseignement à l’école de l’histoire du colonialisme et de l’esclavagisme, elle répond que c’est nécessaire, bien sûr, mais que cela ne servirait à rien si le lien n’est pas fait avec le racisme de nos sociétés d’aujourd’hui. De même, la meilleure “réparation” pour les descendant·es d’esclaves ou de colonisé·es serait un vrai changement social, plutôt que des compensations financières individuelles. Car il existe toujours un racisme systémique, institutionnel, qu’elle se refuse à réduire à de simples préjugés personnels.
Ce que l’avocate Selma Benkhelifa illustrait dans une intervention saisissante, par la longue litanie de noms de jeunes (et moins jeunes) tué·es par la police, non pas aux Etats-Unis mais ici, en Belgique : « Mawda, Josef, Lamine, Sabrina, Ouassim, Mehdi, Adil, Ibrahima, Elias… » Se demandant pourquoi nous refusions de le voir et de réagir.
Soulignant aussi le fait que dans le “procès des hébergeurs”, les deux poursuivies blanches n’ont pas fait un seul jour de prison (et c’est tant mieux!), alors que Zakia a fait 2 mois et demi et Walid 8 mois, avant un acquittement général.
Angela Davis a également été interrogée sur cette “non mixité choisie” de certaines activités, qui fait bien des vagues, y compris dans les milieux militants.
Sa réponse était tout en nuances : “Il y a des endroits où vous avez besoin de vous sentir en sécurité. Mais aussi d’autres endroits où vous devez vous sentir troublé·e, où les idées doivent être contestées. Nous avons besoin des deux. et de reconnaître que nous pouvons nous défier mutuellement“.
Mais on le sait, ce qui affaiblit nos luttes, ce sont ces “différences” d’analyse, de priorité, de stratégie, qui nous dressent même parfois les un·es contre les autres. Faut-il les oublier, voire les effacer, nous ressembler pour nous rassembler ?
Sa réponse : “Je suggère de réfléchir à la manière dont nous avons conceptualisé le processus d’unité comme se produisant en laissant nos différences de côté ou en les transcendant. Mais qu’en est-il de la possibilité que les différences puissent nous rassembler plutôt que de nous désunir? Il me semble que ce sera le défi: comprendre comment ces différences peuvent être la colle qui nous lie plutôt que celle qui nous sépare.»

Impatience et longévité

Ici ou là, j’ai vu passer des remarques (non sans arrière-pensées) sur une prétendue prise de distance par rapport au féminisme. Drôle de “constat” pour celle qui est l’une des figures majeures du Black feminism…
De fait, explique-t-elle, par le passé elle ne se considérait pas comme féministe, par rapport à ce qu’elle appelle un “féminisme de plafond de verre” (“elles ont déjà la chance de voir le plafond!“).
Mais ensuite, elle s’est entièrement solidarisée avec les luttes des femmes sans papiers, des précaires coincées dans les tâches de reproduction, des mères privées de leurs enfants par des juges qui se réfèrent encore au concept masculiniste d’ “aliénation parentale”, qui suggère que les violences dénoncées par les enfants envers un parent (le plus souvent le père) soient une invention de l’autre parent (le plus souvent la mère). Concept pourtant supprimé par l’OMS depuis 2020 de la Classification Internationale des Maladies et non repris dans le prestigieux Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), référence mondiale en psychiatrie.
L’après-midi, Angela Davis écoutait avec attention et empathie le témoignage poignant d’une mère qui n’a plus vu ses enfants depuis des années, et qui expliquait que ce problème touchait encore davantage les mères racisées.
Pour finir, Angela Davis insistait beaucoup sur l’importance de la transmission, mais qui ne se fait pas dans un seul sens. Elle prenait l’image de jeunes juchés sur les épaules des plus ancien·es, ce qui leur permet de profiter d’un support, tout en ayant un regard qui porte plus loin. “Il y a quelque chose d’important que les jeunes offrent aux générations qui les ont précédés, c’est l’impatience. (…) Ce que nous pouvons leur transmettre, c’est le sens de la longévité“.
Car même si nous avons parfois l’impression de taper sans cesse sur le même clou, de nous répéter comme un disque rayé avec l’impression que rien n’avance, un jour le déclic se fait: un jour apparaît Black Lives Matter, un jour surgit le mouvement #MeToo.

Complexifier encore

On aurait aimé poursuivre la conversation. Complexifier encore. Par exemple, demander à Angela Davis, qui relie le racisme d’aujourd’hui à l’histoire de la colonisation ou de l’esclavage, comment elle analyse celui qui sévit, dans toute sa virulence, chez des peuples qui n’ont été ni colons ni esclavagistes mais font plutôt partie des dominés, comme les Polonais. Ou encore, ce qu’elle pense de la condamnation de Derek Chauvin, le policer qui a tué Georges Floyd, elle qui milite pour l’abolition des prisons.
Ou ce qu’elle en dirait aux proches de Sanda Dia, ce jeune homme belgo-sénégalais évoqué par une intervenante, mort après un baptême étudiant d’une violence incroyable et dont les responsables, jeunes gens bien sous tous rapports, doivent enfin rendre des comptes devant un tribunal, après avoir pu tranquillement terminer leurs études…
Bien sûr il y a l’âge et la distance, mais Angela Davis avait manifestement, elle aussi, l’envie de revenir un jour.


Article paru auparavant sur www.asymptomatique.be

 

Tu es l'Autre

Tu t'appelles Mina.

En Afghanistan, tu étais médecin, tu as pu fuir quand les talibans ont pris le pouvoir. Oui, le long de ton parcours, tu as payé des passeurs, tu n'en diras pas plus, tu as eu de la chance. Tu avais eu des échos de ces élans de solidarité venus d'Europe en soutien aux femmes afghanes, alors tu as pensé que tu serais accueillie à bras ouverts. Et puis tu sais que nous avons besoin de soignant·es, après deux ans de Covid, les nôtres sont épuisé·es. Si ton diplôme de médecin n'est pas reconnu, tu es prête à faire infirmière, ou même aide-soignante, pour commencer... Après tout, rien ne ressemble plus à un corps belge qu'un corps afghan...

Depuis des mois tu attends une réponse à ta demande d'asile. Heureusement, une famille belge t'offre une chambre, tu fais des petits travaux pour ne pas trop peser, et tu as bon espoir quand tu entends le Secrétaire d'Etat Sammy Mahdi s'enflammer pour la solidarité citoyenne. C'est si beau, la solidarité citoyenne.

 

Tu t'appelles Sacha.

A Saint-Petersbourg tu étais à la tête d'un centre culturel, mais dès le premier jour de l'invasion russe en Ukraine, tu as démissionné, comme plusieurs de tes collègues qui ne veulent pas dépendre d'un Etat meurtrier. Tu te retrouves donc sans revenus et en plus surveillé par la police, pour avoir participé à des manifestations contre la guerre. Tu étais déjà tenu à l'oeil comme membre d'une association LGBT+... Des amis belges t'ont envoyé le lien d'un article où Sammy Mahdi déclare qu'"une interdiction générale de visa pour les Russes ne devrait pas être un tabou".

Tu as souri, de ce sourire triste des persécutés qui connaissent l'absence d'issue. Tu sais que tu n'es suis pas le bienvenu, que ton passeport fera de toi un pestiféré et que même si tu franchis les frontières clandestinement, tu n'auras droit à aucun accueil. En plus, qui a besoin de directeurs de centres culturels russes en Belgique? Plus généralement même, qu a besoin d'artistes? Si tu étais informaticien ou maçon, qui sait...

 

Tu t'appelles Mansour.

A Alep, tu étais serrurier, un simple serrurier. Tu as essayé de venir avec ta femme et tes deux enfants par des voies légales, mais le visa vous a été refusé, comme à d'autres familles syriennes.

Alors vous êtes arrivés par vos propres moyens, ça a pris des mois, vous n'aimez pas vous étendre là-dessus. Quand on t'a demandé d'expliquer pourquoi tu demandais l'asile à la Belgique, tu as répondu que c'était pour fuir la guerre. Est-ce que tu étais un opposant au régime d'Assad? Non, pas spécialement. Est-ce que tu avais été arrêté, emprisonné, est-ce que tu pouvais montrer des traces de torture? Non plus.

Désolé, as-tu dit, tu fuyais juste la guerre, les bombes.

Désolés, ont-il répondu, ce n'est pas une raison suffisante. Mais comme on est des gentils, on peut te payer un billet d'avion pour le retour et même te donner une petite somme, pour la peine, comme ça tu pourras monter une nouvelle affaire à Alep. Ils ont sûrement besoin de serruriers là-bas.

 

Mais tes ami·es belges te disent que bientôt tu auras ta chance. Que la forteresse Europe aura justement besoin de serruriers. Quand elle se sera entièrement entourée de murs infranchissables, elle devra quand même prévoir quelques portes, d'une part pour permettre aux Européen·nes de sortir, de partir en vacances, de faire des affaires, comme avant; et d'autre part pour répondre à ses grands élans de solidarité, comme ce fut le cas dans le passé pour des Chilien·nes, des Vietnamien·nes ou aujourd'hui des Ukrainien·nes. Pour laisser passer ces "bon·nes réfugié·es" tout en retenant les autres, il faudra de serrures solides et des clés impossibles à reproduire. Alors ne t'en fais pas, Mansour, patiente encore un peu, tu as un bel avenir devant toi.


(paru d'abord dans l'Asymptomatique)

Mis à jour (Vendredi, 04 Mars 2022 18:49)

 

"Préférence nationale"

24 avril au soir : ah, ouf, aussi fort qu'on déteste Macron son arrogance et sa politique, on se sent tout de même soulagée d'échapper, pour les cinq années à venir, à l'"autre", ses obsessions sécuritaires et sa "préférence nationale"...

Quoique... voici ce que j'en écrivais il y a une semaine dans le webmagazine l'Asymptomatique.


Préambule : pour éviter toute ambiguïté, je précise dès le début qu’il n’est pas question pour moi, contrairement à une partie de mes ami·es, de renvoyer Macron et Le Pen dos à dos pour l’élection à la présidence française du 24 avril. Comme je ne suis pas électrice, je ne brandirai pas un choix que je n’ai pas à faire, mais en tout cas, je ne me reconnais pas dans les discours sur “la peste et le choléra” ou “bonnet blanc et blanc bonnet”. Malgré tout le mal que je pense de Macron, du personnage comme de sa politique, je reste persuadée qu’avec Marine Le Pen, sur tous les plans ce serait pire.

Indignations vertueuses

Ceci étant posé, je m’interroge quand même sur certaines indignations vertueuses quant au programme de Le Pen.
Je mets de côté les procès en incompétence (il y a des compétences qui tuent), les soupçons d’indulgence envers Poutine (que Macron a reçu en grande pompe à Versailles en 2017, donc après l’annexion de la Crimée), les grandes déclarations suivies de rétropédalage sur l’interdiction du voile en rue ou le démontage des éoliennes… Non, le grand sujet qui a de quoi faire frémir tout·e démocrate, c’est le projet de référendum pour inscrire dans la Constitution la “préférence nationale”, en imposant une priorité (ou parfois une exclusivité) pour les Français·es en matière d’emploi, de logement social ou de certaines allocations.
Des spécialistes du droit expliquent qu’un tel projet n’a aucune chance d’aboutir de manière légale, mais qu’importe: le principe est là et il donne froid dans le dos. Et pourtant… Pourtant, nos belles démocraties n’appliquent-elles pas déjà des formes de cette “préférence”, sans même avoir dû pour cela promulguer des lois (ou même en contradiction avec elles)?
Ce qui était déjà implicite dans les discriminations dont continuent à souffrir les personnes étrangères (ou d’origine étrangère) ou le traitement éhonté des sans papiers, saute à la figure avec le traitement différencié entre celles et ceux qui fuient la guerre en Ukraine et ces autres qui tentent d’échapper à d’autres guerres, d’autres persécutions, d’autres misères.
Voyons par exemple ce qui se passe aux Etats-Unis : le 24 mars, le président américain, Joe Biden, a annoncé l’accueil de 100 000 Ukrainiens. Comme le Mexique n’exige pas de visa de la part des Ukrainiens, contrairement aux Etats-Unis, beaucoup de candidat·es réfugié·es arrivent par cette frontière, notamment par Tijuana, où s’entassent par ailleurs des migrant·es d’Amérique centrale ou de Haïti. Au bout de quelques jours d’attente, les un·es passeront, les autres pas. “Soraya Vazquez, directrice de l’organisation binationale Families Belong Together, qui accompagne juridiquement les migrants des deux côtés de la frontière, déplore que ‘Washington applique une politique discriminatoire selon les nationalités des réfugiés, dont les opposants russes de Vladimir Poutine sont aussi victimes’” , peut-on lire dans le Monde. Qu’est-ce d’autre qu’une forme de “préférence nationale”?

États-Unis, Pologne…

Mais ça, ce sont les Etats-Unis… Voyons donc ce qui se passe dans notre belle Union Européenne lauréate, rappelons-le, du prix Nobel de la Paix en 2012, pour “l’ensemble de ses actions en faveur de la paix et de la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe“. A commencer par le premier pays où aboutissent les réfugié·es fuyant la guerre, comme illustré dans un repartage sur RFI : “Si la loi d’assistance aux citoyens de l’Ukraine, adoptée en Pologne le 12 mars, légalise le séjour des réfugiés ukrainiens et des couples binationaux pendant une durée de 18 mois dans le pays et permet l’accès au marché du travail et aux aides sociales, elle ne s’applique pas aux ressortissants des pays tiers ayant fui l’Ukraine. (…) ‘Il y a une inégalité de traitement importante’, renchérit Agnieskza Matejczuk, juriste de l’association Stowarzyszenia Interwencji Prawnej“.
On se souviendra par ailleurs comment la Pologne a traité la “crise des migrants” à la frontière avec la Biélorussie l’hiver dernier…

… Et chez nous?

Oui mais, ça c’est la Pologne, dont on connaît les accrocs au respect des droits humains et de la démocratie, d’ailleurs la Commission européenne l’a menacée de sanctions (menaces suspendues devant la guerre en Ukraine).
Et chez nous? Quiconque s’intéresse ne serait-ce que de loin à la situation des migrant·es dans notre pays ne peut que constater le contraste flagrant entre l’accueil des Ukrainien·es et les obstacles accumulés devant les autres: procédures interminables, décisions arbitraires, manque de places d’hébergement, menaces et procès contre des personnes qui hébergent… Il n’est pas question évidemment de contester les efforts en faveur des Ukrainien·nes, mais comment ne pas s’interroger sur ce contraste? Si l’inverse de cette “préférence nationale” (ou « ethnique, ou religieuse…), vilipendée à juste titre, est le simple principe “un·e humain·e = un·e humain·e”, nos démocraties sont-elles vraiment si exemplaires?

Mis à jour (Lundi, 25 Avril 2022 09:35)

 

La Bourse ou la (sur)vie

Quoi, comment, qu'ouïs-je ? La maltraitance des vieux, ça ne rapporte plus ? Même que le conseil d'administration d'Orpea a limogé son PDG, après les révélations du journaliste Victor Castanet dans "Les Fossoyeurs", où on en apprend de belles (et surtout de vilaines) sur la façon dont les pensionnaires sont traité·es dans les établissements du groupe, même les plus luxueux, jusqu'à 12 000 euros par mois pour une chambre ! Bon, on peut supposer que ce limogeage tient moins aux révélations sur les maltraitances qu'à la chute du cours de Bourse qui s'en est suivi.

On vous épargnera les détails les plus sordides, qu'on peut retrouver dans le livre et dans les médias, qui semblent soudain découvrir que vouloir faire du profit sur le malheur des gens, ça fait grimper le profit mais aussi le malheur. Il y a un an, l'émission de la RTBF Investigation se penchait sur la situation dans les maisons de repos, et c'était accablant, : manque de personnel, manque de temps pour s'occuper du bien-être des résident·es, course à la productivité... tout y était déjà. Et après rien, nada, pas un poil n'a bougé. Aujourd'hui, on annonce des inspections surprises, parce qu'avant quand il y en avait, elles étaient annoncées, comme si on ne savait pas que dans ce cas, tous les maquillages sont possibles. C'est comme ça dans les pseudo inspections chez les sous-traitants des grandes marques qui se donnent ainsi bonne conscience (ces jours-là, les ateliers sont propres, les consignes de sécurité affichées et les enfants qui bossent renvoyés dans leurs foyers), c'était même comme ça lors des visites de la Croix-Rouge dans les camps de concentration (mon père raconte comment ce jour-là il a joué au foot et eu droit à une double ration de la "meilleure soupe" qu'il ait jamais mangée de sa vie!)

 

Logique mortifère

Supposons qu'il ait fallu ce livre pour secouer les consciences. Des consciences aussi ébranlées les résultats boursiers que par le sort des vieilleux (ou, c'est un néologisme, je l'assume) : une grosse partie des médias ont mis sur le même plan les maltraitances et les conséquences de ces révélations sur le cours des actions. Mais ne désespérons pas tout à fait : peu à peu les questions ont surgi sur la logique même de confier le sort des personnes les plus vulnérables au secteur privé.

On apprend ainsi dans un article du Monde que "Investir dans la vieillesse en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) est devenu un marché florissant et lucratif. Sur Internet, d’innombrables publicités promettent aux épargnants des rendements élevés (de 4 % à 6 %) pour l’achat d’une chambre en maison de retraite médicalisée privée, dont ils percevront des loyers".

On y apprend qu'en France, "le public emploie en moyenne 70,6 salariés pour 100 résidents, contre 52,3 dans le privé commercial", le second étant par ailleurs plus cher, sans que le caviar servi à tous les repas ne justifie la différence, comme le démontrent "Les Fossoyeurs".

Et puisque je parlais de "sordide", il y en a un peu plus, je vous le mets ? On apprend dans le même numéro du Monde du 28 janvier que le secteur se portait très bien en 2021 et garde les plus grands espoirs pour 2022. En langage Orpea cela donne "une croissance organique plus soutenue qu'attendu, tirée par la remontée des taux d'occupation et une bonne dynamique de prix". Ce que la journaliste Isabelle Rey-Lefebvre traduit en langage courant : "En clair, à la suite de nombreux décès, dus en partie au Covid, les nouveaux résidents se voient appliquer le tarif réactualisé à la hausse". Comme la demande reste forte, les décès sont une bonne affaire, comme occasion d'augmenter le prix de la chambre.

Comme on le voit, ce ne sont pas quelques contrôles, même inopinés, qui changeront quelque chose à une logique mortifère. Les «"fossoyeurs" sont aussi les gentils actionnaires et leurs très compétents conseillers. Il faut donc le dire haut et fort : le soin aux personnes est incompatible avec une cotation en Bourse. Et même, osons le dire, avec la logique du privé en général – logique de rentabilité que malheureusement, le public reprend à son compte.

 

 

 

Et en complément : IVV, interruption volontaire de vieillesse

Restent des questions plus existentielles, et plus personnelles aussi, sur le grand âge, la maladie, la fin de vie et leur prise en charge. Dans les commentaires on entend souvent que dans ce secteur, on rencontre "le pire comme le meilleur".

Pour le pire on vient de le voir, mais qu'en est-il du "meilleur"?

Non pas que je mette en doute la compétence ou le dévouement du personnel: pour être régulièrement en visite dans une maison de repos et de soins (du groupe Orpea justement), je ne peux qu'exprimer mon admiration pour ces travailleuses (féminin majoritaire, surtout aux postes au bas de l'échelle, de la reconnaissance comme de la rémunération). Mais si l'on se place de l'autre côté de la barrière, on peut légitimement se demander: est-ce vraiment cela, le "meilleur", est-ce cela que je souhaite pour moi, quand mon tour sera venu ?

Est-ce que je souhaite qu'on vienne m'aider à manger et qu'on me nettoie ensuite, qu'on m'accompagne aux toilettes dès que j'appelle, que mes couches comme ma nourriture ne soient pas rationnées, qu'on me rende visite sans que je reconnaisse personne? Est-ce que cela suffit à assurer l'idée que je me fais de ma propre "dignité", selon la dénomination choisie par l'ADMD (association pour le droit de mourir dans la dignité)? Si je peux me réjouir de vivre dans un pays où il existe une loi sur l'euthanasie, dois-je vraiment attendre, pour obtenir une aide à mourir, de me trouver "dans une situation médicale sans issue de souffrance physique constante et insupportable qui ne peut être apaisée et qui entraîne le décès à brève échéanc", ainsi que le prévoit la loi ?

J'insiste qu'il ne s'agit nullement pour moi de porter un jugement sur le choix des autres, que ce soit de vivre jusqu'au dernier battement de coeur ou de s'en aller sur ses propres jambes. Je ne sous-estime pas le danger qu'il y a à ouvrir la porte à l'élimination des "bouches inutiles", censées coûter cher à la société (tout en rapportant beaucoup à certains groupes privés). Mais après tout, le droit à l'avortement, s'il a peut-être servi à exercer des pressions sur certaines femmes, reste une immense conquête. Ma mère plaidait pour le droit à une IVV, interruption volontaire de vieillesse.

Pour moi, je voudrais qu'il existe le droit de considérer que sa vie est accomplie, que la suite ne sera que survie sans beaucoup de sens pour soi, et qu'on puisse dans ce cas compter sur une aide médicale qui évite de s'infliger des actes sauvages, comme le font certain·es, ou de devoir jouer les prolongations contre son gré.

 

Pour les personnes intéressées, une visioconférence aura lieu le 19 février prochainn toutes les infos ici.

Mis à jour (Mardi, 08 Février 2022 13:21)

 
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