Ces masques sur les yeux...

Petite mise au point, sans ironie...

A force de prendre le contre-pied de certains enthousiasmes, je crois m'être pris une réputation d'"anti-masque" rabique... ce que je ne suis pas. Si je ne suis vraiment pas convaincue que tout le monde (à commencer par moi) le porte dans les règles de l'art, je comprends parfaitement qu'il peut servir de barrière, plus ou moins imperméable, à toutes sortes de saloperies qu'on pourrait se refiler les un·es aux autres. Tout comme à la pollution de l'air qu'on respire (ce qui fait son succès dans les pays asiatiques, avec ou sans virus).
Ce qui me fait réagir, c'est le masque... sur les yeux. Cette façon de transformer un mal nécessaire en un détail sans importance, quand ce n'est pas un nouvel accessoire de mode ou une sorte de pancarte pour afficher des positions politiques!

Et surtout, je suis (es)soufflée de constater avec quelle facilité on met ses convictions en poche (à côté de son masque roulé en boule, tsss tss...) pour ignorer des effets secondaires qu'on dénoncerait à hauts cris dans d'autres circonstances.

Ainsi, des personnes très préoccupées d'écologie ne semblent pas voir combien déjà ces déchets polluent leurs chers océans (et ce n'est qu'un début). Certes, elles plaident (assez discrètement d'ailleurs) pour le "lavable" contre le "jetable", mais ces lavages systématiques (si l'on respecte les normes) ne sont-ils pas eux-mêmes gloutons en eau et en énergie ?
Ainsi, des personnes très éprises de liberté, limite anars, ne se contentent-elles pas de "recommandations "des autorités mais exigent des "obligations" et des "interdictions", ce qui implique forcément des "sanctions" de la part de cet Etat qu'on dénonce par ailleurs comme "policier", avec les risques d'abus, car on sait que tout le monde n'est pas "surveillé" de la même façon (il serait intéressant de connaître le profil des personnes verbalisées au plus fort du confinement, quand s'asseoir seul·e sur un banc était considéré comme un délit).
Ainsi, des personnes d'habitude soucieuses de bien-être, partisanes d'"ajouter de la vie aux années plutôt que des années à la vie",ignorer voire se moquer des difficultés très réelles de certain·es, que ce soit pour des raisons physiques ou psychologiques, à supporter le masque, réduit à un "petit inconfort". A l'inverse, on voit des gens qui ne se sont jamais préoccupés du sort de leur congénères, et notamment de la relégation des personnes âgées, agiter soudain à grand bruit le drapeau de l'"altruisme" et du sort des "aîné.es".
Je ne suis donc pas "contre" le masque, je suis juste "contre" la négation de ses effets secondaires, que ce soit sur le bien-être, la convivialité et plus largement sur le renforcement de la surveillance généralisée. Parce que si on veut maîtriser ces effets secondaires et les réduire au minimum, il faut d'abord les reconnaître et chercher des voies pour les contourner, les compenser ou au moins, les rendre moins pesants.

PS : et le prochain qui me renvoie à Trump ou Bolsonaro, je le renvoie à Xi Jinping
 

Avortement, foulard, même combat ?

 

Voilà un rapprochement qui peut paraître provocateur : pas certaine du tout que la plupart des femmes portant le foulard soient des militantes du droit à l'avortement, ni qu'une majorité de féministes qui ont fait des droits reproductifs des femmes leur jument de bataille soient prêtes à s'opposer aux diverses interdictions, aux études et à l'emploi, visant les femmes voilées.

Et pourtant, il s'agit bien du même combat : celui pour la liberté des femmes de décider de ce qu'elles font de leur propre corps, et du refus que d'autres leur imposent interdictions comme obligations, qui ne sont que les deux faces d'une même médaille patriarcale.

 

"Mon corps, mon choix"

L'actualité de ce début du mois de juillet a rapproché ces deux combats, avec d'une part un débat sur la dépénalisation « avorté » au Parlement et d'autre part, une manifestation imposante contre l'exclusion des femmes de certaines filières d'enseignement à cause de leur hijab.

Les deux sujets concernent les droits des femmes, sont très « chauds » en ce moment et provoquent bien des indignations... mais pas forcément du même côté. Pourtant, les points communs ne manquent pas. Et les arguments « pour » ou « contre » ne manquent pas de se recouper.

Prenons l'argument souvent brandi, y compris par des féministes, pour délégitimer le choix de se couvrir les cheveux. Comment, des femmes osent présenter leur foulard comme une liberté, alors que d'autres femmes,dans des pays comme l'Iran, se battent parfois au péril de leur vie pour avoir le droit de l'enlever ? Revendiquer ici ce qui est imposé là-bas suffirait à renvoyer ces "irresponsables" du côté de l'islam radical, si pas du terrorisme.

Revenons donc aux années 1970. Tandis que les féministes françaises se battaient pour le droit à l'avortement, d'autres femmes, vivant à l'autre bout du monde et pourtant tout aussi françaises, mais « racisées » comme on ne le disait pas à l'époque, se voyaient imposer stérilisations et avortements forcés. Cela se passait notamment à la Réunion. Ailleurs, des femmes roms ont longtemps subi diverses formes de « contrôle des naissances » sans leur accord, en Europe de l'Est et jusque dans la bienveillante Suède. Et aujourd'hui encore, en Chine, des femmes ouïghoures subissent les mêmes violences.

Quelle féministe défendrait l'idée que ces exemples, hélas non exhaustifs, exigent l'arrêt de toute mobilisation en faveur du droit à l'avortement (et son élargissement) dans nos pays ? La réponse est simple : « Mon corps, mon choix ». Imposer et interdire sont aussi inacceptables. Pourtant, cette évidence ne semble pas fonctionner pour tout le monde en ce qui concerne le foulard.

 

Ni pro foulard,  ni pro avortement, mais pro liberté

On pourrait pousser le parallèle plus loin. Dès qu'on évoque le foulard, le soupçon apparaît : peut-on parler d'un « vrai choix » de la femme concernée ? N'y a -t-il pas de pression familiale, sociale, ne s'agit-il pas parfois d'une condition pour « avoir la paix » plutôt que d'une véritable « conviction » ? Il m'a toujours paru absurde (pour ne pas dire « hypocrite ») de justifier l'exclusion de femmes par les pressions qu'elles pourraient subir, ce qui ne fait que les renvoyer à ces pressions en leur enlevant encore des moyens de se défendre, comme l'éducation ou l'indépendance financière. Je n'ai jamais compris la « logique » de l'émancipation par l'exclusion.

Mais revenons à l'avortement. Certes, le principe défendu est que « la femme décide ». Est-on sûr·e pour autant que cette décision est tout à fait « libre », prise sans aucune pression de l'entourage, jamais motivée par les réticences d'un compagnon ? Et les difficultés économiques qui poussent à certaines demandes d'avortement, qu'est-ce d'autre qu'une forme de « pression sociale » ? Pourtant, il ne viendrait pas à l'idée des militant·es pour le droit à l'avortement d'exiger davantage de « contrôle » sur la motivation des femmes ; au contraire, le but est d'affirmer un « droit » qui n'appartient qu'à la personne elle-même, qui devrait pouvoir déterminer si elle a besoin ou non d'un accompagnement pour les questions qu'elle se pose éventuellement.

 Jusqu'ici, j'ai surtout interpellé mes amies féministes qui défendent la liberté de choix en ce qui concerne la décision d'avoir ou non un enfant, mais la nient dès qu'on évoque le hijab. Mais mon regret va dans les deux sens : on retrouve encore moins de ces femmes si combatives pour le droit de porter le foulard dans les mobilisations qui concernent l'avortement. Je peux imaginer sans peine que pour certaines, leurs convictions religieuses constituent un frein. Cependant il ne s'agit pas d'être « pro avortement », comme il ne s'agit pas d'être « pro hijab », mais simplement « pro liberté des femmes de décider pour elles-mêmes ». On peut refuser l'avortement pour soi et pourtant en revendiquer le droit pour les autres, tout comme on peut se mobiliser contre l'interdiction du foulard sans le porter soi-même.

Combien nous serions plus fortes si nous arrivions à nous battre ensemble, plutôt que de nous ignorer, au mieux, et de nous opposer, au pire...

Mis à jour (Jeudi, 09 Juillet 2020 12:03)

 

Penser dans le pli de son coude

Un spectre hante l'Europe, et au-delà... et non, cette fois ce n'est pas le communisme, mais celui d'une infantilisation généralisée des populations dont une partie, et c'est plus préoccupant encore, en « redemande ».

La peur peut paralyser, y compris l'esprit critique, surtout quand l'agent de cette peur est un inconnu aux attaques imprévisibles. Il n'est pas question ici de mépriser ces craintes – moi aussi j'ai des peurs paralysantes, qui pourraient paraître absurdes à d'autres. Ce qui m'interroge, c'est le manque de réactions face à des décisions, des injonctions, qui ne sont même plus présentées comme un « mal (peut-être) nécessaire », mais comme une nouvelle forme de « normalité ».

 

« Colis câlinentaires »

Certes, la « protection » des citoyen·nes (1) contre les risques de précarité, de maladie, de misère, est l'un des rôles de l'Etat, et des autorités publiques en général. Y compris parfois par des mesures strictes. Encore faut-il qu'elles soient proportionnées, explicables et expliquées, applicables aussi, et s'adressant à des adultes responsables.

L'interdiction de certains contacts, aussi douloureuse soit-elle, pouvait se justifier en pleine montée de l'épidémie (à cause aussi du manque de moyens matériels de protection). Celle de s'asseoir seul·e sur une pelouse déserte était absurde ; comme était absurde l'ouverture des visites à deux « bulles » de quatre personnes maximum, toujours les mêmes, qui ne tenait compte ni des familles nombreuses, ni des personnes sans liens familiaux, ni des colocataires... alors même que le travail, les commerces ou les transports publics mettaient en contact parfois prolongé des inconnu·es. Absurdité reconnue plus tard par certains expert·es, « justifiée » par la nécessité de faire des choix pour déconfiner par étapes : encore aurait-il fallu expliciter la logique de ces « choix » et les soumettre à un débat démocratique.

Aujourd'hui que l'épidémie est en recul, l'infantilisation se poursuit. On a pu entendre ainsi, dans une émission grand public (2), un journaliste demander à des politiques si l'élargissement de la « bulle » à dix personnes par semaine impliquait le droit aux embrassades. Qu'on pose la question à des médecins quant aux risques de contacts rapprochés, c'est compréhensible et même sage ; mais qu'on demande à des politiques si c'est « autorisé » relève du grotesque. Ma première réaction spontanée a été : mais on a quel âge ? Devra-ton attendre la distribution de « colis câlinentaires », indiquant les gestes et les destinataires autorisé·es ?

D'autres mesures, en apparence « sympathiques », relèvent de la même infantilisation. Prenons cette proposition de chèque (facultatif) de 300 euros à dépenser pour l'horeca ou la culture. Outre son côté antisocial (puisqu'il bénéficiera principalement aux personnes les moins touchées par la crise, comme Etienne de Callataÿ l'explique bien ici) (1), c'est une sorte d'argent de poche qu'on n'aurait pas le droit de dépenser à sa guise (des fois qu'on en abuserait pour s'acheter des bonbons ou des chips!) De même l'idée (mal fagotée en soi) d'un RailPass de dix voyages offert, cadeau injustifiable en temps de disette pour les plus aisés et presque humiliant pour les plus précaires : à quoi peut servir la possibilité de cinq allers-retours en train quand on on se demande comment payer son loyer ! Tout cet argent aurait pu servir à soutenir celles et ceux qui ont du mal à garder la tête hors de l'eau, qui ont dû faire la file (alors que les rassemblements étaient interdits) pour des colis alimentaires – et tiens, malgré les demandes des associations du secteur, des colis plutôt que de l'argent, faudrait pas que les pauvres puissent choisir la composition de leurs repas !

 

Plus de police, de PV, de sanctions

Mais le comble a peut-être été atteint (peut-être, car le pire est toujours possible) par cette déclaration de Sophie Wilmès, qui ne semble guère provoquer de réactions. Suite à la manifestation antiraciste « tolérée » ce dimanche 7 juin (entre 10 et 20 000 personnes rassemblées sur la place Poelaert), la Première ministre ne veut plus de ces rassemblements et annonce que « au même titre que le Conseil National de Sécurité s’est penché sur la reprise de différentes activités sociales, culturelles, économiques, il définira prochainement des perspectives pour l’ensemble du pays en ce qui concerne l’expression publique afin d’allier la liberté d’expression aux impératifs sanitaires et la gestion de l’ordre public ».

Autrement dit : le politique déterminera la façon dont les citoyen·nes auront le droit de l'interpeller, revendiquer, contester son action (ou son inaction). Autant imposer dans quels termes peut s'exercer la liberté d'expression, et tant qu'à faire, à rédiger soi-même tracts, pétitions et cartes blanches.

Le plus préoccupant sans doute, c'est que ça marche. Cette infantilisation n'est relevée que par quelques philosophes ou râleur·ses professionnnel·les que personne n'écoute, contrairement aux « expert·es ». Quand les consignes en appellent à la responsabilité de chacun·e en donnant des « recommandations », on voit immédiatement déferler des protestations exigeant des « obligations » - oh, pas pour soi, pour ces autres qui sont non seulement porteur·ses d'un virus mortel, mais sont incapables de le garder pour eux. « Obligation » implique « sanction » en cas de non respect ; plus de police, plus de PV, de passages devant la justice (déjà très encombrée), et pourquoi pas de séjours en prison (très encombrée aussi).

Parfois, en lisant ou écoutant mes concitoyen·nes, y compris certain·es camarades de révolte, j'ai l'impression qu'on n'en est pas seulement à tousser ou éternuer dans le pli de son coude, mais aussi à y penser.

 

(1) « Citoyen·nes » étant entendu ici comme les personnes vivant sur son sol, avec ou sans papiers.

(2) C'est pas tous les jours dimanche du 7 juin

(3)  Extrait : "Ceux qui ont perdu leur emploi ne toucheront pas ces 300 euros et ceux qui travaillent pour des entreprises fragilisées par la crise ne les verront pas non plus car leur employeur n'aura pas les moyens de les verser. Par contre, le fonctionnaire et le salarié d'une entreprise en bonne santé vont profiter de cet extra, même s'ils n'en ont pas besoin. Ce chèque est une prime aux chanceux. C'est antisocial."

Mis à jour (Vendredi, 12 Juin 2020 10:41)

 

Déboulonnons le statu(e)-quo !

Une précision avant toutes choses, car il est important de dire d'où l'on parle : je n'ai personnellement aucun lien avec l'histoire de la colonisation, ni d'afrodescendant·es dans la famille, ni de grand-père colon dont je voudrais à tout prix préserver la mémoire. Mes origines judéo-polonaises me permettent de regarder cette histoire avec une certaine distance. Je n'écris pas cela pour prétendre à une quelconque « objectivité » à laquelle je ne crois pas, mais pour écarter tout soupçon de « communautarisme » : on ne peut pas me reprocher de « plaider pas pour ma chapelle », à moins de considérer que celle-ci comprend tou·tes celles et ceux qui refusent toute discrimination ou persécution, quels qu'en soient les motifs (ou les prétextes).

 

 

Dans le débat sur le déboulonnage de statues de « héros » qui furent en fait de criminels, je n'ai pas d'avis tranché.

D'un côté je comprends l'argument de préservation d'une histoire, ces personnages ayant bel et bien existé et leur déménagement dans les musées les ôtant de la vue du plus grand nombre, sans aucun effet de pédagogie.

D'un autre côté, si j'imagine devoir passer devant une statue de nazi notoire, même avec une plaque explicative, je sens immédiatement monter la nausée et la colère, ainsi qu'une forte envvie de lui démolir le portrait. Je comprends donc parfaitement ce que doivent ressentir mes ami·es et camarades afrodescendant·es devant certaines de ces traces glorifiées non seulement d'un passé meurtrier, mais aussi d'un présent qui continue à nier leur histoire comme les inégalités persistantes. J'aime donc assez l'idée de Banksy de remplacer les personnages contestés par des monuments célébrant leur déboulonnage.


Moqueries et relativisation

Mais si j'hésite sur la « meilleure » solution, je n'ai aucun doute quant à la pire : ce sont les moqueries dont ces déboulonnages font l'objet. Car pour certain·es, il ne s'agit pas de se situer dans un débat qui peut être tout à fait honorable, mais de ridiculiser une revendication pourtant essentielle si l'on admet que nos sociétés sont plurielles. Ainsi en quelques jours, on a pu entendre ou lire Christophe Bourdon (RTBF) se demander s'il pouvait encore regarder des films en noir et blanc qui « offenseraient » les personnes de couleur, David Courier (BX1) présenter une interview historique sous la question « Faut-il déboulonner Manneken Pis pour outrage aux bonnes moeurs ? » ou encore, pour ne pas rester sur les « mâles blancs » qu'on me reproche parfois de cibler, Sophia Aram (France Inter) proposer de raser la Tout Eiffel, ce « symbole phallocrate ». Cela fait beaucoup, et il y en a probablement pas mal d'autres. Et à côté de ces moqueries, il y a pire encore, des discours sur les « bons côtés de la colonisation », comme celui qu'on a encore pu entendre cette semaine sur la radio de service public, servie par Corentin De Salle, sans que personne dans le studio ne lui porte la contradiction : Léopold II aurait certes commis ou couvert des exactions, mais il ne faut pas oublier qu'il a aussi construit des routes et développé le chemin de fer... A quoi on pourrait rétorquer que Staline a beaucoup fait pour dynamiser la Sibérie grâce au Goulag et que les Khmers rouges eux-mêmes, en vidant les villes, avaient sans doute pour objectif de booster l'agriculture cambodgienne.

 

L'histoire vue par le pouvoir

Quand Emmanuel Macron déclare dans une allocution télévisée (14 juin) : « La République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire », sa « République » exclut de toute évidence une partie de la population française. Même sa porte-parole, Sibeth Ndiaye, relativise dès le lendemain cette apparente fermeté sans concessions: « Il y a des personnages historiques (on en a connu pendant la Seconde guerre mondiale) qui certes ont eu une vie avant, mais qui compte tenu des choix qu'ils y ont fait, n'ont plus leur place autre part que dans les livres d'Histoire ». L'exemple type est le maréchal Pétain, qui fait pourtant aussi partie de l'histoire de la République. Alors on peut se demander pourquoi des escalavagistes, des propagandistes du racisme mériteraient davantage de continuer à être célébrés plutôt que Pétain ? Question d'ailleurs posée dans cette interview : « La France a débaptisé des noms de collabos, pourquoi pas celles qui portent des noms de négriers? »

C'est que des statues dans l'espace public ne sont pas de simples décorations de l'espace public. Comme l'explique très bien cet article sur le site The Conversation : « Si la statue est indéniablement une œuvre d’art, il convient de rappeler que ce n’est pas une œuvre d’art comme les autres. Commanditée et érigée sur la place publique, la statue joue un rôle particulier, et qui n’est ni politiquement ni moralement neutre : elle existe pour préserver le souvenir, pour honorer des personnes ou des événements, pour commémorer une victoire ou célébrer une vie ou un accomplissement. Ainsi, contrairement à d’autres œuvres d’art, elle comporte des jugements de valeur (elle nous dit que ceci est bien, digne d’être reconnu ou célébré), et occupe une place particulière dans l’espace public (avec un emplacement prévu pour la rendre visible). Or, c’est précisément là où le bât blesse, parce que l’histoire que l’on raconte, c’est l’histoire des vainqueurs, l’histoire de la majorité, l’histoire telle qu’elle a été vue et vécue par ceux qui avaient le pouvoir et les moyens de faire entendre leurs voix par la postérité. Si les statues et les monuments historiques sont si souvent pris comme symboles de la lutte, c’est précisément parce que ces objets culturels attestent du fait que beaucoup de noms et de traces ont en effet été effacés de notre histoire, que beaucoup de voix n’avaient jamais eu droit de cité. Que l’histoire qu’ils racontent n’est pas « la nôtre », mais celle d’une partie de la population ».

 

"Croiser enjeu féministe et décolonial"

« Ces voix qui n'ont jamais eu droit de cité » : voilà l'autre aspect de la représentation publique de « notre » histoire. Depuis longtemps, des féministes dénoncent la sous-représentation des femmes, aussi bien dans les noms de rues que les statues qui, en guise de monuments « féminins », s'en tiennent à des symboles (la Justice, la Paix, voire la Maternité...) plutôt qu'à des personnalités. La collective Noms peut-être, n'hésite pas à apposer de nouvelles plaques, sorte d'équivalent du déboulonnage de statues. Plus officiellement, la Flandre a lancé une réflexion sur cette absence, et la ville de Gand a décidé de donner à toutes les rues d'un nouveau quartier des noms de femmes résistantes. Et on ne peut que féliciter la commune d'Etterbeek, dont les rues sont riches en noms de généraux colonialistes, de « croiser l’enjeu féministe et décolonial » (selon l'expression de l'échevine Françoise de Halleux) en remplaçant les noms de onze rues d'acteurs de la colonisation par des noms de femmes (en espérant que cette action « temporaire » sera pérennisée).

A force de se heurter à l'indifférence, voire à l'hostilité de la société majoritaire, des groupes minorisés (mais pas forcément minoritaires, comme les femmes) passent à l'action : c'est une façon de mettre enfin à l'agenda à la fois leur propre invisibilité dans l'espace public et de dénoncer la glorification de leurs persécuteurs. Il est temps d'ouvrir les yeux et de déboulonner un certain statu(e)-quo. On peut en débattre, mais il n'y a vraiment pas de quoi tourner ces revendications en ridicule.

Mis à jour (Mardi, 16 Juin 2020 11:13)

 

Le jour d'a(peu)près : "Personnes à risque"

Il y a cinq ans ça m'est tombé dessus : j'étais pensionnée, donc offiellement une « seniore », une « aînée », une « personne du troisième âge »... pas de quoi faire la fête (bien que je l'aie faite, justement), mais au moins ça m'offrait des tarifs spéciaux dans les transports en commun, ainsi que des réductions dans les lieux culturels. Et puisque je laissais ma place aux jeunes dans le monde du travail, il était normal que de leur côté, les jeunes me cèdent la place assise dans le métro.

Aujourd'hui, les lieux culturels sont fermés et je suis priée d'éviter les transports en commun, comme tout déplacement ou tout contact « non essentiel » car me voici devenue une « personne à risque ».

 

Des milliers de "dibbouks"

L'expression en elle-même ne manque pas de sel (ni de piment) : parce qu'avant d'être lié à l'âge, à l'état de santé ou aux conditions sociales, le « risque » est d'abord lié à la vie elle-même. Quand j'avais une vingtaine d'années, j'ai écrit une chanson où je me moquais d'un monde où on s'assurait contre tout. Je ne me souviens que du leitmotiv qui revenait à la fin de chaque couplet : « Moi j'm'en fous, je suis assurée ». Bien sûr avec l'âge et la conscience politique, j'ai compris combien était précieuse la protection, et en particulier sociale, modèle Sécu. Cependant, je n'ai jamais pensé qu'une « vie bonne » était d'abord une « vie sans risque » ou avec risque minimum puisque, comme on dit, « le risque zéro n'existe pas ». Je pense en effet que souvent, le choix consiste non pas entre « oser » ou « se protéger », mais à naviguer entre deux ou plusieurs risques différents. Et cette navigation doit aussi beaucoup au hasard.

J'ai réagi avec beaucoup de véhémence lorsque les visites ont été interdites dans les maisons de repos, et je me suis pris des réactions tout aussi véhémentes, jusqu'à me faire traiter de « criminelle » (et certes c'était facile pour moi, je n'avais aucune responsablité à assumer). Pourtant je continue à le penser : on a voulu empêcher les « personnes âgées » de mourir en masse, mais elles sont mortes quand même, et seules. De même les malades dans les hôpitaux. Et je ressens autant de rage que de chagrin en pensant à ces personnes et aussi à leurs proches et à leur deuil impossible. Dans la tradition juive, les « mal morts » viennent hanter les vivant·es, sous forme de « dibbouks » (c'est aussi le thème de mon roman à paraître l'an prochain) : des milliers de ces âmes errantes nous hanteront longtemps.

Aujourd'hui je lis (enfin!) des prises de position allant dans le même sens. Ainsi, je pourrais reprendre à mon compte ce texte signé Ariane Nicolas sur le site Slate : « « La gestion de cette crise comprend un paradoxe de taille, en partie lié à cette éviction de la mort dans les sociétés contemporaines: on a mis un pays à l'arrêt pour éviter que des gens ne meurent; mais ces gens sont morts quand même, par milliers. Ils sont morts en silence et loin des caméras, sans même que leurs proches aient pu leur dire adieu. Comment expliquer à la fois un tel investissement et une telle démission? » Ou encore l'indignation du gériatre Victor Haddad, dans une tribune parue dans le Monde : « L’interdiction de visite dans les Ehpad a été une mesure inutile et cruelle ». Certain·es professionnel·es revendiquent même des « arrangements » avec les consignes, au nom du respect d'une simple humanité.

 

 

Le choix des risques

Voilà pour ce qui est des « personnes âgées », parfois désorientées, dépendantes, vivant dans des structures collectives. Mais je vois aussi autour de moi des « seniors » en pleine santé, privé·es d'activités, souvent bénévoles, qui les maintenaient, justement, en pleine santé. Oui, ce sont des « personnes à risque » : à risque d'ennui, de sentiment d'inutilité, de privation de relations sociales et de contacts physiques quand elles vivent seules. Et surtout, privées de leur liberté de choix entre les différents « risques ».

Je ne prétends parler qu'en mon propre nom (même si je sais que d'autres partagent mon point de vue). D'autres choix, même radicalement opposés, sont tout aussi respectables. Je voudrais juste avoir ce droit élémentaire : choisir mes risques, avec pour seule restriction de ne pas mettre d'autres en danger (en tout cas sans leur consentement).

Ah je sais, des « irresponsables » comme moi pourraient aussi « encombrer » les hôpitaux, transformer la « deuxième vague » en tsunami incontrôlable... J'entends et de fait, je fais attention, mais je veux pouvoir le faire comme n'importe qui d'autre. Je refuse des restrictions supplémentaires dues à mon âge. Je ne sais pas combien de « bonnes années » il me reste, mais je ne veux pas les « confiner » pour la promesse d'un avenir « radieux » que je ne connaîtrai pas (mais que je souhaite aussi heureux que possible aux autres). A toutes fins utiles, j'ai pris soin de mettre à jour mes papiers pour l'ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité).

En ce qui me concerne, je ne me considère pas quelqu'une de particulièrement « courageuse », je suis pleine d'appréhensions dont certaines paraîtraient sans doute bizarres, sinon absurdes, aux yeux d'autres. Mais quand je regarde ma vie, ce ne sont pas mes imprudences que je regrette le plus. A supposer que j'aie vraiment des « regrets », ce serait plutôt pour ces situations où j'ai manqué d'audace.



PS : C'est vrai que j'ai déjà exprimé cette révolte ici même, il y a un mois à peine : "Ne me protège pas, je m'en charge!" On me pardonnera de radoter, ça doit être l'âge.

Mis à jour (Samedi, 23 Mai 2020 11:29)

 
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