Manspreading : s'ils n'étalaient que leurs cuisses...

« Le manspreading interdit dans le métro de Madrid » : en postant cette information sur Facebook, je ne m'attendais pas à recevoir autant de réactions ni susciter des débats aussi passionnés sur un sujet que mes interlocuteurs, paradoxalement, jugeaient « dérisoire ».

Le « manspreading », c'est cette tendance très masculine d'étaler ses cuisses dans les transports en commun, obligeant les autres voyageurs, et en particulier les voyageuses, à se faire tout/e petit/e, à accepter un contact physique non désiré ou... à rester debout. Phénomène aussi appelé, plus crûment, « couilles en cristal ». Les réactions allaient de « j'ai bien regardé, ça n'existe pas » à « vous n'avez vraiment pas des problèmes plus importants ? », en passant par « les femmes le font aussi, et d'ailleurs les poussettes... » - sans même se demander pourquoi les poussettes seraient un « problème de femme ». Faut croire que les hommes arrivent à replier la poussette avec le bébé dedans, à moins qu'ils laissent ce type de déplacement à Madame, ce que je ne peux pas imaginer.

Ces réactions qui, je l'avoue, m'ont surprise par leur ampleur, n'ont en fait rien d'exceptionnel : Patric Jean en a fait une analyse très pertinente. Comme c'est un homme, peut-être que sa voix sera mieux entendue que les nôtres...


Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de mettre ce « désagrément » au même niveau que le sort des femmes en Arabie Saoudite ou même chez nous, au même titre que les inégalités de salaire ou les violences exercées par des (ex)maris. Ni même de défendre une « interdiction » avec sanction à la clé, la sensibilisation et l'éducation étant toujours préférables à mes yeux. Il s'agit de dire que oui, ça existe, c'est courant, et non, ce n'est pas une simple « incivilité ». Comme l'écrit Patric Jean : « S'il ne s'agissait pas d'une relation de pouvoir parfaitement corrélée à tout un système de domination symbolique et matérielle, tout homme pourrait parfaitement apprendre à s'asseoir sans s'imposer corporellement. Cette petite remise en question serait parfaitement indolore. Nous (les hommes) avons été éduqués dans l'injonction d'une attitude forte, dure, sportive, guerrière et cet "étalement" pourrait n'être qu'un tic gestuel à corriger simplement ».


Cuisses et cuistrerie

 Mais au vu d'un événement récent, j'aurais envie de soupirer : si seulement ils n'étalaient que leurs cuisses...

L'événement en question est un cours donné par le professeur Demeuldre dans une haute école bruxelloise, où sous prétexte de parler de musique (c'est le sujet du cours), le bon monsieur s'étale sur la sexualité des Rwandaises (entre autres). Deux mois après, un enregistrement apparaît sur les réseaux sociaux, aussitôt repris avec des commentaires acerbes par, notamment, le Collectif Mémoire Coloniale et plus tard, par des articles ou des chroniques, comme ici ou .

Les choses auraient pu en rester là s'il ne s'était trouvé des défenseurs acharnés, dont certains journalistes, pour monter sur leurs grands chevaux (blancs) et expliquer aux femmes en quoi les propos du professeur n'étaient nullement sexistes, et aux Noirs en quoi ils n'étaient pas non plus racistes. Ne parlons même pas des femmes noires – le cumul des oppressions devrait tout simplement être interdit. Des hommes blancs volant au secours de l'un des leurs, en déniant complètement aux autres le droit de dire ou même de ressentir le souffle d'un vent colonial, puis s'offusquant quand on pointe leur couleur et leur sexe qui les « priveraient de parole » - alors que par ailleurs on n'entend et on ne voit qu'eux : ce serait drôle si le message implicite n'était pas de renvoyer chacun/e à sa « place », de dominant ou de dominé/e - et les privilèges seront bien gardés.

Eh oui, si ces hommes n'étalaient que leurs cuisses, et pas toute leur cuistrerie... Cuistre : « Personne pédante, vaniteuse et ridicule, souvent fière d’étaler son savoir mal assimilé devant des gens simples qu’elle croit moins éclairés qu'elle ».

 

Mis à jour (Dimanche, 18 Juin 2017 10:04)

 

Commentaires   

 
0 #2 Irène 21-06-2017 16:00
Ses "excuses" me semblent bien modestes à côté de ses plaintes pour l'"étiquette" qu'on lui aurait collée, comme il le dit encore dans la Libre du 20 juin. Et s'il reconnaît avoir pu choquer, il ne comprend toujours pas en quoi. Le colonialisme, connais pas, la domination blancs/noirs et hommes/femmes, non plus. Pas sûre qu'il aurait apprécié qu'une prof (son ex, disons) s'étale à l'Université de Kigali, devant un public africain, sur les caractéristiques de son pénis, tellement typiques de l'homme blanc, même pas si elle le traitait d'"étalon" - et pourtant, pour certains c'est aussi un "compliment"
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0 #1 Vincent Kenis 19-06-2017 13:29
À propos du professeur Demeuldre, votre article semble se baser sur les réactions de personnes qui n'ont rien compris à la conférence, à commencer par son sujet, qui était non pas la musique mais "Le corps et la musique" sous-titré "motricités culturelles, investissements symboliques et artistiques de parties du corps, des gestes techniques aux danses et aux musiques dans les sociétés". Je ne trouve pas acceptable de livrer ce professeur à la vindicte populaire, à plus forte raison sur base d'un compte rendu tronqué écrit par des personnes qui n'étaient pas présentes et qui omet soigneusement de replacer dans leur cadre d’utilisation les opérations de catégorisation auxquelles se livre M. Demeuldre : noter que les danses d'Afrique Centrale favorisent la rotation du bassin et celles du Rwanda l'élongation du corps et tenter d'expliquer pourquoi, est-ce du racisme ou de la sociologie ? Veut-on distribuer des permis de recherche différenciés selon les genres et les origines ? Est-il normal que tout Européen de sexe mâle qui a le malheur de s'intéresser à la sexualité féminine en Afrique soit traité de pervers fétichiste esclavagiste ou que sais-je encore ? Merci en tout cas d'avoir l'honnêteté de lire les explications de M. Demeuldre, et de signaler dans votre article qu'il s'est bel et bien excusé d'avoir pu choquer qui que ce soit.
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