Cis, trans, qu'est-ce qu'une "femme" ?

Il y a quelque temps, en publiant un statut sur FB reprenant un article consacré au refus de femmes cis de laisser entrer des femmes trans dans un espace de baignade non mixte, je me suis pris une série de critiques assez virulentes, m'accusant au mieux d'ignorance, au pire de transphobie, me renvoyant au rang d'adversaire alors que je me croyais une alliée. Plus que par ceux/celles qui m'agressaient ouvertement, m'enjoignaient de la boucler sur un sujet auquel je ne comprenais rien ou exigeaient des excuses (que je n'ai pas faites), j'ai été touchée par les personnes que j'ai blessées ou déçues. Même si je sais que, sur des sujets aussi sensibles, on court toujours le risque de décevoir ou de blesser, et que ce risque, je l'ai pris en connaissance de cause.

Je précise que je ne prenais pas position quant à ce refus d'accueillir des femmes trans dans des lieux non mixtes, sujet sur lequel je n'ai pas d'avis tranché : d'un côté, je pense que la non mixité, sur des critères choisis par les organisatrices, est un droit – à condition que ce ne soient pas des lieux de pouvoir qui s'imposent aux autres, ce qu'un lieu de baignade n'est certainement pas ; d'un autre côté, je comprends la meurtrissure que peut représenter le rejet d'une identité (ici de femme) qu'on ressent avec une telle force.

Là où j'ai heurté certaines personnes, c'est en me permettant des réflexions, peut-être maladroites, sur la différence de visibilité entre les MtoF et les FtoM. Je faisais l'hypothèse que si l'on voit davantage les premières que les seconds, c'est parce que les MtoF ont été socialisées en « garçons », fût-ce à leur corps défendant (c'est le cas de le dire), avec tout ce que cela comporte en termes de prise de parole, de place dans l'espace public... alors que les FtoM ont été socialisés en « filles », avec toutes les injonctions à l' « effacement » que cela implique.

Une telle « hypothèse » a donc paru « scandaleuse ». Certain.es m'enjoignaient à m'informer, à écouter les personnes concernées (je fais de mon mieux) et aussi à lire. J'ai donc attentivement lu les messages et les liens qu'on m'envoyait, ainsi qu'un livre que plusieurs personnes m'ont recommandé : le « Manifeste d'une femme trans » de Julia Serano (1). Conseil précieux : j'y ai trouvé des pages lumineuses sur un sujet qui m'a toujours troublée, bien que je me sente tout à fait « cis », à savoir le rapport qu'on a avec ce corps qui est bien plus qu'une simple enveloppe pour nos désirs, nos pensées, nos émotions, bien plus que la « Carcasse » chantée par Anne Sylvestre. C'est souvent d'ailleurs chez des personnes trans (car oui, j'en connais...) que j'ai retrouvé avec le plus de « justesse » mes propres interrogations.

 

L'inconfort d'être "nommée"

Je voudrais insister sur ce terme de « cisgenre » : pour bien des amies féministes, c'est là une précision qu'elles refusent, elles se veulent « femmes », tout simplement. J'ai bien ressenti, moi aussi, une sorte d' « inconfort » d'avoir à « nommer » ma particularité, mais j'ai reconnu là le problème général des dominant.es à renoncer à la prétention de représenter l' « universel », tandis que les autres seraient spécifiques : c'est le cas des hommes par rapport aux femmes, des blancs par rapport aux noirs, des « nés ici » par rapport aux « nés ailleurs »... et aux cisgenres par rapport aux transgenres. Les premier.es se permettant de nommer et d'analyser les second.es, mais s'offusquant de la réciproque. Il a donc bien fallu apprendre et m'adapter : puisque l'existence d'un "black feminism" me paraît légitime, il est logique que je me présente, dans certaines interventions, comme une "féministe blanche", sans que ce ne soit une insulte, juste un constat.

Je comprends donc bien la colère de Julia Serano (et de certain.es réactions à mon statut) lorsqu'elle écrit : « C'est précisément cela qui m'énerve chez les cissexuelles qui n'acceptent pas qu'une femme trans dise qu'elle se sent femme. (...) Leur prétention à mieux comprendre le genre féminin que les femmes trans sous prétexte d'y être nées et d'y avoir été sociabilisées est tout aussi naïve et arrogante que si je prétendais mieux comprendre qu'elles le genre féminin sous prétexte de pouvoir, contrairement à la plupart des femmes, le comparer à mon expérience du genre masculin ».

Donc je comprends... et en même temps, j'y vois une sorte de malentendu : et si ce qu'elle appelle « arrogance » et « naïveté » correspondait en fait à une réalité, non pas d'une « nature féminine authentique » que seules posséderaient les « cissexuelles », mais plus simplement à deux expériences de vie différentes et peut-être même irréductibles ? Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas se comprendre, à condition de prendre acte de cette différence.

Je pense en effet qu'une femme trans possède une expérience qu'en tant que femme cis, je ne vivrai jamais, et que je ne peux donc qu'imaginer : celle d'avoir été socialisée en garçon et qui plus est, en garçon qui se sentait étranger à cette « identité ». Parallèlement, une femme cis aura un vécu qui restera extérieur à une femme trans : pour prendre des exemples très concrets, la conscience d'un corps « vulnérable », « menacé » par le risque de viol (ce qui ne signifie nullement que les personnes trans ne subissent pas des violences, simplement qu'elles sont d'un autre ordre), de grossesse indésirée, et toutes les restrictions de liberté qui vont avec cette prise de conscience. Beaucoup de parents, même les mieux intentionnés en termes d'égalité, projettent sur leurs filles des craintes – d'ailleurs pas infondées - qui conditionnent évidemment le vécu des filles, leur place dans l'espace public, leru confiance en elles, leurs relations avec les autres.

Julia Serano pointe avec raison le changement de regard des autres sur elle à partir du moment où elle apparaît comme « femme » : l'attention soudain portée à son corps par des gens à qui elle n'a rien demandé, les allusions sexuelles, les commentaires sur ses « hormones » quand il lui arrive de s'énerver, le côté humiliant, exaspérant dans la façon dont certains hommes se mettent à l'ignorer sur le plan intellectuel... Ces expériences, elle les partage désormais avec les femmes cis, mais ce n'est pas la même chose que de les avoir intégrées comme une chose presque « normale » dès l'enfance. Je pense effectivement que le fait d'avoir vécu une socialisation de garçon, fût-ce de garçon très mal dans sa peau, lui donne une autre expérience de ce qu'on appelle la « féminité ». Contrairement à Julia Serano, il ne me semble donc ni « naïf » ni « arrogant » de considérer qu'une personne transgenre a une vision encore plus aiguë de « comprendre ce qu'est le genre féminin »... (2)

Bien entendu, ces différences d'expériences ne doivent pas empêcher de se baigner ensemble, ni de militer ensemble. Mais si je pense en effet que les féministes (moi y compris) doivent faire l'effort d'entendre la souffrance et la colère des femmes trans à qui l'on refuse l'accès à un espace « femmes », il me paraît aussi important de se rendre compte de ce que vivent des femmes cis qui ont choisi un tel espace non mixte et voient débarquer des personnes qui exigent que leur auto-définition soit admise telle quelle. Si on a pris la peine de se rencontrer, se connaître, prendre en compte les craintes des unes et des autres, la "coexsitence" et mieux, la convivialité, doivent être possibles. Mais quand on voit débarquer des inconnu.es, y compris des « femmes avec un pénis » (je prends l'expression de Julia Serano), il n'est pas du tout paranoïaque ni transphobe d'imaginer que des hommes, on ne peut plus cis, profitent de la situation pour se glisser dans des lieux où leur présence n'est pas souhaitée. Dans mon texte controversé sur FB, je prenais l'exemple d'un prof d'université, qui a toujours profité des privilèges liés à son statut d'homme et qui soudain, pour nier le caractère 100% masculin d'une tribune lors d'un débat, m'a lancé « qui vous dit que je suis un homme ? » Et le questionnement sur l'absence si fréquente de femmes était aussitôt clos : il suffisait que chacun de ces hommes déclare qu'il n'en est pas un... (3)

Qu'on me comprenne bien, je ne demande pas qu'on « vérifie » si une personne est bien une femme, je mesure tout ce que cela aurait d'humiliant, de violent ; j'aimerais juste qu'on se parle et qu'on essaie de se comprendre.

 

« Subconscient féminin »

Mais au fait, justement, c'est quoi, « être une femme » ? Pour les cis, cela semble aller de soi (je dis bien « semble », car c'est parfois plus compliqué), pour les trans, c'est un cheminement, dont je ne peux que tenter de deviner la difficulté.

Cependant, quelque chose me chipote. Pour en revenir au livre de Julia Serano, sa façon d'opposer « sexe physique » au « sexe subconscient » me plonge dans la perplexité. Alors qu'à plusieurs reprises, elle proteste contre la « croyance » qu'il existerait deux catégories, « femme » et « homme », elle valide tout aussi souvent l'existence d'un « sexe subconscient » auquel il était tellement essentiel, pour elle, de faire correspondre son corps. Et ça, ce « sexe subconscient », je ne sais toujours pas ce que c'est.

Pour ne pas avoir l'air de m'en prendre à des personnes auxquelles on peut me reprocher de ne rien comprendre, je m'en tiendrai à ce que je connais bien, par contre, du poin de vue du vécu. Une frange d'homosexuel.les, parmi les plus « politiques », disent aussi « brouiller » les genres ou en tout cas, la centralité qu'on accorde au sexe pour diviser l'humanité en deux : dans une société qui serait moins obsédée par la binarité. le sexe ne serait pas plus « pertinent » que la couleur des yeux ou la forme du nez.

Pourtant il me semble que plus encore que les hétéros, les homos exclusif.ves prouvent le contraire, en étant uniquement attiré.es par de personnes d'un sexe particulier (la même exclusivité n'existant pas pour la couleur des yeux...). C'est aussi le cas des hétéros , mais on pourrait penser que tout simplement, ils et elles se « conforment », en aimant là où leur dit d'aimer (cela dit sans aucun mépris, c'est juste que c'est plus simple). Tandis que pour les homos, cette attirance exclusive est tellement forte qu'ils et elles sont prêt.es à subir toutes les discriminations, à risquer leur liberté et parfois leur vie, à supporter le rejet et la rupture avec leurs proches, pour vivre quelque chose de tellement essentiel : l'attirance pour... des personnes de même sexe. Difficile de marquer avec plus de poids que le « sexe » de la personne a bien plus d'importance que la couleur de ses yeux...

De même, subir autant d'opprobre, de moqueries, de traitements, pour devenir « femme » ou « homme », me semble renforcer la binarité (je ne parle pas là des personnes trans qui revendiquent de sortir de cette binarité en ne se définissant ni comme « homme » ni comme « femme »). Il y a certes mille façons d'être « homme » ou « femme », comme le souligne Julia Serano, mais pour les personnes qui décident de transitionner, aucune de ces façons ne correspond à ce que semble exprimer leur corps dans leur genre assigné. Il y aurait donc bien, à leurs yeux, quelque chose de fondamentalement et irréductiblement différent, ce quelque chose qui correspondrait à ce « sexe subconscient » dont je ne comprends pas la nature.

La question reste donc pour moi ouverte : qu'est-ce qu'une « femme » ? Et je me sens aussi loin d'un mystérieux « subconscient » que de certaines amies féministes pour qui la « féminité » se définit par la capacité de porter des enfants, ce qui exclurait les femmes sans utérus, stériles ou même ménopausées... Bref, je reste en questionnement, avec une seule certitude : la nécessité de se parler et de s'écouter.

 

 

PS : sur cette question de plus grande visibilité des MtoF, Julia Serano a son hypothèse : cela viendrait d'une sorte de curiosité malsaine, ou au mieux de perplexité, de voir des personnes « choisir » une identité dominée. Vouloir devenir un homme, ce serait choisir une position plus privilégiée, ce que tout le monde pourrait comprendre ; mais vouloir renoncer à ses privilèges pour « devenir une dominée »... ? Voilà qui a de quoi intriguer.

Idée intéressante, mais je continue à penser que la « socialisation » de départ n'est pas sans influence. Car alors que les hommes sont plus « visibles » que les femmes (et particulièrement dans les lieux de prise de parole, de pouvoir), les gays plus que les lesbiennes, il me semble que c'est l'inverse chez les personnes trans.

Je lis ce matin cet article sur la première femme transgenre qui pourrait être élue gouverneure aux Etats-Unis (et pan sur la gueule de Trump). Elle qui a fait sa transition à 59 ans peut aujourd'hui se revendiquer comme « femme », il n'empêche qu'elle a, aussi pénible que ce fut par ailleurs dans sa vie personnelle, vécu « socialement » en tant qu'homme, avec tous les privilèges masculins. Comme elle le dit elle-même d'ailleurs : « Professionnellement, vivre en adéquation avec le genre féminin auquel elle a toujours appartenu paraissait impossible :  " Je ne crois pas que j’aurais pu devenir PDG d’une entreprise de services aux collectivités si je n’avais pas fait semblant d’être un homme" » .  Eh bien voilà : une femme cis n'aurait pas pu « faire semblant d'être un homme ». Ce qui change l'expérience d'une vie.

 

 

(1) Julia Serano : Manifeste d'une femme trans et autres textes, éditions Tahin Party

(2) Aucune personne cis n'aurait par exemple pu vivre ce genre d'expériences, qui en disent long sur la place des hommes et des femmes dans le monde du travail

(3) C'est arrivé également dans une émission d'Arrêt sur Images, où le journaliste Daniel Schneidermann, s'étonnant que les associations LGBT qu'il a invitées sur le plateau aient toutes envoyé un représentant masculin, s'est vu clouer le bec avec un "Qui vous dit que je suis un homme ?" qui permettait de mettre fin à toute discussion sur la sous-représentation des femmes parmi les responsables de ces associations.

Mis à jour (Samedi, 18 Août 2018 14:01)