Fictions

Un grand silence

Quand ça commençait je mettais les mains sur mes oreilles mais souvent ça traversait mes mains et se glissait entre mes doigts comme un liquide empoisonné ou un serpent venimeux, j'avais envie de crier moi aussi pour surmonter le cri de l'autre mais quand je crie, Ben s'énerve, toutes ces bonnes femmes rien que des hystériques.

Ben tranchait on ne s'en mêle pas c'est pas nos oignons, c'est vrai ce sont d'abord ses oignons à elle et je pensais qu'elle devait les peler souvent à voir ses yeux rouges quand je la croisais dans l'escalier, même si elle tournait la tête pour qu'on les voie pas. Je me le disais à moi mais je ne le disais pas tout haut, sinon Ben s'énervait sur toutes ces bonnes femmes qui jacassent et racontent des histoires.

Maintenant Ben dit qu'Alain c'était pas vraiment un pote juste un voisin, et il me lance son regard genre toi surtout dis pas le contraire. Mais avant ils allaient souvent se taper des verres au bowling et bien sûr j'aurais pu en profiter pour aller boire un thé avec Lila ou au moins frapper à sa porte demander si elle n'avait besoin de rien, et maintenant je pourrais encore dire que c'est Ben qui me l'a interdit mais pas du tout, il n'a même pas eu besoin de me l'interdire, je ne l'ai pas fait c'est tout. Quand la police est venue la première fois, il était même pas là pour m'obliger à dire non j'ai rien vu rien entendu, pourtant c'est bien ce que j'ai dit à la jeune policière qui a pris note puis est partie. La deuxième fois c'était une autre, plus âgée, et j'ai répété la même chose même si elle m'a regardée comme si elle me croyait pas. J'espère que je vais pas avoir des problèmes, après ce qui s'est passé, mais on peut pas obliger les gens à voirentendre, si ? Non assistance à personne à danger, s'emporte Ben, mais comment on aurait pu savoir qu'il y avait danger ? Lui il voyait même pas qu'il y avait deux personnes. Seul Alain existait pour lui.

Ben n'a même pas voulu qu'on aille à l'enterrement et le procès, on le lira bien dans le journal. Pourvu qu'on ne soit pas cités comme témoins, dit Ben. On n'a rien à dire. Témoins de moralité, a dit l'avocate, mais comment témoigner de la moralité de quelqu'un qu'on connaît à peine ? Vous étiez bien là quand la police est venue, plus d'une fois, n'est-ce pas ? insiste-t-elle. Mais c'est pas nous qui avons appelé les agents, elle n'a qu'à demander aux voisins que le bruit gênait, j'imagine que c'est pour ça qu'ils ont téléphoné. Tapage nocturne. Drôle d'expression, je me dis, comme si taper dans la nuit était plus grave que taper sur une femme, mais je garde cette réflexion pour moi. Comme beaucoup d'autres réflexions d'ailleurs, si bien que certains doivent penser que je ne réfléchis pas du tout.

Quand c'est arrivé j'étais seule à la maison, Ben était au boulot ou au bistrot, il ne me raconte pas tout et ce n'est pas à moi de le surveiller. J'ai soudain entendu un grand silence, c'est bizarre à dire comme ça, mais c'est exactement ce que j'ai entendu, je l'ai dit à la police : un grand silence. Le bruit on s'habitue, même les cris quand ils ne sont pas trop forts, c'est quand ça s'arrête qu'enfin on entend quelque chose. Les cris ont soudain cessé, il y a eu le bruit d'un objet tombant sur le sol au-dessus de ma tête, puis plus rien. Plus tard j'ai su que c'était un couteau, un grand couteau qu'Alain avait reçu en cadeau, parce qu'il était chasseur. Celui qui le lui a offert n'a sûrement pas pensé qu'il finirait comme ça, en arme du crime, il pouvait pas savoir, c'est comme nous. Ben a acheté le même genre de couteau, mais il ne s'en est jamais servi, je l'ai rangé tout au fond d'une armoire et je prie pour qu'il y reste jusqu'à la fin de mes jours.

J'étais soulagée qu'on n'aille pas à l'enterrement et je n'irai pas non plus voir Lila en prison. Quand Ben la traite de salope je ne dis rien. Mais j'espère que le jury retiendra la légitime défense, comme le dit l'avocate dans les journaux. Je l'espère vraiment.

 

 

 

AFP, 28 octobre 2014

L’homme a battu et violé pendant des années sa femme et ses filles. Le fils de la famille, également victime de violences de la part de son père, s’est suicidé.

Une femme qui avait tué son mari en 2012 après plusieurs dizaines d’années d’un enfer conjugal fait de coups et d’abus sexuels de ses propres filles, a été condamnée mardi à dix années de réclusion par la cour d’assises du Loiret. L’avocate générale avait requis entre douze et quatorze ans de prison, mais sans retenir la préméditation contre Jacqueline Sauvage, 65 ans, initialement mise en examen pour assassinat, qui a tiré trois coups de fusil dans le dos de son mari le 10 septembre 2012.

Lors de l’audience entamée vendredi, les filles de la victime ont témoigné violemment à charge contre leur père, entrepreneur d’une société de transport, mort à 65 ans. «Notre père est décédé et pour moi, c’est un soulagement», a déclaré l’une d’elles, violée à l’âge de 16 ans et victime de graves violences alors qu’elle était devenue une adulte.

«Il était sans pitié, c’était plus fort que lui», a ajouté sa sœur aînée. «Il m’a détruite intérieurement, je n’arrive pas à tourner la page», a ajouté la troisième. Toutes trois ont été violées, battues comme l’était leur mère. Leur frère, également victime des violences de son père, s’est suicidé la veille du jour où leur mère a finalement tué son mari.

Au cœur de l’audience, la présidente de la cour, Catherine Paffenhoff, a en revanche longuement questionné la passivité de l’épouse face à ce mari tyran, gros consommateur d’alcool, la non-dénonciation des coups, des incestes. «On avait peur de lui, il nous terrifiait», a répondu l’une de ses filles.



AFP, 26 juin 2021

Valérie Bacot a été reconnue coupable d'"assassinat" par la cour d'assises de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), vendredi 25 juin, pour avoir tué son mari violent et proxénète en 2016. Elle a été condamnée à quatre ans de prison, dont trois avec sursis, et est ressortie libre. Le ministère public avait demandé vendredi la clémence pour Valérie Bacot, qui encourait la perpétuité, et une condamnation sans réincarcération tenant compte du fait qu'elle avait été "une victime" de son mari et que ses quatre enfants avaient "besoin" de l'accusée. Celle-ci a déjà effectué un an de détention provisoire d'octobre 2017 à octobre 2018.

"C'était elle ou lui", a justifié son avocate Janine Bonaggiunta durant l'audience. "Je ne vois pas aujourd'hui comment la société peut condamner Valérie Bacot", a abondé l'autre membre de sa défense, Nathalie Tomasini, cette dernière estimant que sa cliente était sous "emprise". "On était dans ce qu'on appelle l'abolition du discernement au moment de passer à l'acte. Ces femmes n'ont pas d'autre possibilité que de tuer pour ne pas mourir, elles et leurs enfants. Mais il n'y a pas de prise de décision, c'est un geste automatique", a-t-elle déclaré, espérant que la loi française évolue pour mieux prendre en compte ce phénomène, comme c'est le cas au Canada

A 12 ans, la jeune fille a été violée une première fois par Daniel Polette, qui était alors l'amant de sa mère. Condamné et incarcéré en 1996, l'homme avait été pourtant autorisé, dès sa sortie de prison en 1997, à réintégrer le domicile familial. Tombée enceinte de lui à 17 ans, Valérie Bacot est partie s'installer avec "Dany", expliquant cette décision par le besoin d'offrir un "père" à son enfant qu'elle voulait garder.

Durant son témoignage à la barre, elle a décrit comment son mari l'a plusieurs fois menacée avec une arme, lui assurant que, "la prochaine fois, il ne la louperait pas". L'homme alcoolique et violent l'a prostituée pendant quatorze ans à l'arrière de la 806 familiale, exigeant de son épouse qu'elle porte une oreillette afin de pouvoir entendre les "instructions" de son mari qui guidait la passe.

Valérie Bacot, souvent surnommée "la nouvelle Jacqueline Sauvage", a finalement tué Daniel Polette le 13 mars 2016 d'une balle dans la nuque après plus de vingt-quatre ans de viols, violences et de prostitution contrainte. Le déclencheur a été la peur que sa fille Karline subisse le même sort, après que son père lui a demandé "comment elle était sexuellement". "Je voudrais dire pardon à mes enfants pour ce que je leur ai fait endurer. Pardon à ses enfants à lui. Pardon à sa famille. A ses ex-compagnes", a-t-elle dit à la barre.


 

Une santé de verre

Une santé de verre

 

 

Je n'étais pas fait pour les bulles, et je ne parle pas de champagne. Là où je me morfonds, déjà à moitié enseveli sous des collègues aussi cabossés que moi, je vois défiler ma vie, les fêtes que j'adorais, les déménagements que j'abhorrais, et toutes ces sensations de mains, de lèvres, que je ne connaîtrai plus jamais. Je me revois drapé de la robe rubis d'un Pomerol, m'enivrant de la légère amertume d'un Montepulciano, accueillant les confidences et même les insultes de fin de soirée. Je sais que, comme dirait l'autre, nous autres objets d'usage savons que nous sommes mortels, mais au moment où ça nous arrive, on flippe grave (j'ai des doutes quant à la fin de la citation).

 

En ce qui me concerne, je suis le dernier survivant de sextuplés, que la mère de Lili avait commandés dans une petite entreprise locale, un travail d'artisan loin de ces bidules fabriqués à la chaîne et destinés à recueillir d'indignes mixtures. Nous étions rarement de sortie tous les six : parfois à Noël ou au Nouvel An, à l'occasion d'un anniversaire ou d'une retraite, quand on invitait des cousins, des voisines,qu'on nous heurtait l'un contre l'autre avec des exclamations multiculturelles, « santé ! » « nazdrowie » « lechaïm ! » « salute ! » Je craignais souvent une fracture, ou même une modeste fissure qui condamnerait l'un de nous au recyclage. Mais tant que sa mère était là, nous resplendissions, soigneusement lavés après chaque usage, essuyés avec douceur et rangés à notre place dans un buffet d'époque, bien serrés les uns contre les autres, en deux rangées de trois.

 

Et puis la mère de Lili a disparu dans sa bulle à humains. Je m'en souviens très bien, ce fut notre dernière fête à tous les six, juste après la cérémonie. Très vite après nous avons été séparés. Notre maîtresse avait omis de faire un testament, elle pensait que le partage se ferait sans heurts. Quelle illusion ! Même si nous ne faisions pas partie des biens les plus précieux, le frère de Lili a refusé de lâcher prise. Elle, elle avait trop de chagrin, ou de retenue, pour lutter ; elle a accepté sa proposition absurde, trois pour lui, trois pour elle. C'est à peine si nous avons échappé à la garde alternée ! Mes trois frères exilés ont rapidement disparu. Le premier jeté à terre lors d'une dispute conjugale, les deux autres brisés en se cognant l'un contre l'autre, en fin de soirée, d'un geste viril entre potes. Chez elle par contre, nous nous sentions en sécurité, quoique négligés.

Ce n'est pas qu'elle ne buvait pas, mais elle avait le bon goût de verser sa piquette dans ses verres Ikea, d'autant qu'elle la coupait parfois avec de l'eau, ce que nous n'aurions certainement pas supporté. Elle ne nous sortait qu'aux grandes occasions, quand elle avait des invités, ce qui arrivait rarement, de plus en plus rarement même, tant ses amis étaient dispersés, que ce soit en partant rejondre leurs enfants aux quatre coins du monde ou sous forme de cendres.

C'est après l'une de ces rencontres que j'ai vu mes deux derniers frères se fendre, l'un au contact de l'eau de vaisselle trop chaude, l'autre blessé par un coup d'éponge brutal, tandis que j'échappais par miracle au jet d'un produit moussant suivi d'un rinçage énergique.

 

En ce mois de février, Lili s'apprêtait à fêter son 85ème anniversaire. Elle avait décidé d'organiser une fête, exceptionnellement, en invitant avec une certaine solennité les quelques survivants qui restent parmi ses amis. Je me demandais ce qu'elle allait leur annoncer. Ces dernières années, ce jour particulier correspondait à d'irrévocables renoncements.

Le jour de son 80ème anniversaire, elle a arrêté de fumer.

Quand elle a eu 81 ans, elle a bu sa dernière tasse de café ; j'ignore si elle suivait les conseils de son cardiologue ou si elle avait vu un reportage sur les conditions désolantes des producteurs, découvrant que mêmes les paquets estampillés Max Havelaar n'étaient pas produits dans des conditions aussi éthiques que ça.

A 82 ans, comme l'arthrose lui mangeait les doigts, elle a offert sa guitare à une association qui envoyait des instruments de musique en Palestine.

Le jour de son 83e anniversaire, elle a annoncé à l'ONG pour laquelle elle faisait du bénévolat depuis plus de dix ans qu'elle était fatiguée et qu'elle s'arrêtait là.

A 84 ans, elle a soudain décidé de devenir végétarienne, après avoir vu une émission sur la souffrance animale. En la voyant se déglinguer, elle, je me demandais si vraiment l'idéal d'un poulet était de mourir de vieillesse, après une vie d'une absolue inutilité.

On comprendra que pour cette nouvelle échéance, j'avais un mauvais pressentiment.

 

Maisvoilà venu le jour fatidique, celui de ses 85 ans.

Elle a poussé table et chaises, roulé le tapis, improvisé une piste de danse.

Je trône parmi les verres industriels, les chips, les rondelles de saucisson sans viande, les petits blocs de feta, les olives, les bouteilles apportées par les convives. Quelqu'un a ouvert un Châteauneuf-du-Pape 2005, un millésime exceptionnel paraît-il, et m'a abreuvé avec délicatesse. Elle m'a pris, m'a soulevé et m'a vidé cul sec. Je n'ai pas l'habitude qu'on me traite ainsi, comme shot, mais je n'ai rien dit, c'était son anniversaire, on réglerait nos comptes plus tard.

Mais ensuite la situation a dérapé. Dévissant une bouteille en plastique - en plastique, rendez-vous compte, elle qui ne mange plus d'animaux et coupe le chauffage dès 16° pour sauve la planète ! Et elle s'est mise à verser en moi un contenu, poisseux, d'une couleur indéfinie, entre le jaune et le rouge.

Entre le jaune et le rouge.... voyons... de l'orange ? La preuve que c'est dégueulasse, c'est qu'il n'y a pas de vin de cette teinte-là.

Mais orange, voyons, orange, quel breuvage comestible peut prendre cette affreuse couleur ?

Du jus d'orange ?? Dites-moi que je rêve !

Tous mes nerfs se sont racrapotés d'un coup. C'était encore plus acide que la plus infâme des piquettes, avec ou sans eau.

 

C'en était trop.

Je connaissais ses faiblesses, sa main qui se mettait à trembler et plus encore sous le coup de l'émotion.

Mes amis... a-t-elle commencé d'une voix elle aussi tremblante. Mes amis, à partir d'aujourd'hui, j'ai décidé d'arrêter...

C'était le moment. Je me suis raidi, j'ai rassemblé mes forces et je me suis laissé glisser à terre.

Crac. Bing. J'ai rebondi, l'infâme potion s'est répandue sur son beau parquet, et mon pied s'est brisé d'un coup sec. Mon beau pied si fin et si parfait.

 

Lili a 85 ans et une semaine, et moi je croupis, tout cabossé, au fond d'une bulle à verre. Je ne sais pas s'il existe au au-delà, si je retrouverai mes frères, tout cabossés, fendus, ou au contraire, retapés et éblouissants comme à notre premier jour. Existe-t-il un paradis pour les verres, où seuls les meilleurs crus sont autorisés à couler en nous, où des mains bienveillantes enveloppent amoureusement notre calice tandis que des lèvres se posent sur notre buvant avec la délicatesse d'un premier baiser ? Ou bien dois-je me résigner à cette pénible vérité : nous ne sommes que sable et au sable nous retournerons.

 

Ce texte doit paraître dans un ouvrage collectif en avril 2021, résultat d'un concours organisé par les Editions CEP, sur le thème du vin

 

Chauve qui peut

Au début, personne ne voulut y croire.

Encore un coup des islamistes, dénoncèrent les uns.

Une fake news répandue par le lobby des chauves ! proclamèrent les autres.

A la télévision, des experts mal rasés et aux yeux rougis de tant de nuits sans sommeil commentaient d'une voix lasse courbes et graphiques, essayant de démentir un scoop qui les mettait visiblement mal à l'aise.

Pourtant, il fallut bien se rendre à l'évidence.

En effet, comment expliquer autrement cette brusque remontée des contaminations en Espagne, où les mesures sanitaires étaient pourtant scrupuleusement respectées... ?

Pourquoi ces clusters soudains dans des lieux rigoureusement distanciés et masqués, pourquoi cette soudaine flambée dans les salons de coiffure... ?

Un cas particulier frappa les espits, débouchant sur une hypothèse audacieuse. Dans un cinéma du centre ville, un spectateur qui s'était endormi durant la projection d'une rétrospective des films de Godard, avait laissé aller sa tête contre le dossier de son fauteuil ; à la séance suivante, une autre fan, assise à la même place, avait également fini par succomber au sommeil. Les deux furent testés positifs. Or ils n'avaient aucun contact commun en dehors du cinéaste adoré dans leur jeunesse, la contamination n'avait donc pu se faire que dans le fauteuil de cinéma. Aucun doute possible : elle était passée par un cheveu, dont un exemplaire fut retrouvé, grouillant de bestioles aussi microscoopiques que malveillantes.

En s'appuyant sur cette donnée, les chercheurs purent résoudre une série d'autres mystères, pour en arriver à cette conclusion inédite : le virus se transmettait par les cheveux.

 

Allez expliquer ça à une population où la chevelure était considérée à la fois comme un critère de soin de soi, de position politique et de laïcité ! Comment imposer les nouvelles consignes ? Le shampooing hydroalcoolisé trois fois par jour, des peignes jetables et des brosses désinfectées après chaque usage, et enfin l'obligation de se couvrir les cheveux dans l'espace public. Ce dernier point tombait particulièrement mal, car les autorités venaient de voter une interdiction du port du foulard chez les fonctionnaires, dans les commerces et plus largement, dans les principales interactions sociales. Un conseil national de sécurité se réunit donc avec les meilleurs spécialistes de la communication contradictoire, domaine dans lequel, heureusement, la Belgique méritait un prix d'excellence.

 

La nouvelle se répandit comme une traînée de virus. Les ricanements jaillis spontanément en Iran et en Arabie Saoudite se figèrent aussitôt. Car non seulement le cheveu masculin était tout aussi concerné que le féminin, mais on comprit très vite que la malédiction concernait d'autres poils, dont en premier lieu les barbes, qu'il faudrait donc soit raser, soit dissimuler sous un masque, ustensile qu'il était désormais recommandé de porter sous le menton. Il en fut de même des papillotes des hassidim : rasés ou cachés. Dans un souci pédagogique comme celui qui avait, quelques années auparavant, consisté à retirer la cigarette de la bouche de personnages célèbres sur des affiches commémoratives, on vit des transformations surprenantes dans des archives d'émissions télé : Dali sans sa moustache, Axel Witsel sans sa tignasse et Michel Serres sans les sourcils broussailleux qui surlignaient si joliment son regard pétillant. Les statues de barbus célèbres, jusque là seulement déboulonnées ou couvertes de peinture rouge, furent épilées, et les plus fanatiques s'en prirent également à la crinière des chevaux sur lesquels ces héros étaient si souvent assis. Quelques féministes se permirent d'ironiser sur la place démesurée des barbus à cheval dans l'espace public, mais se firent aussitôt rabrouer lorsqu'il fallut aussi couvrir ou couper les belles chevelures de la Liberté, la Maternité ou la Justice qui trônaient au milieu des places.

A droite, Trump se battit jusqu'au dernier tweet pour conserver sa houpette, tandis qu'à gauche, l'affiche classique de la sainte-trinité, Marx, Lénine et Staline, dut être photoshopée à la hâte pour faire disparaître chevelures, barbiche et moustache. L'effacement d'éléments dérangeants sur les photos ou dans les films avait, heureusement, bien des précédents.

 

Il restait, bien sûr, des poches de récalcitrants, qui accusaient pêle-mêle les fabricants de perruques synthétiques avec lesquels les pseudo-experts avaient des liens bien connus, les multinationales ayant des produits de rasage dans leur catalogue, les skinheads qui pouvaient désormais, sans même recourir à la triche, prétendre à une multiplication exponentielle de leurs troupes, et aussi (par habitude et au choix, biffer les mentions inutiles) les islamogauchistes, la CIA, le Mossad ou encore ce bon vieux Satan. Et bien sûr la Suède, toujours aussi fière de son non alignement, refusa de dynamiter ses salons de coiffure, malgré les recommandations de l'OMS.

 

Au fur et à mesure que les poils se faisaient discrets, rasés ou couverts, les hôpitaux se vidaient, les gens continuaient certes à mourir mais d'autre chose, qui ne donnait pas lieu à des statistiques alarmantes.

Il y eut un automne, puis un hiver suivi d'un printemps, et enfin un été et ses records de canicule, où les corps se dénudèrent, révélant de rares toisons rebelles, les peaux glabres et entièrement épilées étant devenues la norme, preuve que l'humain peut s'habituer à tout. On déplora de rares incidents (poil aux dents), quelques altercations (poil au menton), mais globalement, le virus paraissait bel et bien vaincu (.... non, rien).

 

PS : des sources bien informées nous communiquent l'apparition d'un nouveau péril, qui se transmettrait par le regard et le son de la voix. Un beau défi en perspective pour nos futurs protecteurs.

 

Une année sans fin

Les premiers messages que je découvre en allumant mon ordinateur sont du genre goguenard : « Dites, vous n'avez pas fait une erreur de date sur votre site... ? » Mais alors que la matinée avance, le ton se fait plus inquiet : « Il y a vraiment quelque chose qui cloche... » Et enfin vers midi, c'est la colère qui explose : « Mais bon sang, qu'est-ce que vous foutez... ? »

Peu à peu le malaise me gagne aussi. Que je regarde dehors ou que j'observe mon chat, une étrange impression de déjà vu se glisse subrepticement dans mes neurones.

J'essaie de comprendre, je retourne en arrière, vers les débuts, ce nouveau logiciel révolutionnaire...

 

« Un deuil ? Une rupture ? Un incendie ? Une inondation ? La guerre ? Un diagnostic de cancer ? Contactez-nous : nous effaçons votre année de merde ! »

L'annonce, parue dans des médias confidentiels, avait connu le même sort : confidentiel. Quelques curieux avaient téléphoné, deux ou trois avaient sollicité un premier rendez-vous gratuit, obligeant Jo à passer l'aspirateur dans la pièce pompeusement baptisée « bureau », mais personne n'avait franchi la barrière du contrat payant. A croire que le malheur avait déserté la terre, ou que les gens cherchaient le sauvetage auprès de psys ou d'autres charlatans, pourvoyeurs de morphine ou de consolations illusoires.

Plus d'une fois, j'avais suggéré à Jo de laisser tomber ; l'idée était excitante, le projet prometteur, mais nous ne trouvions pas notre créneau. Admettons que nous avons créé un logiciel oiriginal, surprenant, qui nous vaudra un jour la gloire, à titre posthume ; pour le moment, en tout cas, ça n'intéresse personne ! Mais Jo n'a jamais été du genre à se rendre, même pas à l'évidence. Est-ce que je ne voyais pas à quel point l'évolution du monde promettait à chacun·e des expériences d'un haut niveau de pénibilité, dépassant même le cadre privé ? Réchauffement climatique, conflits ethniques ou frontaliers, capitalisme triomphant ... tout concourait à pourrir la vie de nos concitoyen·nes, au moins durant quelques mois. Peut-être que l'effacement d'une année ne suffirait pas à rétablir une plénitude de bonheur, mais l'humain est ainsi fait qu'il croit pouvoir s'en tirer, on a beau lui annoncer une maladie incurable ou un licenciement abusif, il ne peut s'empêcher de s'imaginer gambadant bientôt dans des champs fleuris, tandis qu'un repas chaud et des pantoufles l'attendent dans une belle maison rangée. Fantasme de mec, riait Jo, mais les femmes ne sont pas en reste, s'obstinant à voir pointer de futurs génies sous les moues boudeuses de leurs ados, et un époux aimant derrière le visage de leur bourreau.

Aussi ingrate soit-elle, leur vie présente ne leur apparaissait que comme un mauvais moment à passer. Et justement l'AdM, Année de Merde ASBL, promettait de réduire ce mauvais moment à néant, pour repartir d'un bon pied vers un futur forcément riant. Sans grand succès. Jusqu'à ce que...

 

Jusqu'à ce qu'arrive l'année 2020, et avec elle, un cruel virus qui chamboulait toutes les prévisions.

Soudain, les coups de fil se mirent à affluer.

Des familles qui avaient perdu un proche.

Des employés qui avaient perdu leur emploi.

Des artistes qui avaient perdu leur raison de vivre.

Des journalistes qui avaient perdu leur sang-froid.

Des politiques qui allaient perdre les prochaines élections.

Toustes voulaient la même chose : effacer l'année 2020.

Mais l'AdM était-elle outillée pour répondre à un tel afflux de sollicitations? Et concernant toutes la même année ?

D'autant que le site, imprudemment traduit en anglais et en letton – pourquoi en letton ? Allez savoir – était pris d'assaut par des messages venant du monde entier, de l'Australie jusqu'à la Chine ; on retrouvait des demandes de gouvernements entiers, et même quelques autocrates, cachés derrière des pseudonymes ridicules, comme Pouchtine, Lukakutchenko ou Bolsonarcotic. Ceux-là espéraient faire oublier qui une déferlante d'opposition politique, qui une gestion calamiteuse de la pandémie, ou qui tout simplement comptait, la calculette à la main, prolonger automatiquement un mandat bloqué par d'absurdes limitations constitutionnelles.

Les plus ambitieux s'interrogeaient sur la possibilité d'effacer une décennie, voire un siècle, en passant immédiatement en l'an 2101, où l'on pouvait espérer que le fameux vaccin ait enfin fait ses preuves.

 

Mais ce qui allait arriver, ni Jo ni moi, pas plus que nos brillants algorithmes, ne l'avons vu venir.

Dans un réflexe d'affolement, comme le lapin pris dans les phares d'une voiture et qui court s'aplatir sous le véhicule venant en face, les gouvernements décidèrent l'un après l'autre de supprimer les festivités du passage de l'an.

Pas de réveillon. Pas de feu d'artifice. Pas d'embrassades au douzième coup de minuit. Toustes au dodo à dix heures du soir, la police veillerait. Tout cela, braves gens, pour mieux vous réveiller le lendemain, frais et dispos, pour commencer...

Commencer quoi, au fait ? Une nouvelle année ? Mais comment faire si la précédente n'a pas été clôturée... ? Comment ouvrir un nouveau chapitre si la dernière phrase du précédent n'est pas marquée d'un point final, ni la parenthèse refermée... ?

 

Le téléphone sonne. C'est Jo.

- Tu as vu... ?

- Les messages des clients... ? Ouais. Y a quelque chose qui a foiré. Tu crois que... le logiciel a pu muter à l'anglaise ?

- Allume la télé, me suggère Jo.

Ce que je fais, sans raccrocher, pour découvrir l'image d'une présentatrice en robe de fête, commentant des images festives de réveillons du monde entier. Des réveillons datés du 31 décembre 2019. Mon euro tarde à tomber.

- Regarde la date d'aujourd'hui, me dit Jo.

Elle est affichée en lettres dorées en haut à droite de l'écran : 1er janvier 2020.

- Hein... ?

C'est tout ce que j'arrive à dire.

- Tu as vu « Un jour sans fin » ? me demande Jo alors. Tu sais, cette histoire de présentateur météo qui se rend compte que c'est le même jour qui recommence chaque matin...

- Bill Muray dans Groundhog Day, c'est ça ?

- Voilà ! Eh bien, j'ai l'impression que... eh bien, que c'est l'année 2020 qui recommence.

- Oh non, gémis-je, oh non.

Ça y est, j'ai capté.

- Note bien, me dit Jo d'une voix ragaillardie, ce sera une bonne année, Marta doit accoucher en février ! Allez, bonne journée, aujourd'hui repos, demain on bosse sur le logiciel !

Cette voix, ces mots que je reconnais comme ceux d'il y a un an car en effet, Marta a accouché d'une petite Lola le 9 février 2020. Après tout, qui sait, l'année ne sera peut-être pas si mauvaise que ça....

Mis à jour (Mardi, 29 Décembre 2020 09:07)

 

Molenbêque-Plage

 

 

Molenbêque-Plage

 

 

Qui aurait pu croire, quelques dizaines d'années plus tôt, que ce lieu deviendrait un jour the place to be, la commune désertée par les petits dealers et les candidats kamikazes aux noms exotiques, pour le plus grand profit d'honnêtes marchands d'armes et des filiales de la mafia russe ? Désormais, demandeurs d'asile économique franco-ucclois et réfugiés climatiques knokko-ostendais se retrouvaient ici aux côtés de fonctionnaires de la CEE, de CEO surpayés ou encore d'agents de la CIA reconnaissables à leurs lunettes solaires solidement plantées sur le nez, même durant les 300 jours d'averses nationales, rebaptisées « drache fédérale » sans que la situation en soit améliorée. Toutes et tous se donnaient rendez-vous là, à la station de métro Philippe-Moureaux, sortie par le côté droit, à la porte Françoise-Schepmans. Il suffisait alors de descendre le long du piétonnier Yvan-Mayeur pour arriver à la plage, avec ses nombreux lieux privatifs, brasseries, saunas, cabines de massage et plus si affinités. C'était luxueux et cher, avec ses toilettes qui, à 5 euros la séance, ne se préoccupaient manifestement pas de compétitivité.

Au fur et à mesure de la montée des eaux, des Flamands avaient racheté et rénové les maisons abandonnées par les djihadistes, leurs familles et leurs amis, fatigués de la traque médiatique. Le quartier était désormais devenu le symbole même d'une gentrification réussie, et certains le surnommaient déjà N-VK, pour « Nieuwe Vlaamse Kust ». Par bonheur, il suffisait d'imaginer la prononciation de ce nouveau nom dans les médias français pour dissuader les autorités d'adopter la modification. Officiellement, on en resterait donc à Molenbêque-Plage.

Le gouvernement flamand en exil s'était installé dans un bâtiment neuf de l'autre côté du canal, près de la station de métro si bien nommée Bons-Comptes-de-Flandre. Fidèle aux traditions familiales, Dirk De Wever avait refusé d'en prendre la présidence, préférant semer cailloux et chausse-trappes sous les pieds des ministres, y compris les malheureux de son propre parti, dont il ne cessait de critiquer sournoisement les décisions. Il faut dire que son père avait été contraint à la démission après le scandale de l'accord « Zand tegen tank », échange de chars de combat de qualité flamande contre des dizaines de millions de tonnes de sable saoudien, destinées à la arrêter la montée des mers – marché de dupes dans la mesure où, si les tanks avaient effectivement permis à la monarchie saoudienne de se maintenir au pouvoir, le sable n'avait pu qu'à peine retarder l'arrivée de la Mer du Nord jusqu'à la capitale. Ce qui n'empêchait pas le gouvernement en exil de se cramponner ses convictions climatosceptiques, persuadant sa population qu'il ne s'agissait de rien de plus que d'une grande, d'une très grande marée, qui finirait bien par se retirer, permettant aux réfugiés un retour dans leurs coquettes villas, au pied de leurs beffrois pour l'instant recouverts par des eaux chargées de fuel et de sacs en plastique, à l'aspect peu ragoûtant.

L'accès de Molenbêque-Plage était donc désormais réservé aux plus chanceux, mais la réputation du lieu était telle que l'habitude avait été prise de situer tout autre lieu de Belgique (ou ce qu'il en restait) par sa distance par rapport à la maison communale, entièrement reconstruite. Pour la Grand'Place, comptez 1400 mètres, ou une centaine de kilomètres jusqu'à la ville sous-marine de Bruges, appelée aussi la « Pompéi du Nord ».

 

Ce jour-là donc, le monde ébahi découvrait, en direct, l'opération policière de grande envergure qui se déroulait à quelques 7 km sud de Molenbêque-Plage, dans le quartier Armand-De-Decker, également appelé « la petite France ». Le plus souvent, les policiers étaient accueillis par une armada d'avocats, de comptables, de redoutables fiscalistes armés de leurs logiciels anti-impôts de la toute nouvelle génération, alors que les policiers, eux, n'avaient que d'antiques calculettes solaires pour se défendre. Le temps qu'ils frappent poliment à la porte, qu'on leur ouvre précautionneusement après avoir décortiqué leurs mandats de perquisition, les documents compromettants avaient eu tout le temps de partir en fumée dans les cheminées de marbre et de disparaître dans un nuage informatique à l'empreinte écologique vingt fois supérieure aux normes autorisées.

Apparaissant sur tous les écrans, la ministre-présidente déclarait gravement que la lutte contre la fraude fiscale était désormais une priorité régionale et que les services spéciaux avaient le droit de fouiller jusqu'aux poches et aux caleçons des mauvais payeurs pour prévenir leurs méfaits, dont la nocivité pour le vivre-ensemble n'était plus à démontrer. En entendant ces mots, quelques baigneurs de Molenbêque-Plage furent pris de tels tremblements que la piscine se transforma instantanément en une sorte de jacuzzi, agité de tourbillons d'angoisse. Mais les vagues se calmèrent rapidement, chacun se souvenant de la vanité de ces annonces quasiment annuelles, liées à la découverte tout aussi régulière du gouffre budgétaire ; une fois encore, ce ne serait pas aux heureux habitants de Molenbêque-Plage de le combler.

Pourtant, cette fois, les policiers semblaient déterminés, et au moment où ils s'apprêtaient à défoncer l'une des portes cossues d'une maison de maître en style Horta reconstitué, avec vue sur mer...

 

... A ce moment-là, mon réveil se met à sonner.

Je grimace en voyant l'heure, et plus encore en prenant conscience de la date. C'est aujoud'hui que je dois remettre mon texte pour l'Union des Prospectivistes de la Jeunesse Bruxelloise (UPJB) sur le thème « Imagine ta ville à l'orée du XXIIe siècle ». Et je n'ai pas la moindre idée de ce que je vais pouvoir raconter de sensé sur cette ville de fous.

 
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