Scoop : les votant/e/s ne seront pas poursuivi/e/s ! (et autres bizarreries d'avant scrutin)

Puisque c'est la ministre Turtelboom qui le dit, n'en doutons plus : le vote obligatoire a bel et bien été aboli en Belgique. Ce que, soit dit en passant, tous les amateurs de pêche, de flâneries, de câlins ou de super-grasse matinée des dimanches électoraux savaient déjà : la justice a d'autres incivilités à fouetter que d'aller chercher des poux dans la tête des non électeurs. Personnellement, je n'ai rien contre le principe de la désobéissance civile, mais qu'elle soit suggérée par la ministre de la Justice elle-même, ça doit être encore une de ces particularités belges qui me font aimer ce pays. Mais qu'on se rassure, celles et ceux qui iront voter ne seront pas poursuivis non plus.

Je n'ai pas d'idée bien arrêtée sur le vote obligatoire – il y a du pour et du contre, notamment par le fait qu'en général, des sanctions inappliquées et/ou inapplicables ne renforcent pas l'Etat de droit ; mais en tout cas, le « devoir électoral » est au droit de vote, chèrement conquis – et plus encore par les femmes – ce que le « devoir conjugal » est à l'amour : une expression rébarbative, tueuse de tout élan.

Quoi qu'il en soit, que vous alliez voter ou non – et si c'est non, j'espère que ce sera un acte réfléchi et pas seulement de la résignation paresseuse – je vous livre ici quelques considérations personnelles sur la campagne électorale qui s'achève. Des remarques que vous ne lirez sans doute pas ailleurs, dans les analyses savantes d'avant comme d'après élection.

 

Ténors et sopranos

D'abord, l'oubli total de cette fameuse « égalité entre hommes et femmes », valeur fondamentale de nos sociétés si vaillamment brandie quand il s'agit de désigner ces « autres » qui seraient incapables d'en comprendre toutes les implications. Non seulement le thème a été absent – alors que la commune, on nous l'a assez répété, est le lieu de pouvoir le plus proche du citoyen donc, espérons-le, également de la citoyenne – mais les femmes elles-mêmes ont quasi disparu des débats les plus prestigieux, avec les présidents de parti ou des « personnalités » ; on se serait parfois cru dans un synode des évêques ou un forum économique (1). Vous me direz que ce n'est pas la faute des médias si les présidents des partis, au Nord comme au Sud, sont tous des hommes, à l'exception de la direction bicéphale d'Ecolo. En effet : mais justement, si l'on veut sérieusement rogner cette domination masculine toujours vivace en politique comme ailleurs, pourquoi ne pas faire le choix, dans chaque parti, d'une présidence à deux têtes, où les moustaches ne pourraient pas dépasser les 50% ?

Je ne parle pas là des fonctions cosmétiques, genre PS qui s'est doté - mais si ! - d'une vice-présidente, dont je suis persuadée que l'immense majorité d'entre vous a oublié le nom (tout comme moi). Indépendamment de ses qualités personnelles, elle pèse si peu qu'il n'a jamais été question qu'elle remplace, ne serait-ce que temporairement, Elio Di Rupo lorsqu'il est devenu premier ministre. C'est pourtant, en théorie, l'un des rôles d'un/e vice-président/e.

Quant aux médias, rien ne les empêchait d'inviter quelques « sopranos » parmi tous ces « ténors ».

 

La paille et la poutre

Deuxième point, cette incapacité à reconnaître les dérapages des siens, tout en se gargarisant quand les autres trébuchent. Ainsi, à en croire ses ami/e/s et alliés/e/s politiques, Annemie Turtelboom n'a jamais dit que l'incivilité consistant à ne pas aller voter ne serait pas poursuivie (contrairement au tag ou au caca de chien abandonné sur le trottoir) : elle a été mal comprise. Freddy Thielemans n'a jamais suggéré la limitation des naissances – dans un pays qui craint tant le vieillissement de la population – et Vincent De Wolf n'a jamais envisagé la dégressivité des allocations familiales – dans un pays où la pauvreté grimpe dangereusement : non, leurs paroles ont été mal interprétées. L'histoire de la paille et de la poutre n'a rien perdu de sa pertinence.

Troisième point, les tics de langage qui ont quelque chose d'énervant à la longue. On dirait que les partis ont trouvé un mot, une phrase, et que le jeu consiste à les replacer, quel que soit le sujet abordé. A la « société d'épuisement » d'Olivier Deleuze et Emily Hoyos répond le « nous devons rester calmes » exaspérant de Charles Michel, tandis que le PTB répète partout qu'un élu PTB dans un conseil communal est plus important qu'un x-ième élu PS ou Ecolo (2). Renvoyer aux autres le qualificatif (très politique...) de « ringard » semble aussi très couru. Certes tout cela n'est pas faux, mais le caractère répétitif de ces phrases a effectivement de quoi « épuiser » l'électeur/trice.

 

La police et le vélo

Quatrième point enfin, la manière dont les différents partis se saisissent d'un thème « porteur » (pour de bonnes ou de mauvaises raisons) sans jamais reconnaître ce qu'ils doivent à d'autres formations politiques. Ainsi, il y a quelque chose de comique d'entendre des candidat/e/s du PS, et plus encore du MR, reprocher à des majorités où Ecolo est présent de ne pas en faire assez pour la « mobilité douce ». On peut être d'accord ou non avec les Verts, mais il faut bien reconnaître que ce sont eux qui ont imposé ce sujet, après avoir longtemps subi les moqueries de ces partis qui n'hésitent pas à monter sur leurs grands vélos avec l'enthousiasme (et la mauvaise foi) des nouveaux convertis.

De même, qu'on apprécie ou non l'obsession sécuritaire qui a été le sujet n°1 de cette campagne, il faut bien en reconnaître la paternité au MR (pour ne pas parler de partis encore plus extrêmes), dans sa version « caméras et police partout ». Oh, il y a bien eu quelques nuances, mais la police semble quand même, dans l'ensemble, recueillir tous les suffrages (sinon de vrais moyens). On peut même croiser les deux thèmes en prônant la police à vélo...

Demandez donc aux manifestants qui tentaient, ce 11 octobre, de protester contre le « banquet des riches » (3), ou plus généralement aux Indignés de toutes causes, si la présence policière améliore vraiment leur sentiment de sécurité. Pourtant ce sont aussi des « citoyen/ne/s » (4).

Quant au filet de la protection sociale, que chacun/e vante comme s'il/elle venait de le tricoter durant la nuit, et malgré ses trous de plus en plus larges, il faudrait bien reconnaître qu'il a été mise en place, non par le Saint-Esprit (comme le ferait croire cette affreuse expression d' « Etat-providence »), mais par le mouvement ouvrier dont le PS est l'un des (bien piètres il est vrai) héritiers. Ainsi, il y a déjà quelques mois, on a pu entendre un matin sur la RTBF Armand De Decker (le très MR bourgmestre d'Uccle) déclarer effrontément que la sécurité sociale était une création des libéraux. Sans que le journaliste qui l'interrogeait n'y trouve rien à redire.

Enfin, on entend de plus en plus ce souci de s'occuper « des gens » - ce qui ne veut pas dire grand-chose, vu qu'Albert Frère fait autant partie de ces « gens » que la chômeuse qui va voir ses allocations tellement réduites qu'elle n'aura plus qu'à aller pleurer chez la fourmi sa voisine – ce qui fait tout de même penser au slogan du PTB « Les gens, pas le profit ».

Et le CDH, me direz-vous ? Ben... euh... non, je ne vois pas... La famille, peut-être... ? Si la famille revient à la mode, vous verrez, vos élu/e/s et candidat/e/s deviendront tou/te/s familialistes, et vous expliqueront combien ils et elles l'ont toujours été. Et avec ce filet social qui se défait, précisément, le repli sur la solidarité familiale ne va peut-être pas tarder.

Avec tout ça, je ne vous ai rien dit non plus de N-VA, ni du PP ni même de mes propres choix. C'est que pour ce dimanche, j'hésite encore entre le croissant et le petit pain au chocolat.

 

  1. Exemple de notre service public, débat télévisé du 9 octobre (1 femmes sur 9) et débat radio du 12 octobre (0 femme sur 4 invités)

  2. Je laisse volontairement le masculin, car on ne peut pas dire que les femmes du PTB aient eu une forte présence médiatique, à l'exception de Sofie Merckx à Charleroi.

  3. Voir http://www.rtbf.be/info/societe/detail_un-banquet-des-riches-denonce-par-ceux-qui-militent-contre-l-austerite?id=7854175

  4. Détail amusant : interrogeant Didier Reynders, la RTBF lui a fait entendre des citoyennes qui trouvaient qu'on insistait trop sur la question de la sécurité. Il a réplique que si les Ucclois n'estimaient que c'était le problème central, c'est que la majorité – MR – avait bien fait son boulot. Pas mal joué, en apparence. Mais réponse assez tordue si on y pense. Comme dans la blague du type qui sème des piments devant sa maison. « Mais pourquoi ? demande un voisin.


    - Parce que ça éloigne les ours.


    - Mais... il n'y pas d'ours ici.


    - La preuve que c'est efficace ! »

 

Mangez du pauvre !

Vous me connaissez (ou pas) : les enfants, c'est pas vraiment mon truc. Mettez-moi un chaton dans les bras, montrez-moi un éléphanteau, je suis capable des pires gnangnanteries. Mais un bébé humain, rien. Au mieux, je souris poliment, pour ne pas vexer mes amies. Au pire, je m'enfuis.

Mais bon, ça fait des années et des siècles que j'entends pleurnicher sur nos sociétés vieillissantes, en panne de jeunesse et d'imagination, et d'ailleurs qui paiera nos pensions ? Je pensais donc que la procréation était une sorte de devoir, un peu chiant mais bénéfique à la collectivité, comme le tri sélectif ou l'obligation d'éteindre les lampes en quittant une pièce.

Alors, quand j'entends le bon Freddy Thielemans (1), qui semble encore avoir toute sa tête avant sa dixième bière, proposer une discussion franche sur la possibilité d'un contrôle des naissances, je m'interroge. Pour éviter qu'on puisse le taxer de racisme, il a pris soin de préciser qu'il ne visait pas les familles musulmanes, mais aussi juives et même chrétiennes. Ouf, les athées pourront se mutliplier en paix. Croire ou croître, il faudra choisir (pardon, je n'ai pas pu m'en empêcher).

Certes, on peut discuter de tout, je déteste les tabous. D'ailleurs on parle aussi de justice fiscale, c'est dire si en période électorale, on n'a pas peur de rêver. Mais enfin, dans un pays où la vente de cannes va bientôt dépasser celle des biberons, une forte natalité me paraîtrait plutôt une bonne nouvelle. En ce qui concerne Bruxelles, d'où a surgi le débat, la volonté politique affirmée était d'attirer des jeunes ménages. Ben, les jeunes ménages, ça fait des enfants, c'est hormonal et statistique.

Les autres partis ont aussitôt qualifié cette idée de stupide, et encore, c'est gentil. Mais pusique le sujet était sur la table, il ne pouvait laisser complètement indifférent Vincent-le-Magnifique (entendez De Wolf) (2). Parce qu'aussi stupide qu'elle soit, l'idée fait parler d'elle, donc également de son auteur, et l'essentiel, en période électorale, c'est qu'on cite votre nom.

Donc, Vincent De Wolf se prononce contre tout contrôle mais suggère, par contre, une dégressivité des allocations familiales. Autrement dit : plus vous avez d'enfants, moins vous recevez d'argent. Comme moyen de lutte contre la pauvreté, problème criant à Bruxelles, il y a mieux.

Mais voilà, justement, la question est bien là : il ne s'agit pas d'une offensive contre les enfants, mais contre les pauvres. On ne demandera pas à un Bernard Arnault de prouver son intégration belge en limitant le nombre de petits héritiers LVMH. Et son logement pourrait certainement abriter en tout confort une famille nombreuse.

Mais ceux qui ont l'outrecuidance de demander un logement social, voilà la cible de ces nouvelles propositions ! Ceux qui voudront aussi non seulement des crèches – incapables qu'ils sont de se payer une nounou – non seulement des écoles, mais en plus, qui sait, des écoles de qualité ! Et plus tard encore, qui sait, des emplois, au lieu de créer leur propre start-up ou de devenir actionnaires ! Voilà le problème – et qui dit problème dit aussi solution.

Alors, plutôt que de limiter les naissances ou les allocations familiales, discutons donc – pusiqu'on peut discuter de tout – de l'intéressante idée avancée en 1729 déjà par Jonathan Swift, l'heureux papa de Gulliver : « Humble proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public » (3). Comme on dit : c'est bon pour l'économie, c'est bon pour l'emploi... et c'est bon pour la santé par le rire.

(1) Bourgmestre de Bruxelles

(2) Bourgmestre d'Etterbeek

(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Humble_Proposition

Mis à jour (Mercredi, 03 Octobre 2012 14:10)

 

Honni soit qui Malonne pense ! (Méfions-nous des justiciers)

Honni soit qui Malonne pense !

(Méfions-nous des justiciers)

 

« Soeur Clarisse, ne vois-tu rien venir ?

.... Je vois le ciel qui rougeoie,

les corbeaux qui tournoient,

les banderoles qu'on déploie,

les murs qu'on taguoie,

les médias qui aboient,

la haine qui flamboie,

mais jamais notre volonté ne ploie... »

 

Voilà qui pourrait être l'hymne du couvent des Clarisses à Malonne, havre désigné pour Michelle Martin - et on pourrait en rester là. Faut-il vraiment ajouter des mots aux mots, sa pierre à la montagne qui défigure déjà notre paysage médiatique ? Ne vaut-il pas mieux se taire ? Peut-être. Mais voilà : « en face », là où je ne me reconnais pas, on se garde bien de se taire ; nous sommes bombardés d'appels à signer des pétitions, à participer à une nouvelle Marche Blanche ou au moins à nous indigner virtuellement, pour tout et n'importe quoi : pas seulement parce que « la monstre » va retrouver une toute relative liberté, mais aussi parce qu'elle va bénéficier du revenu d'intégration ou même... parce qu'elle demande plus de papier WC en prison (1). Je vais donc tenter d'expliquer pourquoi je décline toutes ces invitations.

 

 

* *

 

*

 

 

Ainsi donc, à moins que la Cour de Cassation ne déniche une obscure faute de procédure, Michelle Martin devrait obtenir sa libération conditionnelle avant la fin de l'été. Et si ce n'est pas cette fois-ci, ce sera pour une prochaine tentative, dans quelques semaines, ou quelques mois. Libérée, oui, mais sûrement pas libre : pas libre de ses mouvements – parmi les nombreux « justiciers » qui la menacent, tous ne parlent pas en l'air ; ni sans doute libre dans sa tête – mais cela, elle seule le sait (2).

 

Du fond de leur couvent, une poignée de soeurs résistent vaillamment aux pressions, aux manifestations, parfois aux insultes, pour défendre leur modeste conviction : « Nous avons pensé que personne n'y gagnerait dans notre société si on laissait la violence répondre à la violence. Nous avons la profonde conviction qu'enfermer définitivement le déviant dans son passé délictueux et l'acculer à la désespérance ne serait utile pour personne ». Elle sont donc prêtes à accueillir la réprouvée, même en sachant que la réprobation déteint sur tout ce qui l'approche. Le dessinateur Pierre Kroll n'a pas hésité à suggérer qu'elles cherchaient de la publicité (3), alors qu'elles ne demandent qu'une chose : qu'on les laisse tranquilles. Loin de vouloir parader dans les médias, elles leur demandent de « respecter notre vie privée et de ne pas nous envahir au monastère ».

 

« La justice n'est pas la vengeance »

 

Peut-on comprendre la colère des victimes et de leurs proches et tenter pourtant de dire pourquoi cette libération n'est pas un « scandale », et au-delà de ce cas particulier, pourquoi il ne faut pas durcir la législation sur la libération conditionnelle mais au contraire, repenser le principe même de la prison ? Ce n'est pas le moment ? Si, justement, c'est le moment. Les discours les plus forts contre la peine de mort ne concernent pas des innocents injustement condamnés mais des assassins sans pitié (4), des salauds qu'on étranglerait bien de ses propres mains, si la société n'était là pour nous rappeler que « la justice n'est pas la vengeance » (5).

 

Je ne suis pas juriste, je suis donc bien incapable de juger par moi-même si Michelle Martin remplit toutes les conditions pour une libération conditionnelle. Je constate que des magistrats indépendants, qui connaissent la loi, ont estimé que oui. J'en prends acte, même si ce n'est pas un argument suffisant à mes yeux.


Car je ne suis pas non plus une fanatique du respect de la légalité à n'importe quel prix. Lorsqu'on estime qu'une loi est injuste, il n'y a rien d'indécent à vouloir la changer - c'est le principe même de la démocratie - ou même, le cas échéant, de la transgresser. A l'époque où l'avortement était interdit, il est heureux qu'il se soit trouvé des femmes et des hommes qui le pratiquaient par conviction et militantisme ; quand l'euthanasie était considérée comme un meurtre, il est magnifique que des médecins, des infirmières, ou simplement des proches, aient eu le courage d'aider des personnes qui voulaient mettre fin à leurs souffrances. Aujourd'hui que la tendance est à la criminalisation de l'aide aux sans papiers, j'ai une grande admiration pour celles et ceux qui prennent le risque de passer outre.

 

Je ne suis pas chrétienne ; l'idée même de « rédemption » m'est totalement étrangère et quant à la charité, je l'ai toujours considérée comme un manteau pudiquement jeté sur les épaules de l'injustice. Je trouve l'attitude des soeurs de Malonne courageuse et juste, mais en même temps, il me paraît anormal que ce soit des actrices privées, et de plus religieuses, qui prennent en charge un cas aussi problématique. C'est aux pouvoirs publics de s'occuper de la réinsertion, au moins autant que de la répression. On dira que c'est Michelle Martin qui a choisi cette solution ; peut-être, mais en réalité il n'en existait pas d'autre (on évoque déjà une possible alternative dans un couvent néerlandais - un couvent, toujours).

 

« On préfère les gens qui pleurent à ceux qui réfléchissent »

 

Enfin, on me dira que n'ayant pas d'enfants, je ne peux pas comprendre comment je réagirais « si c'était arrivé aux miens », comme je le lis ici ou là. Argument suprême. Mais j'ai des proches, et je peux très bien imaginer comment je réagirais si l'on s'en prenait à eux, si l'un/e d'eux/elles était enlevé/é, violé/e, laissé/e pour mort/e. Mais j'espère qu'il y aurait alors des gens autour de moi pour me retenir ; et une société capable d'entendre et de respecter ma colère, sans me donner le droit de faire justice moi-même. Je constate aussi qu'il y a d'autres chemins possibles, même pour les proches des victimes ; ainsi de Gino Russo déclarant au Soir : « Vous me demandez de laisser parler mon cœur, mais je ne veux pas le faire, même si on va libérer quelqu’un qui est responsable de la mort de ma fille. On essaie de m’entraîner sur ce terrain, de m’y faire sombrer. Je m’y refuse. Mais je sais qu’on préfère les gens qui pleurent à ceux qui réfléchissent. Je veux resterrationnel. Et c’est pour cela que je veux lire l’arrêt argumenté du tribunal avant de donner un avis circonstancié » (6). Ou encore Jean-Pierre Malmendier – pourtant sénateur MR et partisan des peine incompressibles – choisissant de rencontrer l'assassin de sa fille (7). Je ne prétends pas que ces attitudes sont « meilleures », même si je les admire : mais je constate qu'il peut y avoir des réactions différentes, y compris chez des personnes personnellement touchées.

 

Je ne suis pas criminologue, mais j'en sais assez sur la prison pour penser que c'est un héritage de barbarie et qu'un jour, on la considérera comme une institution dépassée et inhumaine, comme le sont pour nous, aujourd'hui, la torture ou la peine de mort. Bien sûr, la société doit se protéger de certaines personnes dangereuses en les mettant à l'écart ; mais si elle cessait d'enfermer à tort et à travers, elle aurait davantage de moyens de s'occuper de ces personnes-là. La prison n'est qu'une cage à humiliation et un nid à récidivistes ; si l'on n'est guère ému par sa cruauté – parce qu'on veut « punir », et plus c'est dur plus on est content – on pourrait au moins se montrer sensible à son inefficacité. Plutôt que d'allonger les peines ou de construire de nouvelles prisons – qui déborderont à leur tour – il serait temps de réfléchir à d'autres réponses face à la délinquance, puisque des idées et des expériences existent, d'une justice « réparatrice », « transformatrice » ou « restauratrice », plus humaine et plus utile. Il y a peu, des ami/es se réjouissaient de la condamnation à la prison ferme de patrons-voyous qui avaient détourné des millions et provoqué la faillite de l'entreprise qu'ils avaient reprise, jetant des centaines de travailleurs à la rue (8) : une sanction rare qui peut réjouir celles et ceux qu dénoncent – souvent avec raison – une justice de classe, mais à laquelle j'aurais préféré une autre réponse, comme la confiscation de leurs biens et l'obligation de vivre pendant un certain nombre de mois ou d'années avec une allocation de chômage...

 

Mais hélas, à voir les réactions des politiques, cette réflexion tellement indispensable n'est pas à l'ordre du jour. Du MR au PS, en passant par le CDH, Ecolo ou même le PTB, les partis rivalisent pour « comprendre l'indignation de la population » - comme si « la population » était homogène et unie, comme si « l'émotion » devait rendre impossible tout débat politique (9).

 

« Nous ne pardonnons pas. Redoutez-nous  !»

 

Et pour finir, je voudrais dire à quel point je me méfie de tous ces aspirants-justiciers, et plus encore quand ils avancent masqués. Sans même parler de la récupération par l'extrême-droite, il y a ce communiqué des Anonymous (10) qui donne froid dans le dos, se terminant par cette menace à peine voilée : « Nous sommes Anonymes (le courage, quoi !) Nous sommes Légion. Nous ne pardonnons spas. Nous n'oublions pas. Redoutez-nous ». Il y a, en effet, de quoi redouter...

 

Pourtant, tous ces apprentis vengeurs devraient se souvenir combien la prétention de « pureté » peut être dangereuse ou ambigüe, comme le montre la navrante histoire de Maître Hissel (11). Et quant aux parents qui tremblent à l'idée qu'une telle horreur puisse arriver à leurs enfants, peut-être devraient-ils aussi imaginer que ceux-ci pourraient être un jour non pas victimes, mais bourreaux, et qu'ils seraient alors enfermés dans ces lois qu'ils veulent tellement rendre plus rigoureuses... Car, eh oui, Martin et Dutroux ont aussi eu des parents.

 

Et pour terminer, je voudrais simplement reprendre ces paroles de Carine Russo, invitée dans une classe où les enfants n'imaginaient pas pour Dutroux d'autre verdict que la mort : ces enfants ont « compris ce qu’on ressent très fort à l’intérieur de nous. Mais c’est pas parce qu’on ressent ça très fort à l’intérieur de nous qu’on peut continuer cet esprit de vengeance, cette haine. On ne peut pas pour la bonne raison que ça nous détruirait nous-mêmes parce que, si on fait passer cette haine au-dessus de toutes les règles qui font en sorte qu’il y ait le moins de violence possible, on détruit énormément de choses qu’on a construites depuis tellement et tellement d’années pour que le monde aille quand même mieux ».

 

 

(1) Comme l'écrit excellement Anne Löwenthal sur son blog : http://annelowenthal.wordpress.com/2012/08/14/avec-ceci-aussi-si-vous-limprimez/

(2) Bien que les médias se fassent complaisamment l'écho de l'interview d'un cousin dans Paris-Match qui affirme qu'elle n'a jamais exprimé le moindre regret... alors même que, selon ses propres déclarations, il n'a plus le moindre contact avec elle depuis 2004. Contradiction que les journalistes ne semblent pas relever... Voir par exemple http://www.lesoir.be/actualite/belgique/2012-08-09/michelle-martin-est-passee-de-manipulee-a-manipulatrice-931209.php

(3) http://mediatheque.lesoir.be/v/le_kroll/36920120802k.jpg.html?

(4) Voir par exemple dans le « Décalogue » de Kristof Kieslowski, le 5ème commandement, « Tu ne tueras point », où la pendaison d'un jeune meurtrier est montrée avec autant de cruauté que son crime.

(5) Selon le titre d'une très belle tribune d'Antoine Leroy dans la Libre Belgique : http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/753270/la-justice-n-est-pas-la-vengeance.html

(6) Le Soir, 31/7/2012

(7) http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/753645/comment-une-victime-peut-rencontrer-un-meurtrier.html

(8) http://www.humanite.fr/social-eco/henin-beaumont-prison-ferme-pour-les-patrons-voyous-de-samsonite-500371

(9) Pour une analyse détaillée, voir l'excellent papier d'Ettore Rizza, http://www.levif.be/info/actualite/belgique/michelle-martin-et-le-carnaval-des-hypocrites/article-4000160965471.htm

(10) http://anonbelgium.blogspot.be/2012/08/communique-de-presse-opmichele-martin.html

(11) Maître Hissel a été l'avocat des parents de Julie et Melissa, avant d'être condamné quelques années plus tard pour pédopornographie

(12) Extrait du documentaire « Les enfants de l'année blanche » réalisé par Agnès Lejeune, JP Grombeer et J.Duez ans l'émission Faits divers, RTBF, du 5/11/1997. Voir aussi http://www.larevuetoudi.org/fr/story/tuer-ou-ne-pas-tuer-dutroux-septembre-1996

 

 

Mis à jour (Mercredi, 15 Août 2012 10:28)

 

Faut-il sauver (à tout prix) le soldat Assange ?

 

Voilà un débat intéressant : Julian Assange, fondateur de Wikileaks, étiqueté "wanted" par les Etats-pour avoir mis en lumière quelques sales petits secrets du Pentagone, a trouvé refuge à l'ambassade d'Equateur à Londres. S'il arrive à passer entre les mailles du filet que la Grande-Bretagne a tissé autour de lui, il ne sera pas extradé. Joie des anti-impérialistes : et toc pour le méchant loup étazunien.

Seulement voilà : Assange n'est - officiellement - pas retenu pour les audaces de Wikileaks, mais pour des frasques beaucoup moins glorieuses, à savoir deux accusations de viol qui lui pendent au nez en Suède. C'est à Stockholm qu'il devait être extradé – sachant que Stockholm aurait pu n'être qu'une étape vers les prisons américaines.

N'empêche : des accusations de viol, ce n'est pas rien. On a beau dire que la Suède est particulièrement sévère dans sa définition de viol (il suffit d'une incapacité à consentir, parce qu'on dort ou qu'on est trop ivre, rendez-vous compte !), on a beau suggérer que les accusatrices ne sont peut-être que les vilaines créatures accomplissant le sale boulot au profit de l'impérialisme – si Assange s'échappe vers l'Equateur, on ne saura jamais la vérité. Du moins la vérité judiciaire.

Alors, faut-il sauver le soldat Assange et passer les éventuels viols par pertes et profits ? S'agit-il d'un beau pied de nez anti-impérialiste ou plus banalement, d'une manifestation de plus de solidarité mâle ?

Supposons un instant qu'un soir de beuverie, le même Assange ait tabassé un gay qui lui faisait des avances dans un parc ou que, pour un motif plus ou moins futile, il s'en soit pris à un Noir (Juif-Maghrébin-Rom, biffez la mention inutile), le soulagement de nos anti-impérialistes aurait-il été le même ? Le soutien de l'Equateur, d'ailleurs, aurait-il été aussi enthousiaste ?

La question mérite au moins d'être posée. Que ce soit clair : je n'ai pas plus envie que la plupart de mes ami/e/s de voir Assange croupir durant de longues années derrière les barreaux pour « espionnage », l'autre nom de crime de lèse-majesté US. Mais je suis mal à l'aise avec la satisfaction sans nuances de le voir sauvé et dispensé de répondre aux l'accusations de viol.

 

Femme de la rue, rue dans les brancards !

 

Donc, voilà l'info du jour : les femmes se font harceler dans les rues de Bruxelles (ajouter, l'air effaré : dans la capitale de l'Europe, au XXIème siècle !). Qui l'eut cru ! On comprend la hâte des médias à se disputer ce « scoop ». Accordons ce mérite à Sofie Peeters : son documentaire « Femme de la rue » a obligé certains (et aussi certaines) à rezgarder en face une réalité trop souvent occultée, celle du sexisme dans l'espace public. Rien que l'irruption de ce terme, « sexisme », dans les journaux aux heures de grande écoute, c'est déjà un événement en soi.

 

« Briser le tabou » ?

Pour celles et ceux qui n'en auraient pas encore entendu parler, « Femme de la rue » suit une jeune femme débarquant dans la « jungle » bruxelloise, quartier Anneessens, et découvrant le triste sort réservé à ses congénères. A chaque sortie, elle se fait aborder, insulter, harceler. Après un moment de culpabilité (a-t-elle fait quelque chose de mal, a-t-elle provoqué ces comportements ?), elle décide de filmer ces situations en caméra cachée, et d'interviewer d'autres femmes sur leur vécu. Le résultat est cruel.

Ce film est un travail de fin d'études, un coup de gueule et non un documentaire professionnel, longuement réfléchi et construit. On ne peut donc pas tout lui reprocher. Pourtant, il provoque un malaise d'autant plus profond qu'il bénéficie d'une incroyable médiatisation. Organisée le 26 juillet, l'avant-première a rempli une salle de cinéma bruxelloise ; le film est projeté à la télévision, l'auteure interviewée par les plus grands médias - et même le big boss de la Sûreté de l'Etat a un avis sur la question !

C'est que son film aurait « brisé un tabou ». Et si au contraire, son succès était dû au fait qu'il se glisse si bien dans l'air du temps ?

Sur au moins quatre points, le film est contestable : la supposée nouveauté du phénomène, les caractéristiques de ses auteurs, l'analyse de leurs motivations et enfin, et surtout, le message implicite envoyé aux femmes et aux jeunes filles.

 

« Un terrible recul » ?

La nouveauté, d'abord : on entend une femme déclarer qu'il y a trente ans, elle pouvait se promener tranquillement. Et la RTBF de renchérir sur un « terrible recul des libertés des femmes ». Il y a trente ans, j'étais jeune, je n'avais déjà rien d'une pin up, et pourtant, j'ai pas mal de souvenirs (dont certains très désagréables) du harcèlement en rue, y compris dans des endroits très « select » (comme Deauville ou le campus de Nice, par exemple). Le phénomène est sans doute plus visible parce que les femmes en parlent davantage, peut-être aussi parce que les jeunes femmes refusent davantage l'enfermement courant dans ma génération. En tout cas les messages sans cesse répétés, par la famille, les médias, sur les dangers courus par les femmes dans l'espace public, cela n'a rien de nouveau.

Les auteurs désignés, ensuite : malgré toutes les précautions de la réalisatrice (« ce n'est pas une question d'origine ethnique mais sociale » déclare-t-elle par exemple), la Capitale peut titrer (avec un plaisir qu'on devine tellement cela rentre dans les stéréotypes) : «  Femmes insultées dans les rues de Bruxelles : dans 95% des cas ce serait par des Maghrébins » (admirons au passage le conditionnel). Après la projection du film, Sofie Peeters précise bien que si elle a eu affaire à des « allochtones » c'est parce qu'ils constituent l'écrasante majorité des habitants de son quartier. Elle raconte avoir vécu le même genre d'expériences à Mexico, dont les habitants sont de bons machos chrétiens. Malheureusement, ces précisions ne transparaissent pas dans le film. Ce qui permet d'oublier que le harcèlement en rue est de tout temps et de tout lieu. Si on peut parler d'une "culture", c'est alors de la "culture machiste", largement répandue... (1).

 

« S'adapter ou partir » ?

Troisième bémol, une analyse qui semble imputer ces comportements à une « frustration sexuelle » liée à une culture où la sexualité est encore taboue. Il faut donc répéter que ce harcèlement n'est pas lié à la sexualité, mais à un rapport de pouvoir. La preuve en est que, selon les hommes interrogés eux-mêmes, s'il s'agit de s'offrir une aventure vite fait, « ça ne marche pas ». Or, des êtres rationnels abandonnent des tactiques qui « ne marchent pas ». Mais voilà : le véritable but, ce n'est pas de passer un bon moment avec une jolie fille, mais de lui faire comprendre qu'on a le pouvoir de contrôler sa vie. Car si on peut douter que les auteurs de ces comportements soient à « 95% maghrébins », il est certains qu'ils sont à 100% masculins, et qu'il est question là d'une construction de la masculinité comme pouvoir sur les femmes, surtout quand on est en groupe. Et à voir le résultat – la culpabilité, la peur et la fuite des femmes – là, « ça marche très bien ».

Et voilà le quatrième et sans doute le plus important reproche au film : le message implicite qu'il fait passer aux jeunes femmes et que la RTBF résume par la formule : « Elles n'ont qu'un choix : adapter leur façon de vivre ou partir ».

Au cours de la discussion qui a suivi la projection du film, Ingrid de Hollaback! comme Irene Zeiliger de Garance on t au contraire voulu multiplier les autres pistes qui s'offrent aux femmes : cours de self defense verbale et physique, reprise collective de la rue... oin à la fois de la résignation mais aussi de la simple répression prônée par les politiques. Exemple, cette « amende pour les insulteurs » instaurée par la Ville de Bruxelles : passons sur la difficulté de prouver les faits (« dis mon grand, tu veux bien répéter à M'sieur l'agent comment tu m'as insultée... ? »), on peut penser que l'effet pédagogique d'une telle mesure est assez nul. A Malines, il existe un projet de policières « piège » pour verbaliser les insultes. Super. On peut parier qu'elles patrouilleront davantage dans les quartiers défavorisés et/ou immigrés que dans les quartiers chics, ce qui pourra à son tour renforcer les statistiques... et les idées reçues.

Hélas, les filles n'apprennent que trop que « la rue est dangereuse pour les femmes » et tout – leur famille, les médias, la justice quand elles sont victimes d'une agression sexuelle – leur rappelle qu'elles doivent restreindre leur liberté de mouvement. Alors, si le documentaire de Sofie Peeters et sa médiatisation permettent de mettre au jour un phénomène que d'aucuns ne veulent pas voir, tant mieux ; mais il faudra bien l'encadrer à chaque projection pour qu'il ne pas utilisé pour enfermer les femmes ni pour dédouaner, une fois de plus, notre propre société de son machisme bien vivace.


(1) Que l'on songe par exemple, dans un autre genre, au cas Dominique Strauss-Kahn ou en Belgique Pol Van den Driessche, ou encore aux sifflets "admiratifs" (selon les siffleurs) qui ont accueilli la ministre Cécile Duflot à l'Assemblée Nationale française, parce qu'elle portait une robe légère en répondant à une question parlementaire...

Mis à jour (Jeudi, 02 Août 2012 22:46)

 
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