Réflexions sur l'antisémitisme : compte-rendu subjectif d'une conférence de Delphine Horvilleur

Lorsqu'elle vient parler dans les écoles, il suffit qu'elle apparaisse pour, déjà, casser les stéréotypes, et ce n'est pas seulement, comme elle en plaisante, parce qu'elle « ne ressemble pas à Rabbi Jacob ». Delphine Horvilleur est une femme rabbin (pas sûre que l'Académie ait déjà sanctifié « rabbine ») et elle tranche, par son apparence comme par son langage, par rapport à l'idée qu'on se fait d'un·e « serviteur de Dieu » (le féminin, « servante », ayant un tout autre sens. Et l'Académie n'a pas non plus adoubé « serviteure » ou « servitrice »...)

Ce 28 février, elle donnait une conférence et rencontrait un public nombreux au Musée juif de Bruxelles autour de son dernier livre, consacré à l'antisémitisme, au moment même où à quelques centaines de mètres de là, les avocats de Mehdi Nemmouche plaidaient l'innocence de leur client et l'existence d'un mystérieux « complot » pour expliquer l'attentat contre ce même Musée, le 24 mai 2014.

Je ne prétends ni à un compte-rendu exhaustif, ni objectif, je partage ici les points qui m'ont frappée, avec quelques commentaires de mon cru ; pour le reste, il y a le livre (1).

 

Une oreille particulière

Pour commencer, l'oratrice a exprimé la répétition d'un grand sentiment de solitude, dans le constat que des attentats visant spécifiquement les juif.ves ne poussent pas le peuple entier dans les rues. Avec cette question que beaucoup se sont posée : s'il n'y avait eu « que » l'attaque contre l'HyperCasher, y aurait-il eu une mobilisation sur le mode des « Je suis Charlie » ? On peut répondre à la question en se souvenant du peu de réactions après les meurtres commis par Merah dans une école juiv. Mais on peut aussi, et ceci est une remarque personnelle, se souvenir du rassemblement qui a suivi l'attentat contre le Musée juif, où j'ai retrouvé des amies musulmanes qui ont même assisté, stoïquement, à l'hymne israélien en hommage à deux des victimes. Il est vrai que nous n'étions pas des milliers, mais les juif.ves n'étaient pas seul.es (j'ai même repéré quelques athées).

Delphine Horvilleur est également revenue sur les chiffres accablants des actes antisémites en France (plus 74% en 2018...) et sur le dernier « incident » en date, les insultes contre Alain Finkelkraut lors d'une manifestation des gilets jaunes. L'insulte « sale juif » a-t-elle été prononcée, ou non ? Plutôt que de nous renvoyer, comme tant d'autres l'ont fait, à la Xième seconde de la Zième vidéo de l'événement, l'oratrice affirme simplement que de toute façon, prononcée ou pas, l'insulte a été entendue par beaucoup de juif·ves. C'est « notre oreille particulière », dit-elle. D'autres l'appelleront peut-être « paranoïa », mais je dois bien l'admettre : moi aussi j'ai cette oreille.

Là où la réflexion de Delphine Horvilleur est la plus originale et pour moi, la plus passionnante, c'est la relation qu'elle fait entre antisémitisme et misogynie, ou entre judaïsme et une sorte d' »incomplétude » humaine. Malgré les limites de mon intérêt religieux, je l'ai écoutée parler de la bible avec une sorte de fascination. Rappeler par exemple à quel point les « héros » juifs sont affublés d'un handicap : Abraham est stérile, Isaac aveugle, Jacob boîteux et Moïse bégaie. Elle a souligné aussi la façon dont les antisémites ont, au long l'hsitoire, considéré les hommes juifs comme « efféminés » (au point qu'au Moyen Age, certaines théories leur attribuaient des menstruations!). Autre remarque personnelle : cette « dévirilisation » n'a pas empêché le patrriarcat juif de se rattraper en imposant une lecture très masculine du judaïsme, notamment avec cette prière matinale où les hommes remercient Dieu « de ne pas m'avoir créé femme », les femmes de leur côté se contentant d'avoir été « créée telle que je suis »...

 

Parenthèse

Ici j'ouvre une longue parenthèse : une autre réserve qui m'est venue, plus générale, est le lien avec l'antisionisme (2). Pour DH, il semble « évident » de lier antisionisme et antisémitisme, le sionisme dont elle se réclame consistant simplement à admettre le droit pour le peuple juif, comme pour n'importe quel autre peuple, à un « foyer national ». Une définition qui, pour moi, masque deux réalités : d'une part, que ce « foyer national » s'est constitué en chassant un autre peuple des terres où il vivait (je ne rentre pas dans la discussion d'un droit lié à une « ancienneté », réelle ou imaginaire : des gens vivaient là sans que ce soit le résultat d'une conquête illégitime, et le slogan d'« un peuple sans terre pour une terre sans peuple » est un mythe) ; d'autre part, le sionisme suppose qu'Israël soit le pays de « tous les juifs », ce qui implique le droit de prendre le cas échéant la place d'autres qui y vivent déjà et donc, par le principe même, « justifie » la colonisation, dont l'expansion date de bien avant le gouvenrement actuel. Je ferme la parenthèse.

 

 

Cours d'humour juif

Citant la désormais célèbre mise en garde de Frantz Fanon ("Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous" ), elle a tout de même souligné la différence fondamentale entre l'antisémitisme et d'autres formes de racisme (tout en ajoutant qu'il s'agit bien d'une différence, pas d'une hiérarchie ou d'une « concurrence des victimes ») : alors que la plupart des racismes sont des réactions de supériorité (l'autre est un.e barbare, pauvre, pas éduqué.e...), l'antisémitisme est une sorte de « racisme d'infériorité » : les juifs sont malins, ils ont le pouvoir, l'argent, ils bénéficient de la complicité des « élites » dont ils font d'ailleurs partie... Ce qui a deux implications : d'une part, que tout mouvement « anti élites » est porteur d'un risque de regain d'expressions d 'antisémitisme ; d'autre part, que le soutien bruyant du pouvoir, de ces « élites honnies » précisément, comme on le voit actuellement en France, joue contre les juif.ves en voulant les « protéger ». Ce que Henri Goldman explique par une image frappante dans un texte publié dans le Vif (3) : « Je ne veux pas être assimilé au chouchou de la maîtresse qui, dans toutes les cours de récréation du monde, finit par être détesté et persécuté par ses proprs condisciples ».

Mais alors, que faire ? Delphine Horvilleur aimerait, bien plus que les déclarations institutionnelles, ou du moins à côté de celles-ci, un combat populaire contre l'antisémitisme. Elle rêve de prises de position de personnalités qui ont l'écoute des jeunes, comme des youtubeur·ses, des footballeurs.. Et bien sûr, l'éducation est une priorité. On peut penser que c'est une tarte à la crème (ou au fromage, je préfère), sauf que Delphine Horvilleur y introduirait (et elle l'a proposé sérieusement à la ministre de l'époque) des cours d'humour juif.

Au fait, pour en revenir au sionisme, vous la connaissez, celle-là ? C'est une femme et son fils, dans un bus à Tel Aviv. Le fils parle à sa mère en hébreu,et la mère ne cesse de le reprendre : dis-le en yiddish... Jusqu'au moment où d'autres passagers s'énervent : mais enfin madame, nous sommes en Israël, ici on parle hébreu, pourquoi voulez-vous que votre fils parle en yiddish..? Et elle répond doucement : Pour qu'il n'oublie pas qu'il est juif...

 

 

(1) Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset

(2) Ma remarque concerne ce que j'ai entendu à la rencontre de 18h. Selon certains échos, Delphine Horvilleur a été plus nuancée lors de sa conférence du soir.

(3) Henri Goldman, « Le sionisme est-il un antisémitisme ? », Le Vif, 28/2/2019

Mis à jour (Vendredi, 01 Mars 2019 17:42)