Qui fera peur aux riches ?

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, l'écrivain et journaliste Claude Roy (1915-1997) lançait cette phrase désabusée : "C’est une bonne nouvelle, bien sûr, mais qui fera peur aux riches, maintenant ?"

Cette question, "qui fera peur aux riches... ?" m'avait frappée à l'époque, dans l'euphorie (quasi) générale de la chute du Mur et d'un espoir de réunification européenne. Même un journal d'extrême-gauche, je m'en souviens aussi (même si j'ai oublié le nom du journal) titrait "Le soleil se lève à l'Est". Dangereuse métaphore d'ailleurs, car un soleil qui se lève a très naturellement tendance à se coucher.

Trente ans ont passé et on parlera beaucoup, dans les semaines qui viennent, de ce qui s'est passé dans ce temps-là. Et qui a représenté, n'en doutons pas, une libération pour beaucoup. Vivent-ils/elles mieux aujourd'hui... ? Les "gagneur·ses", sûrement, qui se sont construit des empires sur les ruines de l'ancien monde ; celles et ceux de la "moyenne" sans doute aussi, même si leur nouveau confort semble assez fragile pour qu'ils/ elles cherchet à l'enfermer entre d'autres murs ; à l'autre bout de l'échelle sociale les perdant·es, qu'on les appelle "défavorisé·es" ou "petites gen"», autrefois privé·es de tout, peuvent désormais admirer les vitrines pleines de biens qui leur sont inaccessibles.

Vivant dans un pays libre – même si ces libertés sont aujourd'hui sérieusement rabotées... - je ne me permettrai pas de regarder de haut ce que cela a pu représenter d'heureuse ivresse de pouvoir voyager au-delà du rideau de fer, d'avoir accès au meilleur de la culture (ainsi qu'au pire), d'avoir le droit de manifester et de s'exprimer sans craindre micros ou mouchards – je me souviens encore de ces soirées semi-clandestines entre ami·es « sûr·es » où on mettait la musique très fort pour oser parler, ou chuchoter, librement. Et chaque fois que je râle sur notre "société de surconsommation", je me rappelle l'émerveillement de mes parents de pouvoir acheter un morceau de fromage ou quelques tranches de jambon sans devoir faire des heures de file et en ayant même la possibilité, luxe suprême, de choisir entre plusieurs sortes.

Et pourtant, en ce mois de novembre 1989, au milieu des embrassades et des feux d'artifice, cette question de Claude Roy, "mais qui fera peur aux riches, maintenant ?" me paraissait si juste et prémonitoire, au point de m'en souvenir trente ans plus tard. J'y pense quand je vois ces peuples libérés se jeter avec tant d'appétit dans les bras de ceux qui rognent ces libertés nouvellement acquises (en Hongrie, en Pologne...), j'y pense quand je constate comment dans nos propres pays, des droits sociaux chèrement acquis sont peu à peu (ou parfois plus brutalement) détricotés tout en épargnant, ou même en choyant, les plus hautes fortunes ; et je me dis qu'en effet aujourd'hui, ce sont les pauvres qui ont peur tandis que les riches peuvent tout se permettre (1).

 

Rire de tout ?

Voilà qui rejoint un autre de mes questionnements, apparemment sans rapport et pourtant si : l'humour, le rire, ces biens si précieux (surtout quand le soleil se couche, précisément). Dans un article de 2016, Jean-Claude Guillebaud (qui n'est pas un affreux gauchiste, pas plus que ne l'était Claude Roy) soulignait une évolution qu'on ne relève pas assez : "Si notre époque se moque allègrement des politiques, du pape, des profs, des magistrats, de l’armée, etc., qui ose s’en prendre à la vraie, la seule puissance du moment : l’argent ?" On pourrait ajouter que"l'époque" revendique par contre le droit de se moquer des pauvres, des discriminé·es, toute protestation étant renvoyée à l'infâmant "politiquement correct" et à l'étouffement du droit de "rire de tout". Alors certes, il y a quelques voix qui s'élèvent pour dénoncer l'arrogance des riches, en la tournant parfois en dérision, mais elles sont si peu nombreuses, si peu médiatisées à côté de ces "amuseur·ses public·ques" qui revendiquent leur liberté d'écraser celles et ceux qui sont déjà à terre. Au contraire, les médias même les plus "sérieux" nous invitent à nous extasier (et y arrivent souvent, hélas) devant ces multimillionnaires qui consacrent une petite partie de leur fortune à financer un puits en Afrique ou la recherche d'un remède contre une maladie rare, tandis que les plus modestes sont régulièrement mobilisé·es à montrer leur solidarité avec de plus pauvres qu'eux.

La sagesse populaire d'autrefois nous apprenait qu' "on ne tire pas sur une ambulance". Dans ce monde de captalisme triomphant, désormais, on devrait plutôt dire qu' "on ne tire pas sur une limousine ou un jet privé".


(1) A noter que la Chine n'a même pas eu besoin de faire tomber sa fameuse Muraille, ni de changer son régime politique, pour se retrouver dans la même situation...



Mis à jour (Dimanche, 03 Novembre 2019 10:47)

 

Liberté d'expression : gare au boomerang

 

C'est une info que j'ai vu passer sur Facebook et qui m'a plongée dans un abîme de réflexions : "A Bordeaux, un débat avec Sylviane Agacinski annulé après des «menaces violentes»".

L'article était accompagné d'un commentaire de la sociologue Irène Théry, que je reprends ici : « Je n'ai pas besoin de développer mes désaccords avec Sylviane Agacinski. Elle disqualifie par tous les moyens rhétoriques imaginables les formidables familles que je connais et qu'elle ne connait pas. Elle parle de la GPA in abstracto, à coup de formules, sans l'avoir étudiée et confond sciemment les situations les plus opposées au plan humain, moral, juridique. Elle combat l'homoparenté qu'elle voit comme un effacement de tous les repères et a été la seule intellectuelle se réclamant de la gauche à aller encore combattre le mariage pour tous sur les plateaux télés alors que le projet était déjà à l'Assemblée et La Manif Pour Tous dans la rue. Elle a recommencé avec la PMA tout récemment.(...).
Je ne connais pas cette affaire autrement que par les journaux et je pense qu'il faut rester prudents tant qu'on ne sait pas dans quelles circonstances précises la direction de l'université a pris sa décision.
MAIS JE LE DIS : Les cas de ce genre se multiplient. Il est GRAVE qu'elle n'ait pas pu faire la conférence pour laquelle elle avait été invitée. Il est GRAVE.que de petits groupes d'étudiants croient "révolutionnaire" de combattre la liberté d'expression, notre bien démocratique le plus précieux. Il est GRAVE qu'ils parviennent à leurs fins et que que la liberté de parole ne soit plus assurée à l'Université
 ».

 

« On ne peut plus rien dire ! »

Contrairement à Irène Théry, je partage avec Sylviane Agacinski l'opposition à la GPA. Mais c'est bien le seul point commun possible. Pour le reste, je suis en désaccord complet avec des positions réactionnaires qui, je le conçois, peuvent faire bondir ou même blesser certaines personnes. J'ai aussi l'habitude d'ironiser sur les « ouin ouin » des racistes, sexistes, homophobes... (liste à compléter) qui se répandent sur le thème « On ne peut plus rien dire ! », alors même que leurs banalités, voire leurs insultes, se retrouvent à chaque coin de rue et de média.

Et pourtant, j'éprouve un gros malaise à l'idée qu'on empêche par des menaces une conférence (qui plus est contradictoire, selon l'article) sur un sujet qui de fait est l'objet de débats. Plus largement même, je pense qu'on a le droit de dénoncer un·conferencier·e, un·e artiste, y compris avec virulence ; qu'on a le droit d'appeler à les boycotter, ainsi que les organismes qui ont cru bon de les inviter. Mais les empêcher de parler... ?

Il est vrai que j'ai moi-même, très récemment, mené une offensive contre la venue du masculiniste Yvon Dallaire à Liège. J'ai même par le passé participé à des actions contre sa présence, et je me suis réjouie de l'annulation d'un colloque sur les violences conjugales auquel il était invité à Charleroi.

Mais à chaque fois, pour moi l'indignation s'adressait aux organisateurs·trices : inviter certains personnages est déjà une prise de position, surtout quand on a été alerté·e sur ce qu'ils représentent. On peut me rétorquer que s'opposer à une invitation est une forme de censure « douce », pour ne pas dire hypocrite, mais non : Il y a tant de gens intéressants (ce qui ne signifie pas forcément "en accord avec moi"...) qu'on n'invite jamais, tant d'auteurs et d'autrices dont les livres ne sont pas mis en avant, tant d'artistes qui ne passent jamais à la radio ou à la télé. En invitant un·e artiste, un·e conférencier·e, on fait des choix. Et ces choix-là, on a le droit de les contester.

Pour prendre quelques exemples concrets, pour moi Polanski a le droit de montrer ses films, Orelsan de chanter, Finkelkraut de donner des conférences... Et moi j'ai le droit de les ignorer et de le faire savoir, ou de boycotter la librairie Filigranes à Bruxelles, depuis qu'elle a déroulé le tapis rouge pour Eric Zemmour.

 

Quelles limites ?

Tiens, justement, Zemmour ! En voilà un qui m'oblige à me demander où je placerais la limite de l' « acceptable ». Et Francken ? Et Marine Le Pen ? Et Dieudonné... ? La réponse la plus facile serait de placer le curseur, à partir duquel la parole peut être limitée, à la condamnation pour incitation à la haine. Mais on sait que la justice n'est pas infaillible ni tout à fait impartiale, que les lois évoluent et que de toute façon, la frontière est mince entre « incitation à la haine » et certaines « opinions » savamment enrobées (favorisant ainsi les haineux·ses qui maîtrisent bien le langage, ce qui est lié notamment aux inégalités de classe et/ou d'origine...)

La liberté d'expression est un bien précieux, que nous défendons avec d'autant plus d'acharrnement quand elle sert... nos propres convictions. C'est un peu comme la « désobéissance civile », mode de lutte revendiqué dans des domaines qui nous importent (que ce soit la défense du climat ou de l'avortement, par exemple) et vilipendé quand il sert des intérêts contraires aux nôtres (après tout, la fraude fiscale est aussi une fome de « désobéissance civile »...) Je n'irais pas jusqu'à partager ce que Voltaire n'a en fait jamais écrit, bien qu'on le lui attribue généreusement (« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire »), mais je suis convaincue que l'expression dont il est important de défendre la liberté, c'est d'abord celle que nous ne partageons pas.

Il ne s'agit pas d'une quelconque position de « bisounours », mais simplement de cohérence et même, plus cyniquement, d'un intérêt bien compris. Parce que les limites aux libertés contiennent presque troujours un boomenrag qui risque, un jour ou l'autre, de nous revenir à la figure. Réclamer l'interdiction de certains discours, de certaines manifestations, justifiera un jour l'interdiction des nôtres.

Il reste en effet la question des limites, et je n'ai pas la prétention de trancher. Je dirais simplement : laissons-les les plus larges possible. Quant à ce qui nous blesse, qui blesse nos ami·es, nos camarades de lutte, ne cessons jamais de le dénoncer. Informons, éduquons, protégeons-nous mutuellement, construisons des lieux de sécurité, organisons des contrefeux...

En espérant qu'on aura bien entendu que je partage ici surtout mes propres interrogations, sans prétendre avoir des réponses définitives.

 

 

 

 

Le PTB, ni ange ni démon

Pour les un.es, un ramassis de stalineins masqués ; pour d'autres, des camarades marchant d'un pas décidé vers un avenir radieux, en repoussant courageusement les sournoises tentations qui les détourneraient du droit chemin....à parcourir les médias et mes réseaux sociaux, on dirait vraiment qu'il faille se situer entre l'admiration béate et la méfiance absolue....

En cette rentrée, il semble de bon ton de s'en prendre au PTB, de « Jeudi en prime » (RTBF) à « C'est pas tous les jours dimanche » (RTL), pour ne prendre que les médias audiovisuels.Si je me décide à ajouter mon grain de sel, c'est parce que ce que je lis à ce sujet me semble au mieux insatisfaisant, et au pire me désole.

Des élu.es quittent le parti, avec d'autant plus de fracas que les médias se jettent sur les motifs de leur « déception » : pas de prise en compte de leur avis, exigences financières excessives, pressions, menaces... ou encore « découverte » que le PTB est un parti marxiste (c'est vrai qu'on n'est sûr.e de rien, sachant que le PS n'est pas toujours « socialiste » et que le MR fait bien des entorses à une pensée authentiquement libérale...).

En réaction, je lis d'un côté, de la part de membres ou de sympathisants, que le PTB est un parti de gentils, de bienveillants, que la démocratie y est scrupuleusement respectée, que les décisions sont collectives ; de l'autre, de la part d'adversaires de toujours ou d'ex-membres (qui ont eu moins le mérite de savoir de quoi iels parlent) que le PTB est composé d'un côté d'affreux manipulateurs et de l'autre de pauvres naïfs qui se sont laissé prendre à des discours simplistes.

Qu'on me permette donc d'exprimer, non pas une vérité que je ne prétends pas détenir, mais les impressions de quelqu'un qui, par une décision très réfléchie n'est pas membre du PTB mais y a des ami.es, vote régulièrement (mais pas toujours) pour ce parti, en partage certaines positions et pas du tout d'autres, et regarde la vie politique avec un oeil ironique et l'autre admiratif (parce que franchement, il faut s'y coltiner).

Et donc, à mon avis raisonnablement modeste, le PTB a les défauts d'un parti (« nous » face aux « autres », sans trop de nuances) avec cependant le mérite de s'en tenir à ses principes (qu'on les partage ou non, c'est une forme de fidélité). C'est un organisme où on trouve de tout, de la bienveillance et de la rigidité, une immense générosité et des élans de mauvaise foi, des révolutionnaires et des conservateurs (sur certains plans), des féministes convaincu.es et des machos pas toujours conscients... et je pourrais poursuivre la liste. Oui, le PTB a parfois un discours simpliste (sur toutes les gratuités qu'il défend), parfois embarrassé (sur la question migratoire), des positions internationales où toutes les tensions du monde s'expliquent par les « méchants impérialistes » occidentaux, un fonctionnement interne qui ne semble pas des plus transparents... Mais il aussi des principes porteurs qui, d'abord moqués, finissent par être repris (taxe des millionnaires médecine du peuple...), fût-ce sous d'autre noms, il organise aussi une fête politico-culturelle de très haut niveau où il parvient à attirer les classes populaires (Manifiesta), et il sert de rempart contre un désenchantement politique qui risque de mener à la désertion de tout engagement public ou à un vote pour l'extrême-droite.

C'est aussi un parti qui a grandi vite, trop vite, ce qui explique pas mal de « déceptions » y compris de la part d'élu.es qui n'étaient pas forcément uniquement attiré.es par les avantages, matériels ou symboliques, liés à un poste, mais qui n'ont pas tout à fait compris où iels mettaient les pieds. Et ne serait-ce que pour cette raison-là, je fais partie de celleux qui pensent que le PTB a eu raison de ne pas aller au pouvoir (sauf peut-être dans certaines communes où il me semble qu'il avait les épaules assez larges pour peser vraiment), et pas uniquement pour des raisons strictement politiques qui se suffisent pourtant à elles-mêmes. Pour le dire autrement : le PTB a eu raison de s'en tenir assez strictement à ses principes de base, d'autant qu'il n'avait pas les cadres nécessaires pour pouvoir à la fois tenir tête aux requins aguerris de certains autres partis, d'être assez souple pour accepter sans se renier le compromis nécessaires, et de poursuivre en même temps l'indispensable travail de terrain.

 

 

 

Un dernier mot : il n'y a rien de déshonorant à s'être trompé.e, ou même, à la rigueur, d'avoir choisi de figurer sur une liste sans s'être renseigné.e sur toutes les exigences d'une éventuelle élection... Par contre, lorsqu'on démissionne d'un parti tout en gardant un mandat obtenu grâce à ce parti, on est juste un.e opportuniste

Mis à jour (Lundi, 09 Septembre 2019 14:24)

 

Prostitution : un "métier pas comme les autres"

 

 

Ce 2 octobre, le Centre Jean Gol (lié au MR) organisait un spectacle « Sous les néons du désir », suivie d'une discussion sur le thème de la prostitution, intitulée « Sous les néons du 'plus vieux métier du monde' » - heureusement avec des guillemets, parce que le « plus vieux métier du monde » c'est accoucheuse, sans qui il n'y aurait ni prostituées, ni clients, ni même mandataires MR. Détails ici.

Sollicitée pour participer au débat, j'avais décliné l'invitation, notamment à cause de ces « néons du désir » (la communication pour la réservation était d'ailleurs : « désir »), qui suggère soit qu'il y a du « désir » des deux côtés de la transaction, soit qu'on se situe uniquement du point de vue des clients et qu'on se fout du vécu des prostituées (j'ajoute que même du côté des clients, je n'emploierais le terme de « désir » que je n'assimile pas à l'envie de se vider les couilles et/ou d'être écouté, puisque certains auraient aussi ou même surtout besoin de parler... J'ai la faiblesse, toute « féminine » - c'est de l'ironie -, de penser que le « désir » est un besoin d'échange, des corps et plus si affinités, où l'autre n'est pas simplement « pouvoyeuse d'un service ». Mais c'est moi et je n'imposerais ma conception à personne).

Le spectacle lui-même, création de Véronique de Miomandre et de Max Lebras, valait beaucoup mieux que son titre, et il me semblait d'autant plus décalé par rapport à son intitulé qu'il est surtout basé sur des témoignages de prostituées, témoignages forts, drôles, touchants, où le client et son « désir » ne tiennent qu'une place tout à fait marginale.

Suivait donc une discussion sur le thème « un métier 'pas comme les autres' ». Une « discussion » plutôt qu'un « débat », car on sait combien il est difficile de « débattre » de ce sujet très clivant, où « travailleuses du sexe » et abolionnistes finissent trop souvent par s'insulter mutuellement. Aussi ne s'agissait-il pas de « confronter » des positions, mais de se demander comment améliorer la situation de celles et ceux qui pratiquent ce « métier » ou au moins cette « activité », en attendant ou non son « abolition ».

Pas de compte-rendu ici, j'écris sans notes et avec ma mauvaise foi proverbiale, je ne transmets que ce qui m'a frappée.

Je passe rapidement sur les positions du MR, auquel je souhaite bien du plaisir (tant qu'on est dans le sujet...) en ayant dans ses rangs des « réglementaristes » comme Fabien Culot qui veut « encadrer » la prostitution à Seraing avec le projet d'Eros Center, et en face Viviane Teitelbaum (non présente ce soir-là), abolitionniste convaincue et ex-présiente du Conseil des Femmes francophones, organisme qui a obtenu de « geler » le même projet. Quant à Céline Vivier, conseillère communale MR à la Ville de Bruxelles et co-signataire d'une Carte blanche sur la prostitution à Bruxelles, elle s'est complètement emmêlé les pinceaux en répondant à une interpellation sur les (non) politiques migratoires, au moins aussi « hypocrites » que les (non) politiques par rapport à la prostitution (l'une renforçant d'ailleurs l'autre, pour la partie « réseaux » en tout cas). Son jugement négatif sur la Porte d'Ulysse était un mauvais numéro de contorsion politique, passons.

Les deux interventions les plus intéressantes étaient celles de Renaud Maes (sociologue et spécialiste de la prostitution en milieu étudiant) et Sonia Verstappen (représentante de l’UTSOPI, Union des Travailleuses et Travailleurs du Sexe Organisés Pour l’Indépendance). De l'intervention de Renaud, je retiens que le « modèle suédois » comme le « modèle hollandais » ne doivent surtout pas être idéalisés. Des politiques tout à fait opposées peuvent certes améliorer le sort de certaines catégories de prostituées : en Suède un véritable accompagnement à celles qui veulent en sortir (contrairement à la France qui a « copié » le modèle en l'édulcorant par un soutien rikiki – quelque 330 euros mensuels durant 6 mois, de quoi se retourner, en effet!) ; à Amsterdam un encadrement plus sécurisant pour celles qui sont prêtes à rentrer dans le moule ; mais dans les deux cas, la situation de celles qui restent « hors cadre », par leur situation légale (comme les sans papières.. coucou, revoilà les politiques migratoires) ou pesonnelles (toxicomanes, occassionnelles...) s'est nettement détériorée. Renaud invite aussi à se méfier des «statistiques» balancées ici et là pour « justifier » une position, car des chiffres fiables sont très difficiles a établir pour une activité clandestine et socialemeent aussi stigmatisée.

Quant à Sonia Verstappen, à l'analyse elle ajoute un vécu et un franc-parler décoiffant (des hommes qui profitent de la misère de certaines pour s'offrir des passes à 10 euros, elle dit qu'ils méritent qu'on leur « coupe les couilles »...). Défendant un « statut » qui ne peut se résumer à des Eros Centers, elle appelle à faire une claire distinction entre différentes formes de prostitution (de la traite à l'activité revendiquée, en passant par les choix plus ou moins contraints), mais plus encore, au respect,à la reconnaissance de la dignité des personnes et même plus fondamentalement, à leur « humanité », répondant à une intervention de la salle qui parle des prostituées comme des « marchandises » (même si ceteet vision est attribuée aux clients, qualifiés de « prostitueurs » selon le vocabulaire abolitonniste).

A la sortie, certain·es disaient avoir découvert un univers méconnu (mais souvent fantasmé), d'autres restaient avec leurs questionnements, dont celui-ci, que je partage : si l'on considère que la prostitution répond à la fois à certains « désirs » insatisfaits, qu'ils soient strictement sexuels ou aussi affectifs, de « laisser aller » hors des rôles sociaux ; si on rejette le stéréotype des « pulsions irrépressibles des hommes » (et là-dessus, tout le monde semblait d'accord) ; alors comment se fait-il que les clients soient en écrasante majorité des hommes (qu'ils s'adressent à des femmes, d'autres hommes ou des trans) ? Que font les femmes de ces besoins simplement humains ? Et leur émancipation passe-t-elle par un alignement sur les comportements masculins ? (personnellement je pense que non) C'est évidemment un sujet qui questionne le patrriarcat comme système, dépassant largement le cadre de la discussion ce ce soir-là.

 

Note : si je privilégie souvent le féminin, ce n'est pas que je veuille ignorer les prostitués hommes ou trans : j'ai choisi le « féminin majoritaire », l'une des formes « allégées » de l'écriture inclusive.

Mis à jour (Jeudi, 03 Octobre 2019 09:45)

 

"Féminisme pour les 99%"

J'ai lu pour vous... « Féminisme pour les 99% - Un manifeste ».

Voilà un bouquin sur lequel je me suis jetée avec gourmandise. J'éprouve de plus en plus de réserves face à un féminisme « institutionnel » ou « libéral », comme celui qui se réjouit autour des nominations de femmes de pouvoir aux instances européennes, celui qui ne pense qu'à « briser le plafond de verre » sans prendre en compte « celles qui en ramassent les éclats » (citation tirée du livre). Un peu de radicalité, une vision à 360° de l'oppression des femmes et des voies pour la combattre, voilà ce qu'il me fallait !

Et ça commence bien : par une dénonciation, justement, d'un « féminisme d'entreprise » à partir de l'exemple de Sheryl Sandberg, directrice des opérations chez Facebook. Un féminisme qui défend une sorte de « méritocratie » pour faire émerger les « meilleures », pour arriver à ce que les autrices appellent joliment « l'égalité dans la domination ».Tout ce que les hommes ont – et surtout certains hommes, les plus puissants – les femmes doivent l'obtenir aussi, sans s'interroger sur le contenu réel de cet objectif. Donc il faut des femmes dans l'armée, dans les conseils d'administration des multinationales, à la tête de gouvernements, fussent-ils autoritaires, et pourquoi pas, une papesse...

C'est justement tout cela que « « Féminisme pour les 99% «  veut metre en question, ou même en miettes, considérant ce « féminisme libéral » non seulement comme étranger aux luttes des autres femmes, mais comme un obstacle à leur possibilités d'émancipation.

Donc j'avais envie d'aimer, au-delà de désaccords mineurs (d'analyse, de stratégie..) qui restent toujours possibles.

 

L'ennemi principal

Mais à l'arrivée, quelle déception ! Le manifeste développe 11 « thèses », dont on comprend vite qu'elles visent un « ennemi principal » qui n'est pas le patriarcat ou la domination masculine, mais « le capitalisme ». La thèse 4 l'affirme d'ailleurs sans hésitations : « Ce que nous traversons, c'est une crise de la société dans son ensemble – et la source du problème est le capitalisme ». Si on n'avait pas encore compris, toutes les thèses suivantes, qu'elles portent sur le travail, le racisme, la violence ou la sexualité font référence, dès leur intitulé, au capitalisme. Ce n'est pas seulement « la source du problème » mais apparemment, malgré quelques nuances ici ou là, la source unique.

Que ce soit clair : je me situe résolument dans un féminisme anticapitaliste ou plutôt intersectionnel, où « race, classe, genre » sont des sources d'oppression (et de combat) indissociables. Mais pour moi, le capitalisme, même pris dans son sens le plus arge de « système social », n'est qu'une des formes de ces oppressions. Les guerres, les inégalités sociales, le rejet des « étranger·es » sur base de l'origine, la religion, la couleur de la peau... n'ont pas attendu l'apparition et l'essor du capitalisme pour se manifester. Pas plus que l'oppression des femmes d'ailleurs.

Le problème de ce genre d'analyse « mono-causale », c'est que s'il n'y a qu'un coupable, il n'y a qu'une cible qu'il suffirait d'abattre pour que tout le reste s'écroule – et ça, c'est soit une tromperie, soit une illusion. Le système capitaliste a certes sa façon particulière de jouer sur les inégalités et de les creuser, mais non, elles ne sont pas nées avec lui et ne disparaîtront pas avec sa chute (s'il doit chuter un jour).

 

Manque de complexité

L'autre problème, ce sont ces « 99% » au profit desquels le « bon » féminisme devrait se mobiliser. Pourtant, tout au long des 11 thèses, les autrices ne manquent pas de relever des catégories de la population qui profitent de l'exploitation de plus exploité·es qu'elles. Et cela dépasse très largement le 1% de « méchant·es » que le féminisme pour les 99% devrait combattre. Il y a les habitant·es des pays riches face au Sud, les Blanc·hes face aux personnes racisé·es, sans oublier les hommes, eh oui, qui aussi exploités soient-ils eux-mêmes, profitent tout de même à leur niveau du travail gratuit des femmes.

Cette idée des « 99% » semble aussi effacer comme par enchantement les conflits et les intérêts parfois opposés entre groupes dominés eux-mêmes. Une légère allusion y est faite en postface mais balayée avec légèreté, puisque, sans vouloir nier les différences, il s'agit de « faire émerger des alliances suffisamment larges et robustes pour transformer la société ». Certes, mais comment s'y prendre pour réunir vraiment au-delà des discours, luttes féministes, LGBT+, antiracistes, syndicales – sans même parler des divisions au sein même de chacune de ces luttes ? Outre l'erreur de désigner un « ennemi unique » là où les adversaires sont aussi « intersectionnels » que les combats à mener, il y a là une sorte d'oecuménisme qui identifie des intérêts communs en effaçant trop légèrement les oppositions. Tout cela manque cruellement de complexité.

 

Base de réflexion

C'est d'autant plus décevant que le Manifeste est co-signé par Nancy Fraser (je ne connais pas les deux autres autrices, Cinzia Arruzza et Tithi Bhattacharya), que j'ai connue beaucoup plus subtile quant au lien entre « luttes de rétribution » et « luttes de reconnaissance ».

Reste que le livre fournit des exemples de mobilisations de femmes, Polonaises en grève pour le droit à l'avortement, autochtones d'Amérique du Nord contre la construction de pipe-lines, Indiennes contre les barrages géants et la privatisation de l'eau, qu'on pourrait relier à la multiplication de grèves des femmes de ménage dans nos hôtels de luxe...

Le texte a aussi l'intérêt d'introduire la question centrale de la reproduction sociale dans des débats de gauche qui se cantonnent souvent à l'analyse des rapports de production. Car « fabriquer des personnes » est aussi essentiel, quoique invisibilisé, que de « fabriquer des biens », l'un n'allant d'ailleurs pas sans l'autre.

Il a donc le mérite de donner à réfléchir. La preuve...

 
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