Autres

Postillons

Un "best of" des Postillons parus sur www.asymptomatique.be


DES CHIFFRES ET DES LETTRES

25 février 2021

 

La démonstration scientifique d’Alexander De Croo n’ayant que modérément convaincu, le gouvernement a décidé dans le plus grand secret (mais rien n’échappe à l’Asymptomatique) de faire appel à la toute fraîche Poète nationale (eh oui, je vous avais caché cette promotion!) pour communiquer sur les perspectives que toustes attendent avec impatience. Voici donc, en avant-première et en rimes, ce qui nous attend, mois par mois.

En mars,
les chiens aboient, le gouvernement passe

En avril,
il ne déconfinera pas d’un fil

En mai,
il fera ce qui lui plaît

En juin,
une première occasion de se bourrer le groin

En juillet,
on pourra peut-être se dérouiller
(ou prendre une dérouillée en cas de manif non autorisée)

En août,
rendez-vous au stade de foot

En septembre,
apéro au Bois de la Cambre (version Bruxelles)
un plongeon dans la Sambre (version Wallonie)
in september, allen in de Dender (version Flandre)

En octobre,
pause pour redevenir sobres

En novembre,
nouveau vaccin ou nouveau nouveau variant, on en tremble!

En décembre,
de l’équipe de 11 millions, redevenons membres!


Mais en deux mille vingt-deux,
en 2022, promis juré,
on s’éclate enfin, cré vingt dieux!

 

Alors, de la science ou de la poésie, qui emporte l’adhésion ?

 

 

 

MADAME IRMA, VIROLOGUE

19 février 2021

Entrez, entrez, bonnes gens ! Si les foires n’ont pas le droit de vous offrir leurs multiples attractions, la grande tente des voyant·es extralucides reste ouverte, et Marc, Steven, Emmanuel, Erika et quelques autres se relaient autour de leur boule de cristal ! Car si “gouverner c’est prévoir”, on peut dire à l’inverse que “prévoir c’est gouverner”, gouverner nos angoisses, nos espoirs, nos révoltes peut-être !
Attention ! J’ai le plus grand respect pour les scientifiques, leurs analyses et leurs mises en garde, à partir de ce qu’ils/elles savent et que nous ne savons pas. Le problème, c’est quand leur ignorance est proche de la nôtre mais que leur discours, lui, assène des prévisions largement médiatisées, alors que leur démenti par les faits reste beaucoup plus discret.
Un exemple récent ? Le 28 janvier, cette mise en garde tournait dans un grand nombre de médias : “Le nouveau variant devrait atteindre 90 % des nouvelles infections en Belgique d’ici la fin février“. Explication : “C’est en tout cas ce que prédisent Emmanuel André et Marc Van Ranst dans un rapport du laboratoire de référence de l’UZ Leuven et de la KU Leuven“. Un “rapport de référence”, voilà qui sonne sérieux, pas vrai !  Ce variant anglais serait plus contagieux de “65%” : la précision du chiffre est censée souligner, elle aussi, la scientificité de la mesure.
Et voilà que le 18 février, à peine trois semaines plus tard, sans attendre que la prédiction se réalise, le non moins référentiel Steven Van Gucht annonce que La variante anglaise apparaîtra dans une infection sur deux au début du mois de mars”. On pourrait s’amuser à appliquer une règle de trois (ou de Troie, comme le cheval?) : si le variant anglais représente 90% fin février et 50% début mars, calculez à quel date il aura complètement disparu… 
Autant que les scientifiques, je respecte les médias et le travail des journalistes, enfin certain·es qui font leur boulot. Mais je ne peux que constater leur manque de volonté à confronter toustes ces Irmo et Irma au démenti de leurs prévisions. Alors, Emmanuel, paraît qu’on est déjà dans la troisième vague, hmmm… ? Et alors, Marc, vous avez des nouvelles de ce grand nombre de manifestant·es qui allaient tomber malades après la manifestation antiraciste du 7 juin ? Et alors, Erika, elle en est où, cette ” nette augmentation du risque de propagation“, une semaine après la réouverture des salons de coiffure ?
On pourrait continuer, mais je m’arrête là.
Par contre, toujours pas d’inquiétude ni de la part des scientifiques, ni de la part des médias, devant ces vrais clusters que sont les clubs de foot. Ce 18 février, à l’occasion du match contre Kiev, on apprenait qu’une demi-douzaine de joueurs et une grande partie du staff du FC Bruges étaient testés positifs. Vous croyez que ça va inquiéter quiconque sur un “risque de propagation” et remettre en question le sport de haut niveau… ?


Allez, plus que sept fois dormir et on saura ce que le gouvernement nous prépare comme perspectives… Mais attention ! Pour Steven Van Gucht, assouplir maintenant c’est “se tirer une balle dans le pied“. Marc Van Ranst, lui, affirme que le gouvernement a le choix sur ce qui “peut être fait en premier: retourner au café ou visiter mamie“. Sachez-le, gens de l’Horeca : au lieu de vous en prendre au gouvernement, d’envoyer lettres et paquets au premier ministre, tournez votre colère vers la seule responsable de vos malheurs : cette “mamie” qui exige qu’on lui rende visite, faute de quoi elle menace de commencer une grève de la faim.

 

 

 

UNE SERINGUE DANS L’OEIL

12 février 2021

 

Il était assez amusant, cette semaine, de constater à quel point les médias prenaient soin de traiter à part deux informations concernant la Russie de Poutine: d’une part, dans la rubrique «Politique étrangère», la condamnation à la prison d’Alexei Navalny et les arrestations massives des participant·es aux manifestations en sa faveur; d’autre part, dans la rubrique «Vaccinologie», la reconnaissance par le monde scientifique des qualités du vaccin Spoutnik V. C’est que sur le premier point, l’Europe fait de gros yeux à la Russie, brandissant des menaces de boycott commercial; tandis que sur le deuxième, elle se prépare à organiser de tout aussi grosses commandes, dans l’espoir de compenser les retards de livraison des firmes déjà adoubées (retards qui ont tout de même l’avantage d’écarter le risque de pénurie de seringues).


Il a fallu plusieurs jours pour que le lien soit fait, notamment dans le journal d’Arte où cette collision d’infos était qualifiée de « savoureuse », puis dans une chronique de Bertrand Henne se demandant si l’on pouvait «séparer le vaccin de l’artiste».


« Realpolitik », dira-t-on. Après tout, le sort des Ouïghours, mille fois dénoncé, n’empêche nullement les importations de Chine (y compris de produits fabriqués sous la contrainte par ces mêmes Ouïghours), au point qu’on en arrive à manquer de containers pour le transport. Les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite n’empêchent pas des indignations ponctuelles quant à l’usage qui en est fait (ben quoi, on pensait qu’elles étaient juste destinées à faire de la figuration au Musée de l’Armement de Ryad). Mais on peut penser qu’avec le Covid et l’affolement qu’il sème, l’Europe qui a bien du mal à se débrouiller par elle-même est prête à aller un cran plus loin. Chiche qu’un éventuel Kim-Il-Vax, à condition d’être approuvé par The Lancet, rendrait la Corée du Nord fréquentable, malgré ses quelques accrocs aux droits humains; ou même qu’un Donald V, financé par un milliardaire américain actuellement, suffirait à redresser l’image du Trumpisme en déroute…


Mais en réalité, s’il est facile de ricaner de cette façon de se tortiller maladroitement face à la Russie, on en oublierait presque les doses de couleuvres que les grandes firmes pharmaceutiques ont réussi, elles aussi, à glisser dans la seringue. Parce que, tant qu’à parler  démocratie» et «contrôle démocratique»… Contrats ultrasecrets, prix fixés unilatéralement, livraisons chaotiques (et même parfois KO-tiques) sans risque de sanctions financières, bénéfices faramineux et pratiques sociales sans contrôle… entre les « BigPharma » et la Russie, on se demande qui a les mains les plus libres, dans leur domaine respectif.


Tenez, la sympathique société Sanofi, bien qu’en retard de mise au point de «son» vaccin, s’apprête à distribuer des milliards de dividendes tout en supprimant des centaines d’emplois dans la recherche. C’est qu’il faut «récompenser la prise de risque des actionnaires», dixit son CEO – les employé·es n’ayant pas pris d’autre «risque» que de donner le meilleur d’eux/elles-mêmes pour une boîte qui s’en débarrasserait sans états d’âme. Mais Sanofi, outre qu’elle va (peut-être) finir par les mettre sur le marché, «ses» doses, va en produire pour la concurrence (non sans se sucrer au passage, on imagine). Alors, pas touche à Sanofi.


Bref, amie lecteurice, tu pourrais tuer père, mère, pépé, bébé et même le chien, si tu as quelques millions de vaccins sous le coude, t’inquiète : au plus on te fera les gros yeux. Avec une seringue plantée dans l’un et un cache sur l’autre, car tes accrocs  à l’éthique ne sauraient peser davantage que les bienfaits que tu apportes à l’humanité.

 

 

 

 

UN “VARIANT FRANCOPHONE” DU VIRUS?

15 janvier 2021

 

Question aux expert·es: existerait-il un variant francophone du virus, qui expliquerait pourquoi le masque est systématiquement porté à la RTBF comme sur RTL et pas à la VRT, radio-télé publique flamande, comme on peut le voir sur cette capture d’écran de l’émission de débat quotidien De Afspraak, datant du 14 janvier 2021?
Chaque jour, trois invité·es en plateau pour décortiquer durant une heure (une heure trente d’info quotidienne en prime time télé, si on compte aussi TerZake – coucou la RTBF), chacun·e ayant le temps de postillonner… pardon, de s’exprimer, durant plus de deux minutes (coucou l’émission dominicale de RTL), sur des sujets d’actualité, qu’elle soit belge ou étrangère, politique, sportive ou culturelle. Les distances semblent respectées, mais de masque, point (ce qui facilite la compréhension de ce qui se dit pour les personnes malentendantes).
Est-ce vraiment irresponsable…? Que pense Marc Van Ranst (qui passe régulièrement dans l’émission)? On échappe en tout cas ainsi à la pénible vision de ces journalistes et interviewé·es qui ne cessent de tripoter leur masque (ce qui est rigoureusement déconseillé), et encore, heureusement, les présentateurs/trices du JT de la RTBF ont cessé leur cours pédagogique sur le thème “nous sommes maintenant deux en studio, je mets mon masque (sourire rapide avant qu’il disparaisse sous le tissu)… Quentin, parlez-nous maintenant de cette tuerieMerci Quentin… j’enlève mon masque… (sourire) “.
Cette différence entre le Nord et le Sud du pays ne cesse d’étonner. J’y pensais encore hier en entendant Jean Castex justifier le couvre-feu à 18h par l’efficacité démontrée de deux heures de vie sociale en moins. Rappelons qu’en Belgique, le couvre-feu est à 22h en Wallonie et à Bruxelles, et à minuit en Flandre. Si les effets d’une différence de deux heures sont démontrées, ne devrions-nous les constater chez nous? Ce qui ne semble pas être le cas.
Il est vrai que 18h ce n’est pas 22h, cela revient pour de bon à réduire la vie sociale au fameux “métro boulot dodo”. Et au fait, ceux (masculin volontaire) qui ont pris cette décision ont-ils pensé un seul instant aux conséquences genrées d’une telle décision? En effet, qui va majoritairement chercher les enfants à la crèche ou à l’école, qui se charge des courses quotidiennes? Sur qui ces restrictions vont-elles peser le plus, ne serait-ce qu’au niveau de la charge mentale…? On fera sans doute des études… après.

 

 

 

 

MIRACLE DE NOËL: LES “EXCUSES” DE VANDENBROUCKE

25 décembre 2020

 

Noël est un moment propice aux miracles, et cette année n’a pas fait exception à la règle: Frank Vandenbroucke a présenté des excuses.
Eh oui, il était vraiment, vraiment hyper désolé que les enfants de moins de douze ans soient compris dans le décompte des hôtes ou des invité.es de ce réveillon de Noël, ce qui restreignait sérieusement la possibilité de passer un réveillon un brin familial, du moins pour celles et ceux qui comptaient (ou déclaraient) respecter scrupuleusement les consignes.
Mais comme c’est quand même Frank Vandenbroucke, ses excuses étaient assorties d’une bonne dose de culpabilisation des gens qui n’avaient pas bien lu les consignes: “Je comprends que les gens soient dévastés s’ils n’avaient pas compris cela“, a-t-il déclaré. Car selon lui, c’était “très clair” sur le site internet du gouvernement fédéral depuis le début du mois de novembre. “Les gens parlent de ‘personnes’. Les enfants sont aussi des personnes. Ce n’est que pour l’extérieur qu’une exception est faite pour les enfants. Si vous vous promenez dehors, nous ne comptons pas les enfants de moins de 12 ans.”
Autant de clarté avait en effet de quoi éblouir. Petit retour en arrière : le 30 novembre, le Soir publiait un article reprenant des propos d’Yves Van Laethem. Ce n’est pas un rigolo, Yves Van Laethem (en dehors de son célèbre sketch “comment accueillir des invités chez vous  et rabattre le couvercle des toilettes avant de tirer la chasse”), et voici ce qu’il rappelait des consignes officielles (qu’il critiquait par ailleurs): “Un couple peut recevoir une personne, une personne isolée peut en recevoir deux. Cela fait trois personnes hors enfants des deux côtés“. Vous avez bien lu: “hors enfants”.

Et par ailleurs, l’article vaut la peine d’être lu, pour cet autre passage où Yves Van Laethem déclare que “aucun modèle universitaire ne démontre que deux personnes en plus à Noël allait tout changer.(…) Autoriser deux personnes en plus n’aurait pas fait vaciller les chiffres ni dérailler le train. Mais psychologiquement, ça aurait été bien mieux reçu par la population“.
Rassure-toi donc, pauvre plouquette qui, pour respecter les consignes t’es privée d’inviter ta copine, mère solo comme toi : tu n’étais pas seule à ne pas avoir compris la pensée vandenbrouckienne, ni le porte-parole interfédéral de la lutte anti Covid (car c’est le titre officiel d’Yves Van Laethem), ni le Soir n’ont été plus futés que toi.

Ce texte est dédié à cette mère solo qui a commenté sur Facebook, mi-ironique mi-désolée : « Eh bien, je réveillonnerai au téléphone avec SOS Solitude »…

 

 

 

 

NOËL CHEZ LES EMER

22 décembre 2020

 

Comme dans beaucoup de familles, d’Ostende à Virton et de Molenbeek à Waterloo, ça discute ferme chez les Emer sur le thème : qui partagera notre table ce 24 décembre….?

– Dis p’pa, je peux inviter des copains à Noël… ? Puisqu’au nouvel an on ne pourra pas…
– Mais oui Louis-Georges, tu sais bien, tu peux inviter un copain.
– Non, je veux dire : plusieurs copains… ? Un copain, c’est nul. Je vais me mettre tous les autres à dos.
– Allez mon grand, on en a déjà parlé, je croyais que tonton Frank te l’avait expliqué : un copain, et sois content, tu as le choix.
– Tonton Frank, il est même pas de la famille…
– Mais tonton Alexander dit pareil. Et Jan, Elio, Rudi… ils sont tous d’accord.
– C’est pas juste. Si je vivais seul, je pourrais inviter deux copains.
– T’as raison, c’est pas juste que tes parents soient toujours en vie. Peut-être pas pour longtemps, d’ailleurs, si tu fais le malin. T’as bien vu la tête du voisin, toujours à sa fenêtre ? Je parie qu’il connaît par coeur le numéro de la police. Tu devines la suite.
– Mais tu piges pas, p’pa. Si j’invite pas Pierre-Yves, David et Willy, qui font partie de ma bande, ils me passeront même plus leurs notes de cours. Si j’invite pas Valérie, je me ferai encore traiter de sexiste. Et si j’invite pas Denis, je me serai fait un ennemi à vie…
– Mais tu détestes Denis.
– Oui, mais il a la moitié de la classe avec lui.
– Bon, gamin, je crois qu’il va encore falloir faire intervenir tes belles-mères.

(Toute ressemblance avec des personnages existants ne serait que pure coïncidence)

 

 

 

 

MESSAGES CONTRADICTOIRES

19 décembre 2020


18 décembre, Comité de Concertation, pas de nouvelles mesures, juste crac dedans, fini de rigoler, on va renforcer les contrôles, vous avez rempli votre formulaire ? Respecté la quarantaine ? Tourné sept fois l’écouvillon dans votre nez ? Et qui a utilisé vos toilettes à Noël… ?
Avant, pendant ou après les infos, place aux messages contradictoires.

On vous déconseille fortement de voyager. Oui mais, cette magnifique pub pour la Guadeloupe à prix cassé….
On vous conjure de vous en tenir à un réveillon ascétique. Oui, mais toutes ces promos de dindes, de homards, de cadeaux à offrir… comment ? A distance ? Par des cyclistes surexploités, qui déposeront un beau paquet devant le seuil de vos proches, et avant 22h, ou minuit, selon le numéro de la rue de la commune de la région  ? Bon, ceux-là au moins seront trop crevés pour participer à des lockdown parties…

On vous rappelle que l’avenir dépend de chacun de vos comportements, oui toi et toi et toi, mais pas toi, le footballeur qui saute dans les bras de ton équipier après le goal, qui tape des mains après la rencontre, qui es un tel vecteur de contamination que plusieurs matchs doivent être remis car trop de cas positifs dans certaines équipes.

On insiste que le télétravail est obligatoire, oui pour toi et toi et toi aussi, mais pas toi qui peux organiser des réunions en présentiel, genre Conseil européen, Comité de Concertation, et même, en modèle français, inviter dix personnages importants à l’Elysée pour une petite bouffe (à Noël en France c’est 6 adultes max, mais bon on n’est pas le soir de Noël), et pas de chance, c’est l’hôte des lieux, Macron lui-même, qui s’est pris le virus qui rôdait ! Bon, décider du sort des autres, c’est pas aussi gai par Zoom, mais ça c’est vrai aussi dans les entreprises ou les associations. Mais là, crac ! Contrôles !

Bref, il y a ce qu’on nous dit, puis il y a ce qu’on entend, ce qu’on voit…

Et tiens tant qu’on y est : l’égalité hommes/femmes, vous savez bien, une de nos valeurs sacrées… ? Malgré les discours, malgré les quotas, on constate ce qu’il en est en réalité, où se trouve le pouvoir. Aussi bien ce Comité de Concertation que le dîner contaminant à l’Elysée, quels magnifiques exemples de « boys clubs », de non mixité… qui ne donnera pas lieu à de furieuses cartes blanches contre l’entre soi, comme ce fut le cas dans une histoire récente (voir le Postillon précédent).

 

 

 

 

DU CUL, DU CULTE, DU CULTUREL

11 décembre

Grâce au Conseil d’Etat saisi par des membres de la communauté juive, ouf, il pourra y avoir des messes de minuit à Noël !
Enfin bon, pas à minuit (et peut-être pas forcément à Noël).
Mais quand même, une messe en présentiel, c’est plus crédible qu’un zoom, alors qu’on ne sait rien de l’équipement céleste. Si ça se trouve? là haut, ils en sont encore à la minicassette et au téléphone fixe !
Mais, demanderez-vous, d’où vient cette limite de 15 personnes présentes… ? 15 comme… les nniistres au fédéral ? 15 comme…. les membres de la famille royale éparpillés dans Sainte-Gudule ?
Mystère ! A moins que la réponse soit toute lacanienne : 15 + 1, le prêtre, ça fait, ça fait ? (allez, Frank Vandenbroucke, aidez-nous). Voilà, ça fait 16. Et alors ? Eh bien alors : une messe à 16. Répétez après moi : « une messe à seize… à seize… ascèse… » Ascèse ! Si ça, ce n’est pas un message subliminal à faire passer !

Cependant, une autre question me vient. Après tout, une messe, c’est la communion autour d’un texte que l’assistance connaît déjà. Alors, pourquoi ne pas donner la même possibilité aux théâtres ? Quelle différence, en termes d’émission de gouttelettes fatales, entre « Notre père qui êtes aux cieux… », et « Balance ton quoi », « Thérèse n’est pas moche, elle a un physique difficile » ou encore « Etre ou ne pas être ? » Telle est ma question.

NB : Et il est où, le cul annoncé en titre… ? Ça, c’était seulement pour attirer votre attention et vous motiver à lire mon billet.

 

 

 

 

PAS UN ROND POUR LE COVID-THON

6 décembre 2020

 

Tiens, est-ce moi qui fais erreur, où il n’eut vraiment en cette maudite année 2020 nul Covid-thon, ni de Tournée des E(i)ntubés, de Télé(c)vi(d) ou de Viva for Corona ?

Pas de petite Josette vidant sa tirelire sous l’oeil humide des caméras, pas de défis fous lancés aux journalistes de vivre trois jours entiers sans respirateur, pas de promos d’artistes-sponsors ni de pubs de banques qui soutiennent l’opération à fond (plus qu’à fonds) ?

Pourtant, les histoires (réellement) déchirantes ne manquaient pas, il aurait suffi de planter un micro dans un hôpital surchargé, une maison de repos privée de visites, la devanture d’un restaurant “A vendre”…

Mais non, rien de tout cela, quelques initiatives individuelles comme cet Anglais de 99 ans qui a récolté plus de 20 millions de livres pour les soignants en faisant des tours de jardin (on se demande ce qui passe par la tête des gens qui, pour soutenir une cause, ont besoin qu’un vieil homme réalise dix longueurs dans son jardin avec son déambulateur. On espère au moins que la marche et la cause ont fait du bien à sa santé à lui).

Mais globalement, ce sont des institutions qui ont largement ouvert des crédits, et des firmes privées qui ont massivement investi dans un marché plus que prometteur. Et boum ! En moins de temps qu’il n’en faut pour mettre sur pied un gouvernement en Belgique, “il” est là, ou plutôt “ils” sont là, les petits vaccins qui feront la joie des grands et des petits… pardon, je me trompe de pub.

Tout ça pour dire qu’on peut et qu’il est même important de construire des solidarités locales, à taille humaines, pour améliorer le sort de personnes atteintes d’un handicap, d’une maladie, d’une catastrophe plus ou moins naturelle;

mais c’est bien aux pouvoirs publics de servir d’aiguillon, à défaut de devenir acteurs eux-mêmes, dans la lutte contre les grands fléaux, que ce soit un virus ou la grande pauvreté.

 

 

 

 

PARLEZ-VOUS COVID ?

26 novembre 2020

 

L’Académe française aura du mal à suivre, mais il faut bien constater à quel point le COVID a changé le sens des mots et des expressions les plus familières.

Ainsi désormais, “passer un savon à quelqu’un” revient à lui sauver la vie. Inversement, “faire du bouche à bouche” peut être considéré comme une tentative de meurtre.

Avancer masqué” ne se réfère plus à l’hypocrisie, mais à la responsabilité sociale.

Ça se voit comme le nez au milieu de la figure” n’évoque plus une évidence, mais une incivilité.

Se serrer les coudes” n’est plus un signe de solidarité, mais une menace (surtout si on a toussé dedans).

Enfin, si vous vous méfiez de quelqu’un, inutile de “se regarder en chiens de faïence“. Il suffira de “se regarder en humains sous Covid-19“.

Mis à jour (Dimanche, 28 Février 2021 10:52)

 

Ces amis qui nous veulent du bien

Un spectre hante le féminisme : celui de ces amis masculins qui veulent tant de bien aux femmes, mais ne savent pas toujours comment trouver une place dans leurs luttes.

En une dizaine de jours, on a pu lire ou entendre des déclarations plus ou moins enflammées. C'est Laurent De Sutter qui affirme sa solidarité avec les victimes de cyberharcèlement, c'est Félix Radu qui s'adresse affectueusement à ses « petites soeurs » pour soutenir leur droit de s'habiller comme elles veulent, c'est Grand Corps Malade qui rend un hommage vibrant à « Mesdames »... A chaque fois, d'autres hommes mais aussi beaucoup de femmes les remercient pour ces « mots justes », « puissants », « attendrissants »... Surtout quand eux-mêmes reconnaissent leur éventuelle « maladresse », ou demandent qu'on leur « explique »...

 

« Pas tous les hommes »

 

Et pourtant, on peut éprouver un gros malaise en les écoutant, et plus encore dans l'accumulation de leus interventions. Certes, ils sont pleins de bonnes intentions et demandent juste qu'on leur laisse une place... Alors que cette place, justement, ils la prennent en entier.

Et chaque fois, quelque chose dérape. Pour dénoncer des insulte faites aux femmes, on les cite en long et en large. Pour leur rendre un « hommage », on ne manque pas l'allusion à « leur plus grand emploi, mère au foyer ». pour vanter leurs qualités, «empathie», « élégance », on souligne que « derrière chaque homme important il y a une femme qui l'inspire ». Pour mieux affirmer que les femmes ne sont pas des « objets sexuels », on ne manque pas de citer leurs seins, leurs fesses, « les courbes qui font de toi ce que tu es : une femme ». Pour montrer qu'on est un allié, on insiste sur le fait que si « la quasi totalité des viols sont commis par des hommes, (...) la quasi totalité des hommes n'ont jamais levé la main sur personne ».

Une façon de reprendre l'argument classique « pas tous les hommes », ce que persone ne conteste. Cependant, il faut rappeler qu'il y a une moyenne de 8 plaintes pour viol par jour en Belgique, sans compter les autres agressions sexuelles, ou encore 45 000 dossiers de violences conjugales enregistrés par les parquets chaque année, sachant que ces chiffres ne représentent qu'une part très minoritaire des faits. A moins d'imaginer quelques fous furieux parcourant la Belgique pour attaquer des dizaines de femmes chaque jour, il est difficile de croire que la « quasi totalité » des hommes n'ont jamais commis de violence.

Bref, malgré ces bonnes intentions, tout cela paraît bien naïf au mieux, très condescendant au pire. Surtout quand ces hommes de bonne volonté pointent ce qu'est le « bon féminisme », avec pour première condition de leur y faire de la place (« Exclure les hommes de cette lutte, c'est vous priver de votre meileur allié »).

Et bien sûr, ils ne manquant pas de brandir la fameuse prophétie d'Aragon, « la femme est l'avenir de l'homme », alors que les féministes se contenteraient tout à fait d'un présent plus égalitaire.

 

Une fausse mixité

 

Contrairement à bien des idées reçues (et largement partagées), les féministes n'ont pas pour objectif d' « exclure les hommes », et encore moins de déclarer une « guerre des sexes ». Si on regarde les images du pouvoir (politique, intellectuel mais encore plus économique), on voit que s'il y a des « exclu·es », ce sont les femmes ; et si on reprend les statistiques des violences, on constate que s'il y a une « guerre », ce sont des hommes qui la déclarent tous les jours.

Les revendications de non mixité ont pour but de permettre une parole libre, de se renforcer entre soi, avant d'affronter un monde commun qui, quoi qu'on en dise, reste trop souvent hostile aux femmes (comme d'ailleurs aux personnes racisées, précaires, porteuses de handicap...) Comme l'écrit Françoise Collin, la mixité est un objectif plus qu'une réalité : « La sécession apparente du féminisme est le passage obligé conduisant d'une fausse mixité sociale à la réalisation d'une mixité effective, où hommes et femmes seraient titulaires du monde commun. Il ne s’agit pas d’exclure les hommes, mais de commencer par rompre avec l’état social où les femmes n’arrivaient pas à s'affirmer(...) et ceci indépendamment même de la (bonne ou mauvaise) volonté des hommes en tant qu’individus ». 

Alors, les hommes n'ont-ils pas leur place dans les luttes pour l'égalité ? Si, bien sûr. Mais plutôt que de s'adresser aux femmes, surtout pour leur dire ce qu'elles devraient faire, ils ont un message à porter sà leurs congénères. Leur montrer une autre image de la masculinité. Se confronter aux agresseurs comme forme de solidarité avec les victimes. Et puis s'informer, aussi. Ce n'est pas aux femmes de leur « expliquer », voire de « justifier » leurs engagements ; il existe suffisamment de lectures, de colloques, de débats, où il leur suffit de lire, d'écouter. Dans les actions féministes, ils seront plus utiles en préparant les sandwiches ou en gardant les enfants qu'en se propulsant, comme cela arrive, au premier rang avec leurs banderoles (si, si, ça arrive). Et plutôt que de prendre toute la place pour dénoncer (au mieux) la place qu'ils prennent, is peuvent choisir de faire un pas de côté, mettre en avant des femmes, leur laisser la parole.

 

Inclure les femmes

 

Dans un livre récent, « Le génie lesbien », l'élue écologisue au Conseil de Paris Alice Coffin affirme « ne plus lire de livres écrits par des hommes, regarder de films réalisés par des hommes, ne plus écouter de musique composée par des hommes ». Tollé général (ou presque). C'est une position qu'on peut juger « extrême », quoique chacun·e ait le droit de choisir ses propres lectures, écoutes, visionnages. Mais avant de s'indigner, il serait peut-être bon de s'interroger : combien d'oeuvres de femmes dans sa bibliothèque ? Combien de références à des penseuses, des autrices, dans les articles, des colloques, des livres – même ceux qui traitent de l'égalité ? Les féministes ont beaucoup reproché à Bourdieu de citer si peu de références féminines dans son livre, consacré à la « Domination masculine »... dont il donnait ainsi une belle (et involontaire) illustration.

Sur le site des Glorieuses, Rebecca Amsellem écrit : « Les femmes doivent lire des livres écrits par des femmes. Pas parce que ces livres sont nécessairement mieux écrits. (...) Mais parce que nous devons investir notre imaginaire d’analyses de femmes. En effet, l’essence même d’un changement de société réside dans la capacité de quelques-unes à imaginer le monde d’après ».

Mais voilà : des oeuvres d'hommes sont simplement considérées comme des oeuvres (sous-entendu : universelles), et on ne se rend même pas compte quand ils sont les seuls à façonner notre monde. Quand les femmes s'y mettent, on arrive à un « cas particulier ».

Encore une fois, il ne s'agit pas d' « exclure » les hommes. Il s'agit d' « inclure » les femmes.

Comme le résume dans le magazine Axelle Laurence Stevelinck : « La transformation nécessaire de la société ne se fera pas sans les hommes, l’autre moitié de la population. Et dans toute lutte, des allié·es sont nécessaires. Mais comme pour le travail domestique, les femmes n’ont pas besoin ''de l’aide'' des hommes mais bien qu’ils fassent leur part du boulot. Attention, sans voler leur place ni leur parole. »


(paru dans les Grenades-RTBF, 7 octobre 2020)

 

Conforme à la dignité humaine

Conforme à la dignité humaine

 

Hé m'sieur... c'est toi ?

C'est toi qui as écrit ça... ?

« Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine... »

Magnifique !

Une vie conforme à la dignité humaine... waou ! En plus c'est un alexandrin !

Chacun a le droit... Chacun, chacune... alors moi aussi ?

Mais alors, tu vas me le proposer, ce travail stable, avec une rémunération équitable... pas un de ces trucs en intérim ou à temps partiel, non, de quoi me payer un logement... commment tu dis ? Ah oui, un logement décent ?

Et la culture, tiens, tu sais combien ça coûte, un ciné avec les gosses, en comptant le popcorn et les sodas... ?

Et puis les dents, les lunettes, et si je tombe malade, parce que cet environnement sain, comme là, sur ton papier, c'est pas ça, hein...

Et si je reste seule avec les gosses et que mon ex ne paie pas la pension alimentaire, tu vas m'avancer l'argent et te débrouiller pour le récupérer ? C'est écrit là, hein, « le droit aux prestations familiales », et c'est toi qui l'as écrit...

 

Alors... ?

Non ? Tu vas rien faire de tout ça... ?

Tu sais, ton texte, ça me fait penser à une belle lettre d'amour, genre je t'aime et je t'aimerai toujours, et tu peux compter sur moi, et je serai toujours là pour toi ; et puis là ton amour te répond : waou, c'est merveilleux, c'est beau comme le printemps, c'est beau comme... comme l'article 23 de la Constitution... justement c'est ça l'amour dont je rêve, attends-moi, j'arrive, j'ai justement besoin d'un peu d'aide, juste un moment, le temps de me retaper...

Et toi : attends, pas si vite... C'est pas si simple...

Tu dois comprendre, j'ai des obligations, moi, je suis écosocioréaliste, je dois veiller à la confiance des investisseurs, sinon ils vont partir, et puis j'ai des dépenses indispensables, j'ai justement dû acheter quelques avions de chasse... mais je ne t'oublie pas, tu sais, et si tu votes pour moi...


Alors tu vois, moi, des fois voilà ce que j'ai envie d'en faire, de ton papier, et d'y mettre le feu et de te le balancer à la figure. Mais je le ferai pas parce que moi j'y crois, à la dignité humaine.


*


Pour voir l'article 23 dans son intégralité, c'est ici :

Article 23

Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine.

À cette fin, la loi, le décret ou la règle visée à l'article 134 garantissent, en tenant compte des obligations correspondantes, les droits économiques, sociaux et culturels, et déterminent les conditions de leur exercice.

Ces droits comprennent notamment :

1° le droit au travail et au libre choix d'une activité professionnelle dans le cadre d'une politique générale de l'emploi, visant entre autres à assurer un niveau d'emploi aussi stable et élevé que possible, le droit à des conditions de travail et à une rémunération équitables, ainsi que le droit d'information, de consultation et de négociation collective ;
2° le droit à la sécurité sociale, à la protection de la santé et à l'aide sociale, médicale et juridique ;
3° le droit à un logement décent ;
4° le droit à la protection d'un environnement sain ;
5° le droit à l'épanouissement culturel et social;
6° le droit aux prestations familiales


 

Mourir de solitude

 

"Les vieux devront continuer à rester confinés, plus de petits enfants, plus de vie sociale, plus de bénévolat, et sans doute pas de vacances cet été. Jusqu'à présent je m'accommodais très bien de mon âge, mais là c'est le découragement absolu. Quelle merde de se sentir inutile..."

Dominique est une femme active, qui participe à des colloques, intervient dans des débats, organise des actions de terrain dans le domaine des droits humains... Mais voilà, elle a 74 ans : comme "personne à risque", elle est écartée de toutes les activités et coupée de ses proches.

Chris, elle, a 82 ans, depuis des années elle trie des livres et des vêtements dans une association. Pour le moment tout est à l'arrêt mais elle craint que, même quand l'activité reprendra, elle sera écartée pour des semaines et des mois à cause de son âge.

D'autres qui faisaient du bénévolat dans des associations venant en aide aux personnes sans abri, aux réfugié·es, aux précaires, ont vu également leur implication stoppée net. Et cela pourrait durer encore longtemps. Après un mois de confinement, chez toutes ces personnes le découragement pointe. D'autant qu'elles ont entendu Ursula Von der Leyen, président de la Commission européenne, déclarer dans le quotidien allemand Bild du 12 avril : "Sans vaccin, il est nécessaire que les contacts des seniors restent limités autant que possible". Et ce vaccin n'est pas attendu avant la fin de l'année.

Jusqu'à présent je m’accommodais très bien de mon âge, mais là c'est le découragement absolu. Quelle merde de se sentir inutile

Une question de vie ou de mort

"Je sais que c’est difficile et que la solitude pèse, mais c’est une question de vie ou de mort, nous devons rester disciplinés et patients", a-t-elle ajouté dans la même interview.

On peut penser qu'en effet, c'est "une question de vie ou de mort" mais pas seulement à cause du coronavirus. Si des personnes autonomes, pouvant encore sortir, échanger quelques mots avec des caissières, des voisin·es, fût-ce en respectant la distanciation physique, que dire de celles qui sont confinées dans les maisons de repos, privées de visites et parfois des soins dont elles auraient besoin, avec pour seuls contacts un personnel dévoué mais débordé, mal équipé et peu formé pour de telles situations de crise ? Elles sont largement surreprésentées parmi les décès dont le décompte macabre tombe jour après jour ; et le virus n'en est pas l'unique responsable.

Dans le JT de la RTBF du 13 avril, Sébastien Lepoivre, président du CPAS d'Evere et responsable d'un home où dix personnes âgées sont décédées, faisait remarquer que seule l'une d'entre elles présentait un cas avéré de Covid-19. Dans le silence qui suivait, la journaliste Elisabeth Groutars lui demandait alors : "Vous pensez que certaines personnes se laissent mourir ? - Oui", répondait-il sobrement.

 

Les personnes âgées, comme tout le monde, et peut-être même davantage, ont besoin de contacts sociaux. Besoin de leurs proches. Besoin d'une chaleur humaine, que les écrans, aussi perfectionnés soient-ils, ne peuvent pas leur offrir. Et que dire alors de celles et ceux qui meurent loin de leurs proches, avec le poids de douleur que cela représente également pour ceux-ci...

Les maisons de repos ont par ailleurs un aspect genré, les femmes sont plus souvent concernées que les hommes : 11% d'entre elles sont en soins résidentiels contre 5,2% d'hommes.


 


Déjà le 12 mars en France, lorsque les visites ont été interdites dans les EHPAD (équivalent de nos maisons de repos et de soins), le responsable de l'Association des directeurs au service des personnes âgées, Romain Gizolme, mettait en garde contre les effets d'un isolement prolongé sur le bien-être et la santé psychique des pensionnaires, demandant la mise en place d'aménagements spécifiques.

- Vous pensez que certaines personnes se laissent mourir ? - Oui

De même dans une opinion publiée dans la Libre, le comédien Bernard Yerlès, dont la mère de 85 ans vient de rentrer en résidence médicalisée, suggère la "création d’espaces de rencontre sécurisés, la possibilité d’avoir accès aux tests, et de savoir si une personne de la famille est immunisée, ce qui lui permettrait (avec autorisation spéciale et précautions utiles) de se rendre auprès de son parent".


 


Au Québec c'est le pneumologue Christian Allard qui s'insurge le 9 avril sur Radio Canada contre un confinement qui peut se révéler nocif  : "Enfermer les aînés ne représente pas la meilleure solution pour préserver leur santé, alors que l’isolement, la solitude et le manque d’exercice physique sont des maux qui peuvent avoir des conséquences tout aussi désastreuses".

 

"Un état de complet de bien-être  physique, mental et social"

Bien sûr, il faut se préoccuper de la santé de l'ensemble de la population, et particulièrement des catégories les plus vulnérables – n'oublions pas aussi les personnes vivant avec un handicap, les détenu·es, les sans abris, les sans papiers... Mais la santé ne peut se résumer à la seule protection contre le coronavirus. Selon la définition de l'OMS, la santé est "un état de complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité". Pour la préserver et la développer,  cela exige des moyens, une organisation, mais d'abord une volonté politique et sociale : celle de se souvenir que les personnes âgées sont d'abord des personnes, qui ont besoin parfois d'aide et de soins mais aussi de contacts, de respect de leur autonomie quand c'est encore possible, d'activités et d'accompagnement de leurs proches dans tous les cas.


A propos de l'illustration

L'illustration de cet article, signée Lara Youssef, est extraite d'une exposition virtuelle intitulée Peaux et Mots sous confinement.
Voici ce qu'en dit l'autrice : " J’ai voulu partager deux peaux, ma grand-mère et la mienne. Un moment suspendu piqué au quotidien.
Sa peau est une part de la mienne.
La toucher, avant le grand départ, avant l’éloignement, permet d’espérer la retrouver. Mais la vie passe, les mois s’accumulent à des années de vie, alors cette dernière prise en main, peau à peau, me rappelle que là d’où je viens, l’amour est plus fort que la distance.
En espérant, un jour, pouvoir, à nouveau, poser ma main sur sa peau....vivante
 ".

 

Article paru sur le site des Grenades-RTBF

 

Nous sommes des cas particuliers

Hasard du calendrier : j'écris cette « humeur » au lendemain de l'événement qui a fait tourner les regards du monde entier l'incendie de Notre-Dame de Paris.

Du monde entier... ? C'est ce qu'on aurait pu croire en suivant les médias de chez nous. Notre-Dame brûlait, et il n'y avait plus ni guerres, ni famines, ni migrant·es sur leurs frêles bateaux risquant de se noyer dans la Méditerranée, ni monuments détruits par les guerres, les catastrophes dites naturelles ou la simple négligence, ou encore pillés dans d'autres parties du monde. « Ce deuil-là transcende les frontières, linguistiques, culturelles, confessionnelles et nationales. Ce deuil est notre deuil à tous », écrivait sur les réseaux sociaux Esther Benbassa, une femme politique qu'on ne peut soupçonner de myopie identitaire.

Et c'est précisément ce « tous » que je voulais interroger.

 

Le centre et la périphérie

Car c'est un péché bien français, et plus largement européen (et nord-américain) que de se croire non seulement le nombril du monde, mais représentant l' « universel », les « autres » n'étant qu'autant de « cas particuliers ». Il y a le « centre » et la « périphérie », et non seulement les drames affectant le centre seraient beaucoup plus « graves », mais ils sont censés capter l'attention générale – alors même que les tragédies de la « périphérie » sont beaucoup plus coûteuses en souffrances et en vies humaines, et souvent aggravées par les politiques menées au « centre »...

Attention : mon intention n'est pas de dénigrer l'émotion de certain·es, qui sont même beaucoup, devant la perte d'un patrimoine architectural, artistique, historique, religieux, ou simplement lié à des souvenirs personnels. Je n'aime pas qu'on se moque du chagrin des autres, ce que je pointe c'est cette certitude que ce chagrin est partagé par tout le monde. Ce qui peut provoquer un rejet d'autant plus violent de celles et ceux qu'on laisse sur le côté comme des cas particuliers qui ne concernent qu'eux.

On retrouve cette même prétention à l'universalité dans le rapport entre hommes et femmes : une tribune exclusivement composée d'hommes, ce qui arrive encore trop souvent, représente « la société » ; un plateau composé de femmes est censé porter un « regard féminin » sur le monde. On peut dire la même chose du rapport entre personnes blanches ou « de couleur », les premières pouvant parler de tout, jouer tous les rôles, les secondes étant souvent cantonnées à des sujets spécifiques.

Il serait donc temps d'admettre que le blanc est aussi une couleur, le masculin aussi un genre ; et pour planter une ortie dans mon propre jardin, cela vaut aussi pour un féminisme « blanc » qui se veut « universel » face à d'autres, qui seraient « particuliers » (black feminism, féminisme musulman...). Cela n'empêche évidemment pas de partager des principes, des luttes, ou même des chagrins, à condition de ne pas considérer que seuls les « nôtres » ont valeur universelle.


(à paraître dans Ensemble, mai 2019)

 
Plus d'articles...