Lettre ouverte aux travailleur/se/s de la STIB

Chers travailleurs et travailleuses de la STIB, chers camarades,

 

Vous avez été bouleversé/e/s par la mort de l'un des vôtres, et tout le monde – voyageurs, grand public, direction, politiques, médias – a semblé comprendre votre émotion et votre colère. Vous avez arrêté le travail et là encore, les premiers jours, vous avez été largement suivis, malgré le désagréments causés à certain/e/s. Puis, en rangs dispersés, vous avez décidé de poursuivre, et les leçons de morale n'ont pas tardé. « Le travail doit reprendre à la STIB » ! éditorialisait le Soir du 10 avril. Le tic de langage des « voyageurs-pris-en-otage » a repris du service.

En ce qui me concerne, je ne suis qu'une de ces voyageuses quotidiennes sur vos lignes. J'essaie de dire bonjour aux chauffeurs, certains répondent, d'autres pas. J'ai assisté à toutes sortes de scènes, depuis le bus qui démarre au nez d'un voyageur un peu lent jusqu'au conducteur qui quitte sa cabine pour orienter un/e touriste égaré/e ou aider une personne encombrée d'une poussette ou d'un caddy à monter dans son véhicule. J'en ai vu démarrer comme des brutes alors que des personnes âgées se dirigeaient difficilement vers un siège et d'autres, patients et attentionnés, risquant de prendre un retard qu'on pourrait leur reprocher.

Bref, vous êtes comme nous, gentils ou grognons, serviables ou je-m'en-foutistes, selon les personnes et selon les jours. Et il n'y a aucune raison que vous soyez plus sympas ou meilleurs que nous.

Même si votre grève a compliqué mes activités, je ne me permettrais pas de vous dire ce que vous avez à faire. Par contre, je voudrais vous exprimer mon sentiment personnel d'usagère des transports publics – d'usagère, pas de « cliente » comme on tente de me qualifier désormais - quant à vos demandes et aux réponses des politiques.

Si le drame d'Iliaz Tahiraj a particulièrement frappé les esprits, il reste (heureusement) exceptionnel par rapport à ce que vous vivez tous les jours et qui vous met les nerfs en boule : les râleries, les insultes, les « incivilités » (y compris de la part des automobilistes), les gestes et les mots de mépris, les tensions même quand elles ne dégénèrent pas. Pensez-vous vraiment qu'une présence policière accrue rendrait l'atmosphère plus légère, plus conviviale, et votre travail plus agréable ? Pensez-vous vraiment que la sécurité et mieux encore, le sentiment de sécurité, ne sont qu'une question de répression ou de menaces ? Je me souviens bien, il y a quelques mois, sur la ligne que j'emprunte plusieurs fois par semaine, de la présence des « cowboys » de Securitas : leur façon de reluquer les jeunes femmes, leurs chiens qui faisaient peur aux personnes âgées et aux enfants ou encore cette scène de l'un d'eux descendant d'une rame pour shooter, sous l'oeil rigolard de son collègue, dans un panneau d'information ! Franchement, ils ne m'ont donné qu'un seul sentiment : l'envie d'être débarrassée de leur présence !

Aujourd'hui, la tendance générale – ce n'est pas particulier aux transports en commun – est d'une part de mettre en avant la répression et d'autre part, de remplacer les humains par des machines. Dans une station de métro, je me sens nettement plus rassurée par la présence d'agents de la STIB que par les portiques automatiques. Ils contribuent peut-être à combattre la fraude, mais certainement pas à sécuriser. Un oeil humain me paraît à la fois plus sympathique et plus rassurant que celui d'une caméra. Pourtant, des fortunes sont englouties dans une « machinisation » sans fin. Le grand projet du futur n'est-il pas de faire rouler des métros sans conducteur ? Je parie que plus tard, on s'apercevra du manque de présence humaine... et on tentera à grands frais de retisser ce lien social qu'on aura brisé. En ce jour où vous enterrez votre collègue, la SNCB annonce triomphalement l'automatisation des annonces dans les gares : une voix humaine, témoignant d'une présence humaine, remplacée par une voix formatée d'hôtesse virtuelle ! Et ce serait un "progrès" !

Vous voyez, il y a bien des choses à faire. Investir dans l'humain plutôt que dans des machines. Former le personnel à désamorcer les conflits. Eviter de dresser voyageurs et personnel les un/e/s contre les autres mais au contraire, imaginer ensemble des transports plus conviviaux, moins stressants pour vous comme pour nous. En vous respectant en tant que travailleur/se/s et en nous respectant en tant qu'usager/e/s. Et cela, ce ne sont pas des dizaines, des centaines de policiers en plus qui pourront nous l'apporter. Alors, tant qu'à peser sur les décisions politiques, si on prenait les questions de sécurité, mais aussi de bien-être, par un autre bout ?

 

Au plaisir de vous rencontrer sur vos lignes.

 

 

 

 

 

 

De la STIB, du foot et de la masculinité

Qu'y a-t-il de commun entre Iliaz Tahiraj, superviseur à la STIB mort à la suite d'un coup de poing reçu à la tête, et le football ? En apparence rien. Pourtant si.

Le 18 mars dernier, vers la fin d'un match tendu, le défenseur anderlechtois Marcin Wasilewski – pourtant lui-même victime, en 2009, d'une agression de la part d'Axel Witsel, qui l'a éloigné de longs mois des terrains – envoie un adversaire au tapis, d'un coup de coude volontaire. Le joueur de Saint-Trond Peter Delorge perd connaissance et est transporté à l'hôpital, avec une commotion cérébrale et une fissure du nez. Suspendu pour six matches, dont deux avec sursis, Wasilewski est défendu bec et crampons par ses petits camarades : il ne l'aurait « pas fait exprès » (ce que les images démentent) mais surtout, il ne serait pas vraiment méchant, il aurait seulement un « jeu viril » et d'ailleurs, la sanction est injuste car « le foot est un sport d'hommes », selon les termes de Matias Suarez, son co-équipier et Ballon d'Or 2011.

Les politiques et les médias n'ont pas de mots assez durs pour l'homme qui a frappé le superviseur. Mais sans faire le moindre rapport avec les brutes qu'on voit régulièrement sévir sur les terrains de football.

C'est grave. Parce que le foot, ça fait rêver les petits garçons (et de plus en plus de petites filles), parce que ce sport est présenté comme une sorte de chevalerie moderne, qu'un geste « sportif » est censé correspondre à une preuve de fair-play et pas à un coup de poing dans le visage de l'adversaire. Pourtant, les tricheurs sont présentés avec une certaine sympathie (« ben oui, j'ai marqué de la main, mais héhé, l'arbitre n'a rien vu... ») et les agresseurs font l'objet d'une curieuse indulgence. La direction d'Anderlecht, au début très sévère avec son joueur, songe maintenant à faire appel contre une « décision injuste ». C'est la correctionnelle qu'un tel geste mériterait !

Mais au-delà de l'hypocrisie qui fait qu'un joueur de foot n'est pas tout à fait un citoyen comme les autres, il y a cette affirmation, combien de fois répétée par les commentateurs sportifs comme par les joueurs eux-mêmes : le foot n'est « pas un sport de fillettes » (c'est vrai, les fillettes se tirent par les cheveux tandis que les joueurs se tirent par le maillot – du moins les plus gentils d'entre eux). Il faut donc s'interroger sur cette histoire de « virilité » et de « sport d'hommes » qui justifierait, sur un terrain de foot, ce qui est condamné avec tant de force – et avec raison – dans la vie de tous les jours.

Quoique la condamnation elle-même n'est pas si évidente : elle est surtout brandie quand les choses dérapent gravement, et/ou que la victime a un statut particulier. Une certaine violence, sous forme d'une « saine agressivité » qui ferait partie de la « masculinité » est même valorisée socialement, notamment dans la publicité (1).

Dans les débats sur les faits de violence et leurs causes, on pointe, selon ses convictions, de droite à gauche : une immigration mal contrôlée, la perte de repères et de valeurs, la responsabilité individuelle, les frustrations personnelles, une enfance malheureuse, le chômage, la pauvreté... Une particularité des agresseurs, qui saute pourtant aux yeux, est beaucoup plus rarement relevée : leur appartneance au genre masculin. Si les victimes peuvent être aussi bien des hommes que des femmes, les auteurs, eux, sont masculins à une écrasante majorité (2).

Il ne s'agit évidemment pas de dire que tous les hommes sont violents ni que les femmes sont toutes des anges de douceur, mais de s'interroger sur cette construction de la masculinité, qui valorise l'agressivité, la confrontation, où les conflits se règlent à coups de poing, si ce n'est à coup de bombes, plutôt que par la négociation, et où il n'est rien de plus humiliant que de ne pas faire face, d'avoir fui, d'avoir écouté sa peur qui est parfois la voix la plus raisonnable. Le sujet est assez grave pour avoir fait l'objet d'une réflexion à l'Unesco, sur le thème « Masculinité et violence, un couple infernal » (3). Tout comme un slogan , en mai 68, proclamait « Nous ne sommes pas contre les vieux, mais contre ce qui les a fait vieillir », on aurait envie de dire : « Nous ne sommes pas contre les hommes, mais contre ce qui leur impose une certaine conception de la masculinité »...

 

Au fait, en ce qui concerne Wasilewski, il a été écarté de la sélection polonaise pour l'Euro 2012, qui se jouera en Pologne, son pays d'origine. Pas à cause de son coup de coude, non, pour ça, son sélectionneur lui a fait savoir qu'il le soutenait entièrement. Mais parce que, en ce début d'avril, il a participé à une virée alcoolisée qui s'est terminée au commissariat, après une altercation avec un chauffeur de taxi. Moralité : il est moins grave de casser le nez d'autrui que d'avoir un verre de trop dans le sien. Le foot, c'est éthique, pas éthylique, qu'on se le dise.

 

  1. http://www.media-awareness.ca/francais/ressources/educatif/documents_accompagnement/masculinite_violence_pub.cfm

  2. Voir par exemple le dernier rapport de l'Institut pour l'Egalité des Femmes et des Hommes

  3. http://www.eurowrc.org/01.eurowrc/06.eurowrc_fr/18fr_ewrc.htm

 

 

Mis à jour (Lundi, 09 Avril 2012 18:11)

 

Poulailler quatre étoiles

Un mètre carré par individu : non, ce n'est pas l'espace dont dispose un poulet de batterie, mais bien chaque détenu de la prison de Forest, dans la cellule où il doit vivre, manger, dormir et faire ses besoins, durant 23 heures sur 24. Avec une douche tous les trois jours, le linge changé toutes les quatre semaines et seulement 24 rencontres organisées par jour dans la salle des visites, pour plus de 700 personnes dans une prison prévue pour 400.

C'est ce qui ressort d'une alerte lancée par les bâtonniers bruxellois, la Ligue des droits de l'homme, la commission de surveillance de la prison, l'association syndicale des magistrats et l'Observatoire international des prisons (OIP), et largement reprise par la grande presse (1).

On me répondra que les poulets élevés en batterie sont présumés innocents, je réponds que c'est aussi le cas d'une partie des détenus, puisque certains sont là en détention préventive, susceptibles d'être acquittés. Et puis aussi qu'une condamnation à une peine de prison n'inclut pas, comme effet collatéral, d'être soumis à des traitements dégradants, comme le sont sans conteste les détenus de Forest.

Les médias font ainsi mine de découvrir une réalité dénoncée depuis longtemps par l'OIP : la prison, c'est l'enfermement mais aussi l'humiliation, la déshumanisation, tout sauf un pas vers une quelconque « réinsertion ». On est très loin du mythe complaisamment répandu de la "prison quatre étoiles", avec la télé et internet, des tournois de foot et des ateliers vidéo, où l'on entre trop rarement (la supposée impunité) et d'où l'on sort trop vite (voir les débats sur la libération conditionnelle). De temps en temps, une émeute ou une grève du personnel pénitenciaire viennent nous rappeler à la réalité : aussitôt dit, aussitôt oublié.

En décembre dernier, j'ai eu l'occasion d'assister à une conférence-débat organisée par le Point Info Laïcité de Bruxelles, qui avait invité Gérard De Coninck, grand pourfendeur de notre système carcéral, et Florence Dufaux de l'OIP. C'était juste après la tuerie de Liège et il était de bon ton de s'interroger sur les « ratés de la libération conditionnelle » ; je me demandais s'il ne fallait pas plutôt parler des « ratés de la prison ». A noter que Mohamed Merah, le tueur de Toulouse, est lui aussi passé par la case prison, pour des délits relativement mineurs. Cela n'excuse en rien leurs gestes, mais peut confirmer ceci : certains jeunes hommes qui entrent en prison en « sauvageons », pour reprendre l'expression de Jean-Pierre Chevènement, en ressortent en sauvages.

Je reprends ici des extraits de mon compte-rendu (2).

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De Coninck n'est pas un petit rigolo gauchiste comme vous et moi : criminologue, maître de conférences à l'ULG, il a aussi été pendant cinq ans directeur de prison, histoire de plonger les mains dans le cambouis. Et ce cambouis est sale, très sale. Il en a tiré un livre (3).

Que dit-il ? D'abord, que 75% des détenus n'ont rien à faire en prison. En ce temps où la surpopulation carcérale est de plus en plus criante – et l'on sait que plus on construit de prisons, plus on les remplit – voilà qui est interpellant. Il y a les cas psychiatriques, qui doivent d'abord être soignés, tout comme les toxicomanes – et il serait temps que le débat sur la légalisation des drogues soit sérieusement posé. Il y a les sans papiers, victimes de l'absence d'une vraie politique migratoire. Il y a aussi tous les précaires, qu'on enferme avant de les jeter à la rue avec quelques euros et un ticket de bus – Gérard De Coninck raconte avoir ramassé un homme appuyé au mur de la prison, libre mais ne sachant où aller. D'autres, relâchés sans préparation après de longues années d'enfermement, sont incapables de se débrouiller dans un monde où tout leur fait peur, depuis l'obligation de prendre des décisions jusqu'à la circulation automobile...

Car ce sont ceux-là qui se retrouvent en prison, plutôt que les « criminels en col blanc » qui savent, eux, comment se défendre – à supposer qu'ils soient poursuivis – et peuvent, si nécessaire, présenter un « plan de réinsertion » crédible. Florence Dufaux cite le cas d'un condamné à une peine de prison pour « tentative de vol de chocolat ». Voilà un criminel dangereux !

Des criminels vraiment dangereux, il y en a aussi, bien sûr, et pour Gérard De Coninck la prison devrait être non pas la solution de facilité mais un dernier recours. Et une fois derrière les barreaux, le détenu ne perd pas sa qualité d'humain : la privation de liberté est à la fois la sanction et une mesure de protection de la société. Les humiliations, les contraintes inutiles, l'arbitraire voire les violences n'ont aucune justification. Si l'argument de la « dignité » n'est pas toujours entendu, celui d'une réinsertion nécessaire devrait faire réfléchir (4) : « Une fois jugé, le détenu a droit à une vie décente et au respect pour que l’exécution de sa peine puisse le préparer au retour en société. (...) La prison doit donner un autre exemple de vie en société et refuser que la fin (l’ordre) justifie les moyens violents».

Le constat est alarmant. La drogue est omniprésente, les « caïds » font régner leur loi et le personnel, insuffisamment formé, n'a de toute façon guère les moyens d'une approche plus humaine... Les bâtiments en ruine le disputent à de nouvelles constructions, plus sûres et plus « confortables » mais complètement déshumanisées. Le travail (à peine indemnisé) comme la formation sont trop rares, d'un accès difficile, l'oisiveté est la règle. L'infantilisation est généralisée, le détenu n'apprend pas à prendre des responsabilités, ni même à s'interroger sur ses propres actes.

Les visites intimes, hors surveillance ? « Faire en sorte qu’un détenu puisse entretenir des liens affectifs et sexuels, c’est autre chose que de “conduire sa femme au taureau” ! » - alors que dans des pays comme le Canada, des petites unités existent pour réapprendre une vraie vie de famille.

Bref, la réinsertion ? « S'amender ? Foutaises ! Le détenu est oisif, privé de liberté, plongé dans un univers impitoyable où règnent le bruit, la promiscuité, des conditions d’hygiène déplorables, la télé allumée 24 heures sur 24… Sans aide psychologique réelle et structurelle pour lui permettre de réfléchir en profondeur aux faits, à son avenir, à ses responsabilités... »

Après le massacre de Liège, on ne peut que reprendre ces termes, écrits bien avant ces derniers événements : « En Belgique, on est dans une politique avant tout réactive (par rapport aux évasions et incidents…) et très peu constructive ou prospective. Or, c’est tout le système pénitentiaire belge et, plus largement, tout notre système pénal qu’il faudrait repenser en profondeur. »

Quels politiques auront ce courage ?

 

  1.  Par exemple : http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/728679/la-prison-de-forest-insupportable.html Et pour plus de détails : http://www.oipbelgique.be

  2. Le texte complet est ici : http://irenekaufer.zeblog.com/2011/12/16

  3. Etre directeur de prison, Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Gérard De Coninck, Guy Lemire. Voir aussi http://www.editions-harmattan.fr/_uploads/complements/lesoir.pdf

  4. Les extraits qui suivent sont tirés de l'entretien au Soir

 

 

Mis à jour (Mercredi, 28 Mars 2012 17:59)

 

Quand la faim justifie l'indifférence

« Ahurissant ». Voilà le terme employé par Maggie De Block, secrétaire d'Etat à l'Asile et à l'Immigration, pour qualifier la grève de la faim de 23 sans papiers dans les locaux de l'Université flamande de Bruxelles (VUB).

Qu'est-ce qui lui semble donc tellement ahurissant ? Que des personnes présentes en Belgique depuis des années, qui en ont assez de la clandestinité, qui veulent avoir le droit de vivre et de travailler ici, en soient réduites à ce moyen extrême de se faire entendre... ? Qu'un pays riche bien qu'européano-austère, qui n'hésite pas à utiliser la force de travail de clandestins, y compris au sein même de ses services publics – pour nettoyer les gares, par exemple – préfère tolérer l'exploitation en stoemmeling (1) plutôt que d'accorder un statut et un minimum de dignité à des personnes qui tentent d'échapper à la misère ? Alors que dans le même temps la Belgique  n'hésite pas à provoquer une fuite des cerveaux des pays du Sud en tentant d'attirer les plus qualifiés pour doper sa propre compétitivité...

Non, ce qui « ahurit » la secrétaire d'Etat, c'est le « chantage » de ces hommes qui tenteraient de détourner les lois belges à leur avantage. Mais, dit-elle, ce n'est pas ainsi que ça marche chez nous : les lois sont les mêmes pour tout le monde. Ah ben oui, c'est justement ça qu'ils demandent : que les lois, les droits et les devoirs soient les mêmes pour tout le monde : Européens et non Européens, pâles et basanés, avec ou sans papiers - voilà qui pourrait être un véritable objet de fierté.

Le chantage, Mme De Block n'y cédera pas. Une main de fer dans un gant d'acier. Pas pour rien si elle se prénomme Maggie, en hommage peut-être à une autre Maggie, celle qui a laissé mourir sans ciller des prisonniers politiques irlandais.

Parce que le chantage, faut savoir dire non, passer en haussant les épaules, s'il le faut jusqu'à la mort (des autres). Prenez les Chinois : est-ce qu'ils s'émeuvent de quelques moines tibétains qui s'immolent par le feu ? Et les Soviétiques, est-ce qu'ils ont fait rentrer leurs chars au garage sous prétexte qu'un certain Jan Palach a tenté de les faire chanter en se transformant en torche vivante sur une place publique de Prague ? A contrario, voyez les Marocains : parce qu'une jeune fille a préféré se suicider plutôt que d'épouser son violeur, voilà que le gouvernement songe à modifier le code pénal qui fait d'un tel mariage une alternative à la prison pour l'auteur (1) ! Voyez les Tunisiens : un vendeur ambulant décide de partir en fumée et hop ! voilà tout une population en émoi. Et pour quel résultat ? Maggie céderait et demain, on aurait un parti islamiste au pouvoir ou pire encore, on tomberait de A+ à B-. CQFD.

Si vous n'avez pas compris ces enjeux, la VRT vous offre une session de rattrapage (2) avec un professeur de philosohie morale, le très médiatique Etienne Vermeersch. Dans le genre ahurissant, c'est vraiment le sommet.

Bon, la philo morale, je pensais que ça volait au-dessus de nos évidences, dans les hautes sphères de la pensée, prenant en compte tout le tragique et la complexité de la vie... Je m'attendais même à ne pas tout comprendre, à voir l'une ou l'autre subtilité m'échapper... Ben non. La philo morale version Vermeersch, c'est tout simple : la-loi-c'est-la-loi (même si du point de vue moral, cette loi pue), y a qu'à nourrir ces gens de force et s'ils refusent, il faut leur faire signer un papier nous dégageant de toute responsabilité quant aux conséquences ; d'ailleurs, sont-ils vraiment en grève de la faim ? N'est-ce pas de la « comédie » (si, il emploie le mot), certains étant nourris en douce ? Faut pas croire que M. Vermeersch l'a vu de ses propres yeux – il est philosophe, pas journaliste – il l'a lu dans la gazette. Et pour finir, un couplet sur l'argent-qui-manque-pour-nos-malheureux-à-nous, les longues listes de handicapés ne trouvant pas de prise en charge et de pauvres attendant en vain un logement social. Vous ne voyez pas le rapport ? Normal, c'est de la philosophie morale.

Mais si, bien sûr, vous voyez le rapport : il s'agit de titiller un communautarisme de bas étage (celui des « nôtres »), de dresser des pauvres contre de plus pauvres qu'eux, sans jamais remettre en cause injustices et inégalités.

Face à Vermeersch, le recteur de la VUB tentait de garder un minimum de dignité et d'humanité, ces trucs ringards qui nous séparent de la barbarie : on ne peut pas jeter dehors des gens poussés à un tel point de désespoir – l'un d'eux s'est même cousu les lèvres. Car, n'en déplaise à Mme De Block et M. Vermeersch, ce serait l'honneur d'une démocratie de ne pas laisser cet appel sans réponse.

Mais au fait, Mme De Block a une réponse pour tous ces gens qui viennent frapper à nos portes (de plus en plus blindées). Les « faux réfugiés » n'ont qu'à rentrer crever chez eux ; quant aux vrais réfugiés, un projet européen prévoit de les réinstaller dans un pays plus proche du leur. Les pays riches n'ont pas les moyens de les accueillir, ils donneront donc des miettes à des pays pauvres pour le faire à leur place (3).

Voilà une idée qui n'a que des avantages : c'est bon pour nous, et c'est bon pour la planète, car se réfugier chez le voisin, voilà qui limite les déplacements, surtout si l'on compte l'avion de retour en cas d'expulsion ! Les bonnes âmes vont s'en émouvoir, mais après tout, n'est-ce pas ce que font nos propres réfugiés fiscaux ? Les Français viennent s'installer en Belgique et les Belges au Luxembourg, par exemple. Ne me dites pas que ce qui est possible à Bruxelles ne l'est pas à Kaboul ou à Kinshasa !

 

  1. Equivalent bruxellois de "en douce"

  2. http://www.rfi.fr/afrique/20120317-maroc-le-suicide-une-adolescente-mariee-son-violeur-provoque-emotion-protestation

  3. Emission TerZake du 29 mars, peut être revue ici : http://video.canvas.be/terzake-donderdag-29-maart

  4. Ce qui est déjà largement le cas : « Les Etats en voie de développement, en premier lieu les plus démunis, accueillent 80 % des exilés », écrivait le Monde Diplomatique (mars 2008).

Mis à jour (Samedi, 31 Mars 2012 09:37)

 

Deuil pour deuil

Peut-être que, moi aussi, je devrais me taire. Mais aujourd'hui, je l'avoue : je n'en peux plus.

Mercredi matin, mon radio-réveil me tire du sommeil par la voix grave du présentateur, annonçant une « édition spéciale » (juste après la page de publicité, quand même, il y a encore plus sacré que le sacré). L'avant-veille, un attentat contre une mosquée bruxelloise a coûté la vie à un imam, une sorte de « dégât collatéral » des massacres en Syrie. La Syrie, justement, s'est soulevée il y a tout juste un an. Une édition spéciale donc, pour nous expliquer les enjeux...

Mais non : l'édition spéciale se rapporte à un accident de car en Suisse, qui a coûté la vie à 28 personnes, dont 22 enfants en majorité belges. C'est un drame qui provoque un choc bien compréhensible dans la population belge. Est-il néanmoins possible de prendre des distances vis-à-vis du matraquage médiatique subi depuis trois jours, ou même de s'indigner d'une certaine dérive émotionnelle, ou bien... suis-je un monstre ?

La question se pose quand je lis les réactions scandalisées suscitées par celles et ceux qui ont, dès les premiers instants, pris leurs distances par rapport au traitement des médias et en particulier de la RTBF, parce que c'est un service public qui a donc des obligations envers nous, contributeurs et auditeurs, dans toute notre diversité.

Parce que j'ai osé m'insurger contre l'info matinale sur ma radio préférée (eh oui !), un facebookien estime que mon « commentaire est totalement déplacé, scandaleux même. Je demande avec grande insistance aux responsables de RTB89 de vous en virer définitivement et sans délai » (1). D'autres auditeurs/trices qui ont exprimé dans leurs propres termes leurs réserves, voire leur indignation, ont eu droit au même type d'anathèmes.

Suis-je, sommes-nous des monstres... ? Manquerions-nous d'empathie, serions-nous des intellos froids et « childfree », incapables d'imaginer ce que peut signifier la perte d'un enfant... ?

Si j'avais perdu un proche...

C'est vrai, je n'ai pas d'enfants et je ne peux pas, je ne veux pas me mettre à la place des parents touchés. Mais je peux essayer de répondre à l'argument suprême : vous ne parleriez pas comme ça si vous aviez perdu l'un/e de vos proches (2) !

Eh bien, si c'était arrivé à l'un/e de mes proches, je sais ce que je voudrais, et ce que je ne voudrais surtout pas.

Je voudrais d'abord être entourée par des ami/e/s, capables de me prendre simplement dans leurs bras, de m'écouter même si je radote jusqu'à l'aube en vidant ma bouteille de vodka. Je voudrais qu'on respecte mon angoisse et mon chagrin. Je ne voudrais pas de caméras se bousculant autour de moi, de micros brandis sous mon nez, je ne voudrais pas qu'on me demande ce que je ressens (« devine, abruti ! ») ni que mes larmes passent à la télé (2). Je ne voudrais pas qu'on m'exhibe quand je n'ai rien à montrer ni qu'on m'interroge quand je n'ai rien à dire. Et si des inconnus voulaient m'exprimer leur sympathie par un petit mot, je n'aurais pas envie qu'il soit lu par-dessus mon épaule par la terre entière.

Je voudrais qu'on m'aide dans mes démarches et mes déplacements. Je voudrais qu'on me donne un maximum d'informations sur l'état des victimes, sur le déroulement et les causes de l'accident, dès qu'on les connaîtra. Je voudrais savoir non pas « la vérité » - toujours plus ou moins fuyante, toujours passible d'être remise en cause – mais les résultats de l'enquête. Je ne voudrais pas entendre le vacarme des hypothèses changeantes, un jour la distraction du chauffeur, un autre jour un éventuel malaise, un troisième la configuration des lieux. Je voudrais que les autres m'aident à accepter qu'il n'y a pas forcément de « coupable », même si le fait d'en désigner un pourrait m'apporter un soulagement.

Une minute de silence, trois jours de vacarme

Bien sûr, je conçois que d'autres réagissent différemment de moi, mais c'est à eux de dire ce qu'ils souhaitent. Pas aux médias d'imposer leur « solidarité » obligatoire et bruyante. Est-ce qu'on pense que ça peut réellement aider quelqu'un de répéter à l'infini qu' « il n'y a pas de mots » (mais on en a rarement gaspillé autant !) ? Est-ce que ça fait du bien d'entendre que les secouristes n'ont jamais vu un spectacle aussi atroce (pour l'instant on nous épargne les détails, mais pas sûr que ça va durer) ? Est-ce que ça apporte la moins possibilité de compréhension, ou de consolation, que de poser à des plus ou moins proches ou à des plus ou moins témoins des questions sur leur « état d'esprit », leur éventuelle tristesse ?

Et c'est quoi cette manière de brandir les « unes » des autres pays, comme si on se vantait d'un exploit ? A quand les mesures d'audimat à l'annonce du nombre de morts ? The Death plus fort que The Voice... ?

Et qu'en est-il des autres victimes, les adultes (y compris les chauffeurs) qui avaient aussi une famille, des amis et qu'on passe par pertes et profits, les autres enfants, ceux qui s'en sont tirés – et on connaît le risque de culpabilité ressentie par des survivants ? Qu'en est-il de celles et ceux qui ont perdu des proches, y compris des enfants, dans d'autres catastrophes, qui n'ont pas eu droit à un deuil national et pire, qui se sont sentis abandonnés au fil du temps ?

Qu'en est-il de cette « sensibilité au sort des enfants », y compris parmi les grands de ce monde, quand on laisse mourir dans l'indifférence les enfants syriens, palestiniens, africains, quand on accepte que les gosses grecs s'évanouissent de faim en classe – pas à cause d'une catastrophe mais de mesures d'austérité ! - quand on laisse, chez nous, des mineurs arrivés clandestinement dormir dans la rue et manquer de nourriture !

Je ne voudrais pas que ceci apparaisse comme un quelconque mépris à l'égard de tous ces petits gestes de personnes qu'on appelle des « anonymes » (bien qu'elles aient évidemment un nom) et qui veulent exprimer leur chagrin, leur solidarité avec un mot, un bouquet de fleurs, un jouet. Je ne jette pas non plus la pierre à l'ensemble des journalistes, je sais combien d'entre eux ont pris des risques ou perdu la vie pour que les horreurs du monde ne se jouent pas en vase clos. Mais aujourd'hui, le vacarme médiatique m'est devenu insupportable.

Ce jeudi, en Belgique, c'est « jour de deuil national » : pour une minute de silence, que de bavardages vains !

PS 1 :  Les dérives médiatiques ne sont pas seulement relevées par quelques râleur/se/s de mon espèce mais aussi par le SFP Intérieur qui a trouvé utile de mettre à la disposition des victimes et de leurs proches un site avec des conseils simples, des exemples concrets de la façon dont on peut faire face aux médias, dans un moment de stress intense : .www.victimesetmedias.be

 PS 2 : Je recommande chaleureusement la lecture des « Beaux lendemains » de Russell Banks (chez Babel), ou comment la littérature peut rendre compte des conséquences d'un accident de car scolaire, avec le poids des chagrins, des culpabilités et des ambiguïtés des sentiments

 

(1) Ce que les responsables n'ont pas fait, inutile de constituer un comité de soutien !

(2) Je voudrais reproduire ici (avec son autorisation) ce commentaire sur mon mur Facebook : « Pour l'avoir vécue, comme d'autres parents devenus amis depuis, la mort violente d'un enfant est pour moi l'épreuve absolue. Et l'on est alors content du soutien sobre des médias - notamment lors des passages en justice - quand on se bat pour une prise de conscience collective, pour que cela n'arrive pas à d'autres enfants. Pour que cette mort révoltante ne soit pas inutile.Je parle de chauffards récidivistes, d'alcool et de sécurité routière. Le pathos ici me choque et, même sincère, me semble relever aussi d'une certaine instrumentalisation politique. Mais je plains de tout mon coeur les familles, y compris celles des chauffeurs... »

(3) On n'en est pas arrivé là (pas encore ?), mais c'est davantage dû à la vigilance des services suisses qu'à une quelconque "retenue" des médias 

Mis à jour (Vendredi, 16 Mars 2012 11:14)

 
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